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André Hardellet

Par | 2018-05-22T06:30:00+00:00 13 avril 2014|Catégories : Blog|

André Hardellet

Les envoûtements du temps

 

On repré­sente sou­vent Hardellet (1911-1974) en flâ­neur des ruelles et des bords de Marne, en ama­teur de guin­guettes et de champs de course, livré aux envoû­te­ments du temps et tout habi­té d'une ter­rible nos­tal­gie. L'image n'est pas fausse, mais réduc­trice. Le copain des Fallet, Brassens, Doisneau, Mac Orlan, est aus­si le cher­cheur de « l'ailleurs ici-bas », pour qui la marche était un moyen de trou­ver des pas­se­relles entre hier et aujourd'hui et vers une réa­li­té cachée sous les ins­tants fugi­tifs du quo­ti­dien.

Heureusement, Gallimard réédite peu à peu des livres deve­nus par­fois introu­vables et récem­ment, dans la col­lec­tion de poche L’Imaginaire, « Donnez-moi le temps », sui­vi de « La pro­me­nade ima­gi­naire », le der­nier livre paru de son vivant.

Cet amou­reux des bords de Marne, des ruelles per­dues, des champs de course, des femmes et des bis­trots por­tait la nos­tal­gie avec pudeur, gouaille et sou­rire nar­quois, façon Brassens. Il se vou­lait réa­liste et l'était en effet, à la manière d'un Mac Orlan ou d'un Carco, mais avec tou­jours le mer­veilleux à por­tée de plume.

Car Hardellet, qu'il vaga­bonde dans les vieux quar­tiers de Paris ou sur les quais, n'est pas seule­ment le « guet­teur invi­sible » qui se nour­rit de la poé­sie des rues («spec­ta­teur de qua­li­té qui aiguise son regard à la pointe du voca­bu­laire », disait Hubert Juin), il est aus­si en quête d'une autre réa­li­té, toute proche et comme paral­lèle à la nôtre, où les êtres et les choses se sur­vi­vraient.

La Cité Montgol

Comme Breton, il cherche « l'or du temps » à tra­vers des per­son­nages (ceux de ses poèmes comme de ses romans) se consa­crant à prendre en défaut la réa­li­té ordi­naire. Chez ce brouilleur de pistes, il est tou­jours des sen­tiers de tra­verse qui conduisent, par sur­prise, de l'autre côté du miroir. Ou dans la mys­té­rieuse Cité Montgol, cette ville fan­tôme dans la ville elle-même, qu'on découvre un jour for­tui­te­ment, dont le sou­ve­nir vous pour­suit, et qu'on peut pas­ser sa vie à ten­ter de retrou­ver.

Les patries clan­des­tines d'Hardellet sont bien sûr les nôtres. Elles ont des cou­leurs d'enfance (d'«écolier du jeu­di») et d'amours de ban­lieue, des par­fums de guin­guettes et de jar­dins extra­or­di­naires, le visage des êtres qui ne veulent pas mou­rir. Avec cette mélan­co­lie douce que leur confère une tem­po­ra­li­té bien par­ti­cu­lière, quand tout semble embué par la dis­tance, car chez Hardellet « tout se rejoint dans le futur anté­rieur ».

Ceux qui ne connaissent d'André Hardellet que Bal chez Temporel mis en musique par Guy Beart (poème « Le Tremblay » tiré de « La Cité Mongol ») peuvent connaître le plai­sir d'une décou­verte, les autres de retrou­vailles grâce aux réédi­tions par Gallimard dans sa col­lec­tion L’Imaginaire ou la col­lec­tion Poésie.

Tel fut le cas dans cette der­nière de trois de ses recueils : « La Cité Montgol » (1952), « Le Luisant et la Sorgue » (1954) et « Le Sommeil » (1960), réédi­tion qui a le mérite de pro­po­ser plu­sieurs facettes du poète-mar­cheur. On y déam­bule avec le pié­ton des rues, mais on découvre aus­si l'amoureux des champs, le peintre rus­tique : « Rien qu'une guêpe bour­don­nant, dehors, autour d'un cru­chon. Et, avec ce faible bruit, c'est l'Été qui entre dans la cui­sine et caresse une botte d'oignons pen­due à un clou. »  Le qua­train ver­si­fié y côtoie le poème en prose. On s'amuse avec le por­trai­tiste dont la fan­tai­sie invente des métiers et campe de fiers arti­sans : char­meur d'orages, cher­cheur d'échos, chef des bai­sers, semeur de bruits ou poseur de grillons… Vous y attend tout l'art et le charme d'un poète qui n'a jamais vou­lu croire que les para­dis sont irré­mé­dia­ble­ment per­dus. Ni que l'ombre vaut moins que la proie.

 « Une halte dans la durée » par Guy Darol

André Hardellet est poète jusque dans sa prose et dans ses lettres. Poète pour fer­vents en même temps que poète popu­laire, tant son écri­ture est à la fois lim­pide et simple et met en jeu toute une atti­tude poé­tique (de refus des cloi­son­ne­ments et des réduc­tions, notam­ment) devant le monde et la vie. Guy Béart contri­bua à le faire connaître. Un juge fit aus­si par­ler de lui et se ridi­cu­li­sa en condam­nant « Lourdes, lentes »… Mais les ama­teurs n'ignorent rien du « Seuil du jar­din », du « Parc des Archers », de « Donnez-moi le temps » ou de « Lady Long Solo ».

Guy Darol lui a consa­cré il y a quelques années un essai au Castor Astral, inti­tu­lé « André Hardellet, une halte dans la durée » (une pre­mière édi­tion était sous-titrée « Le don de double vie»). Avec son visage à mi che­min entre Prévert et Brassens, Hardellet était un dis­ciple de Fargue par son goût de l'errance au hasard des rues, et de Nerval par son sens de l'invisible qui nous côtoie. On le repré­sente sou­vent en flâ­neur des ruelles et des bords de Marne, en ama­teur de guin­guettes et de champs de course, livré aux envoû­te­ments du temps et tout habi­té d'une ter­rible nos­tal­gie. L'image n'est pas fausse, mais réduc­trice. Guy Darol s'attache, lui, à révé­ler chez ce visi­teur de la « ciné­ma­thèque du temps » le cher­cheur de « l'ailleurs ici-bas », pour qui la marche était un moyen de trou­ver des failles dans les appa­rences d'une durée linéaire, des pas­se­relles entre hier et aujourd'hui, voire demain.

Comme Breton, comme Proust, Hardellet est fas­ci­né par le hasard qui veut que le pas­sé empiète par­fois sur le pré­sent et res­sus­cite, dans sa tota­li­té, tout un monde au cœur d'instants fugi­tifs. Pour lui, le temps est cir­cu­laire et l'imaginaire n'est pas décon­nec­té du réel mais le pro­longe. Sa marche et son écri­ture veulent accé­der au seuil des pos­sibles, et tra­vaillent à pro­vo­quer des rémi­nis­cences, à tra­quer ce point nodal où par la grâce des images affec­tives et justes, le temps et l'espace se mettent un ins­tant à obéir au désir, où « tou­jours » se sub­sti­tue à « jamais plus ». Ce monde sans sépa­ra­tion est une quête – Hardellet pre­nait soin de se dire « auteur de fic­tions » – qu’a repris à son compte avec beau­coup de pas­sion et d'empathie Guy Darol, en même temps qu'il a res­sus­ci­té une des figures les plus atta­chantes de la poé­sie contem­po­raine. (162 p. 13 euros) 

Ce texte a paru dans la revue Texture

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