André Hardellet

Les envoûtements du temps

 

On représente sou­vent Hard­el­let (1911–1974) en flâneur des ruelles et des bor­ds de Marne, en ama­teur de guinguettes et de champs de course, livré aux envoûte­ments du temps et tout habité d’une ter­ri­ble nos­tal­gie. L’im­age n’est pas fausse, mais réduc­trice. Le copain des Fal­l­et, Brassens, Dois­neau, Mac Orlan, est aus­si le chercheur de «l’ailleurs ici-bas», pour qui la marche était un moyen de trou­ver des passerelles entre hier et aujour­d’hui et vers une réal­ité cachée sous les instants fugi­tifs du quotidien.

Heureuse­ment, Gal­li­mard réédite peu à peu des livres devenus par­fois introu­vables et récem­ment, dans la col­lec­tion de poche L’Imaginaire, « Don­nez-moi le temps », suivi de « La prom­e­nade imag­i­naire », le dernier livre paru de son vivant.

Cet amoureux des bor­ds de Marne, des ruelles per­dues, des champs de course, des femmes et des bistrots por­tait la nos­tal­gie avec pudeur, gouaille et sourire nar­quois, façon Brassens. Il se voulait réal­iste et l’é­tait en effet, à la manière d’un Mac Orlan ou d’un Car­co, mais avec tou­jours le mer­veilleux à portée de plume.

Car Hard­el­let, qu’il vagabonde dans les vieux quartiers de Paris ou sur les quais, n’est pas seule­ment le «guet­teur invis­i­ble» qui se nour­rit de la poésie des rues («spec­ta­teur de qual­ité qui aigu­ise son regard à la pointe du vocab­u­laire», dis­ait Hubert Juin), il est aus­si en quête d’une autre réal­ité, toute proche et comme par­al­lèle à la nôtre, où les êtres et les choses se survivraient.

La Cité Montgol

Comme Bre­ton, il cherche «l’or du temps» à tra­vers des per­son­nages (ceux de ses poèmes comme de ses romans) se con­sacrant à pren­dre en défaut la réal­ité ordi­naire. Chez ce brouilleur de pistes, il est tou­jours des sen­tiers de tra­verse qui con­duisent, par sur­prise, de l’autre côté du miroir. Ou dans la mys­térieuse Cité Mont­gol, cette ville fan­tôme dans la ville elle-même, qu’on décou­vre un jour for­tu­ite­ment, dont le sou­venir vous pour­suit, et qu’on peut pass­er sa vie à ten­ter de retrouver.

Les patries clan­des­tines d’Hard­el­let sont bien sûr les nôtres. Elles ont des couleurs d’en­fance (d’«écolier du jeu­di») et d’amours de ban­lieue, des par­fums de guinguettes et de jardins extra­or­di­naires, le vis­age des êtres qui ne veu­lent pas mourir. Avec cette mélan­col­ie douce que leur con­fère une tem­po­ral­ité bien par­ti­c­ulière, quand tout sem­ble embué par la dis­tance, car chez Hard­el­let «tout se rejoint dans le futur antérieur».

Ceux qui ne con­nais­sent d’An­dré Hard­el­let que Bal chez Tem­porel mis en musique par Guy Beart (poème «Le Trem­blay» tiré de « La Cité Mon­gol ») peu­vent con­naître le plaisir d’une décou­verte, les autres de retrou­vailles grâce aux réédi­tions par Gal­li­mard dans sa col­lec­tion L’Imaginaire ou la col­lec­tion Poésie.

Tel fut le cas dans cette dernière de trois de ses recueils: « La Cité Mont­gol » (1952), « Le Luisant et la Sorgue » (1954) et « Le Som­meil » (1960), réédi­tion qui a le mérite de pro­pos­er plusieurs facettes du poète-marcheur. On y déam­bule avec le pié­ton des rues, mais on décou­vre aus­si l’amoureux des champs, le pein­tre rus­tique: «Rien qu’une guêpe bour­don­nant, dehors, autour d’un cru­chon. Et, avec ce faible bruit, c’est l’Été qui entre dans la cui­sine et caresse une botte d’oignons pen­due à un clou.»  Le qua­train ver­si­fié y côtoie le poème en prose. On s’a­muse avec le por­traitiste dont la fan­taisie invente des métiers et campe de fiers arti­sans: charmeur d’or­ages, chercheur d’é­chos, chef des bais­ers, semeur de bruits ou poseur de gril­lons… Vous y attend tout l’art et le charme d’un poète qui n’a jamais voulu croire que les par­adis sont irrémé­di­a­ble­ment per­dus. Ni que l’om­bre vaut moins que la proie.

 « Une halte dans la durée » par Guy Darol

André Hard­el­let est poète jusque dans sa prose et dans ses let­tres. Poète pour fer­vents en même temps que poète pop­u­laire, tant son écri­t­ure est à la fois limpi­de et sim­ple et met en jeu toute une atti­tude poé­tique (de refus des cloi­son­nements et des réduc­tions, notam­ment) devant le monde et la vie. Guy Béart con­tribua à le faire con­naître. Un juge fit aus­si par­ler de lui et se ridi­culisa en con­damnant « Lour­des, lentes »… Mais les ama­teurs n’ig­norent rien du « Seuil du jardin », du « Parc des Archers », de « Don­nez-moi le temps » ou de « Lady Long Solo ».

Guy Darol lui a con­sacré il y a quelques années un essai au Cas­tor Astral, inti­t­ulé « André Hard­el­let, une halte dans la durée » (une pre­mière édi­tion était sous-titrée «Le don de dou­ble vie»). Avec son vis­age à mi chemin entre Prévert et Brassens, Hard­el­let était un dis­ci­ple de Far­gue par son goût de l’er­rance au hasard des rues, et de Ner­val par son sens de l’in­vis­i­ble qui nous côtoie. On le représente sou­vent en flâneur des ruelles et des bor­ds de Marne, en ama­teur de guinguettes et de champs de course, livré aux envoûte­ments du temps et tout habité d’une ter­ri­ble nos­tal­gie. L’im­age n’est pas fausse, mais réduc­trice. Guy Darol s’at­tache, lui, à révéler chez ce vis­i­teur de la «ciné­math­èque du temps» le chercheur de «l’ailleurs ici-bas», pour qui la marche était un moyen de trou­ver des failles dans les apparences d’une durée linéaire, des passerelles entre hier et aujour­d’hui, voire demain.

Comme Bre­ton, comme Proust, Hard­el­let est fasciné par le hasard qui veut que le passé empiète par­fois sur le présent et ressus­cite, dans sa total­ité, tout un monde au cœur d’in­stants fugi­tifs. Pour lui, le temps est cir­cu­laire et l’imag­i­naire n’est pas décon­nec­té du réel mais le pro­longe. Sa marche et son écri­t­ure veu­lent accéder au seuil des pos­si­bles, et tra­vail­lent à provo­quer des réminis­cences, à tra­quer ce point nodal où par la grâce des images affec­tives et justes, le temps et l’e­space se met­tent un instant à obéir au désir, où «tou­jours» se sub­stitue à «jamais plus». Ce monde sans sépa­ra­tion est une quête – Hard­el­let pre­nait soin de se dire «auteur de fic­tions» – qu’a repris à son compte avec beau­coup de pas­sion et d’empathie Guy Darol, en même temps qu’il a ressus­cité une des fig­ures les plus attachantes de la poésie con­tem­po­raine. (162 p. 13 euros) 

Ce texte a paru dans la revue Tex­ture