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Anna de Noailles, L’offrande

Par |2018-08-17T11:44:54+00:00 15 juillet 2012|Catégories : Critiques|

Dans sa pré­face, Philippe Giraudon insiste sur la nature double d’Anna de Noailles : elle est atti­rée à la fois par la nature – les sen­sa­tions simples qu’elle pro­cure – et par l’héroïsme – « la gran­deur, la déme­sure ».

Tous les sens sont en éveil chez Anna de Noailles.

Le goût :

J’ai le goût de l’azur et du vent dans la bouche.

La vue, l’ouïe, le tou­cher :

Je lais­se­rai de moi dans le pli des col­lines
La cha­leur de mes yeux qui les ont vu fleu­rir,
Et la cigale assise aux branches de l’épine
Fera vibrer le cri stri­dent de mon désir.

Dans les champs prin­ta­niers la ver­dure nou­velle
Et le gazon touf­fu sur le bord des fos­sés
Sentiront pal­pi­ter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pres­sées.

L’odorat : il est ques­tion, dans le poème inti­tu­lé Nature, vous avez fait le monde pour moi, de l’odeur du lin, de la ver­veine…

Si cette poé­sie est ancrée dans le monde et la nature bien réels, Anna de Noailles est en même temps atti­rée par les ombres, les songes, par ce qui n’est plus ou pas encore. Dans le monde réel, les hommes sont-ils trop bruyants ? Anna de Noailles est atti­rée par le silence. Elle rêve d’un amour à la hau­teur de la splen­deur pré­sente au cœur des forêts, de l’émotion pro­vo­quée par chaque prin­temps. Elle se demande par­fois si ce n’est pas après sa mort qu’une telle ren­contre sera pos­sible.

Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son cœur ému, trou­blé, sur­pris,
Ayant tout oublié des épouses réelles,
M’accueille dans son âme et me pré­fère à elles…

En même temps, la mort l’effraie et elle n’est pas si pres­sée d’en finir.

Et pour­tant il nous fau­dra nous en aller d’ici,
Quitter les jours lui­sants, les jar­dins où nous sommes,
Cesser d’être du sang, des yeux, des mains, des hommes,
Descendre dans la nuit avec un front noir­ci,

Descendre par l’étroite, hori­zon­tale porte
Où l’on passe éten­du, voi­lé, silen­cieux ;
Ne plus jamais vous voir, ô Lumière des cieux ;
Hélas ! je n’étais pas faite pour être morte…

Alors il y a en elle et dans son écri­ture per­pé­tuelle hési­ta­tion entre la joie et le déses­poir. Plus la beau­té de la nature s’impose aux sens, plus la mort paraît effrayante.

Savoir que je n’ai plus l’âge de l’été
Cela fait si mal aux épaules !

La joie, la paix sont encore pos­sibles. C’est évident dans le poème inti­tu­lé Plénitude.

Mais alors c’est de moi que monte et que s’élance
Un uni­vers plus beau, plus plein de pas­sion,
Je suis le sol, la flamme et l’orchestration,
Je foule l’infini, j’embrasse le silence,

Et mon cœur est unique, uni­ver­sel, puis­sant,
Mon esprit est ouvert comme une immense porte,
Je m’attendris, je meurs, je m’exalte, je porte
Quelque chose, ce soir, de divin dans mon sang…

La joie est pos­sible, mais éphé­mère. Les clairs ins­tants sont rares. Maintes menaces sont tapies dans l’ombre, qu’Anna de Noailles per­çoit. Il est ques­tion d’amer bon­heur. Les contrastes sont omni­pré­sents : dans le même vers coha­bitent le soir et un rosier blanc, la cha­leur et la glace, la terre et les cieux, le début et la fin, une voix qui s’élève, qui retombe, la peine et la gaie­té… Et c’est l’obscurité qui a le der­nier mot. Si on le com­pare au pré­sent, fugace, l’avenir est immense – tout ce temps pas­sé sous terre.

Voilà donc l’avenir, c’est donc cela qui dure :
La tombe, le caveau, le cloître sou­ter­rain !

La fin du recueil, qui regroupe des poèmes sur ce thème de la mort nous fait pas­ser d’une vibrante mélan­co­lie à un pro­fond déses­poir où pointe par­fois la colère. Car Anna de Noailles refuse avec force la conso­la­tion appor­tée par la croyance en un au-delà qui serait le refuge des âmes. Pour elle, les âmes sont des os. Elles tombent en pous­sière comme le reste du corps.

Je refuse l’espoir, l’altitude, les ailes

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