> Anna-Marie RAVITZKI : Le Voile de l’ange

Anna-Marie RAVITZKI : Le Voile de l’ange

Par | 2018-05-26T23:16:16+00:00 22 janvier 2016|Catégories : Critiques|

 

« Je veux avoir un voile d'ange » (p.9) écrit Anna-Marie Ravitzki dès les pre­mières pages de son recueil qui com­porte 35 poèmes illus­trés par quatre magni­fiques des­sins d'Avi S. Ravitzki, son mari, sculp­teur, peintre et culti­va­teur de truffes dans le Périgord noir où ils habitent tous les deux.

Après avoir refer­mé le livre, il nous en reste une forte impres­sion : on est sub­ju­gué par la viva­ci­té d'esprit de l'auteure, par le foi­son­ne­ment de ses pen­sées, de ses dési­rs, par la richesse et la sin­gu­la­ri­té de son expres­sion aux images et aux rap­pro­che­ments auda­cieux, aux rac­cour­cis ful­gu­rants que l'on pour­raient dire « sur­réa­li­sant » si l'expression n'était pas trop pié­gée et datée, éloi­gnée de la culture hébraïque de l'auteure.

Il s'agit du pre­mier recueil fran­çais d'Anna-Marie Ravitzki, tra­duit de l'hébreu par Emmanuel Moses qui est lui-même poète et roman­cier (1). Ce der­nier m'a pré­ci­sé qu'un deuxième recueil d'Anna-Maria Ravitzki, – en fait, chro­no­lo­gi­que­ment, son pre­mier – est en route chez les édi­tions Obsidiane. La revue Secousse vient d'en publier quelques poèmes.

 

*

Un che­min de désir

 

D'un bout à l'autre du livre, c'est un che­min de désir qui nous est don­né de lire :

 

« Parfois je me noie dans le désir
De cette chose inat­tei­gnable

(…) Il est inter­dit de perdre les dési­rs
De perdre déli­bé­ré­ment la vie » (p.15)

 

Le fil rouge du désir concerne toutes les dimen­sions de la vie : désir du corps, désir du cœur, désir de la pen­sée, désir de la rela­tion, désir de se retrou­ver aus­si avec soi-même, avec sa propre his­toire, son iden­ti­té, son enfance, ses racines ou son manque de racines… Désir éga­le­ment de com­prendre ce désir en nous, plus vaste que nous-mêmes… Anne-Marie Ravitzki vou­drait rejoindre ce qu'elle pressent aus­si de plus vaste que le monde. Elle est « tra­vaillée » par cet ''au-delà'' qui sur­passe toute connais­sance, toute com­pré­hen­sion, tout sen­ti­ment…

 

« Je désire tout ce qui m'échappe » (p.8)

(…) voya­geuse que je suis
Fille des plaines pro­digue

Risible par mes tour­ments ver­ti­gi­neux » (p.11)

« Les graines qui m'ont fécon­dée
M'inspirent des idées d'éternité »
(p.10)

 

et ce magni­fique pas­sage qui syn­thé­tise bien son écri­ture et les thèmes qui l'habitent :

 

La vie est un miracle
Un uni­vers de gué­ri­son

Une paire de soc­quettes blanches sur des pieds gelés
La vie est un tas de ver­tiges qui tour­noient
Entre la tête et la région lom­baire
Entre le cou et la tra­chée-artère.
Je m'y consume
Assoiffée de désir dans ce quo­ti­dien » (p.19)

 

*

Corps et âme

 

La quête intel­lec­tuelle, méta­phy­sique, spi­ri­tuelle… et tout ce qui forme le tis­su maté­riel et cor­po­rel de notre quo­ti­dien s'entremêlent à plai­sir, se répondent, s'interpénètrent non sans humour ! Les textes d'Anna-Marie Ravitzki s'étalent chaque fois sur toute la page ou presque. S'ils en appellent à l'éternité, à un désir de trans­pa­rence aux choses, à leur signi­fi­ca­tion, au vide aus­si ou aux « alle­luias qui pénètrent dans chaque goutte de mys­tère » (p28)… ils s'appuient en même temps sur le concret de la vie, telle qu'elle est avec l'usage de nos cinq sens ; la vie avec ses expé­riences, ses manques et ses plai­sirs… Et les mots expriment la réa­li­té incar­née de notre condi­tion humaine :

 

« Nous sommes nous aus­si des mam­mi­fères allai­tés au sein » (p.20)

« Et ma tête (…)
A com­pris le goût du sel col­lée à la plante de mes pieds »
(p.13)

« J'ai de l'encre sur mes lèvres
Qui coule de ma bouche

J'écris avec ma salive » (p.14)

 

Nous décou­vrons ce rap­port intime entre corps et lan­gage, com­bien éga­le­ment Anna-Marie Ravitzki se trouve être vis­cé­ra­le­ment fille du Livre, fille des Ecritures Saintes, fille de la Thorah dont les mots ne servent de rien s'ils ne s'incarnent pas dans nos gestes les plus quo­ti­diens :

 

« J'implore le don d'une copie du manus­crit ancien
Qui se dic­te­rait sur mon corps »
(p.14)

« Je veux me vieillir à en mou­rir dans la langue de la Torah » (p.29)

« …perles des pro­fon­deurs
Accumulant toute mon his­toire en une seule vague

Qui sub­merge mon corps de grandes ten­ta­tions
Et ins­crit sur ma peau les Saintes Ecritures. » (p.31)

 

*

En per­pé­tuel mou­ve­ment

 

Au bouillon­ne­ment des images cor­res­pond chez Anna-Marie Ravitzki (qui a long­temps ensei­gné la phi­lo­so­phie) un bouillon­ne­ment de la pen­sée dont elle aime­rait par­fois se dépar­tir.

 

« Je ne suis que les signes sur le corps
Je suis des réflexions infi­nies sur la nature de l'homme »
(p.25)

« Mon intel­lect enflamme les mots » (p.24)

« Mes pen­sées se dirigent d'elles-mêmes
Vers une dimen­sion qui me crache à la figure

(…) Ma curio­si­té est grande » (p.33)

 

La poète nous parle de « l'effervescence qui pétille dans mon âme comme du cham­pagne » (p.39) et qu'elle aime­rait par­fois « empê­cher » pour « trou­ver sa res­pi­ra­tion dans des pen­sées simples » (p.39). Mais tout ce mou­ve­ment inté­rieur s'origine sans doute dans l'histoire même, indi­vi­duelle et col­lec­tive, d'Anna-Marie Ravitzki née à Tel Aviv, « fille d'immigrés » (p.30), « à la recherche de l'amour » et d'elle-même (p.39) par­mi « ces sen­tiers bles­sés » (p38). Le mou­ve­ment fon­da­men­tal est celui de la « marche », du « che­min » : che­min du corps, che­min de l'âme.

A plu­sieurs reprises, l'auteure se dit « l'étrangère », la « bohé­mienne », une « mino­ri­té issue d'une mino­ri­té », atteinte par ce sen­ti­ment d'exil, exté­rieur et inté­rieur… Et comme pour suivre l'injonction de Dieu à Abraham « Va vers toi-même » (Gn 12, 1) que l'on retrouve dans le Cantique des can­tiques (Ct 2, 10), Anna-Marie Ravitzki nous confie : « Je vais mon che­min face à moi-même » (p.38), entre mémoire et ave­nir, mais éga­le­ment dans ce pré­sent seul véri­ta­ble­ment por­teur de plé­ni­tude :

 

« Je cherche tout ce qui s'est per­du sur le bal­con de l'enfance » (p.22)

« Le pré­sent est l'arme de mon exis­tence disi­mu­lée depuis mon enfance » (p.23)

« Je fraie un che­min vers un lieu inon­dé de bat­te­ments de coeur » (p.40)

 

« J'élague les bruits chaque matin
Je les dépose sur les brumes

Et je sais qu'aujourd'hui je vis. » (p.44)

 

*

La soif d'une grande amou­reuse

 

Les réfé­rences bibliques dans ces poèmes, comme nous venons de nous en aper­ce­voir, sont mul­tiples. Emmanuel Moses, son tra­duc­teur, m'a pré­ci­sé qu'Anna-Marie Ravitzki « a étu­dié la pen­sée juive en pro­fon­deur. » Il m'écrit aus­si : « La Bible, comme les Évangiles d'ailleurs dont elle se sent proche, notam­ment du per­son­nage de Marie-Madeleine – ce qui appa­raît très expli­ci­te­ment dans le livre que publie Obsidiane – tra­versent et irriguent son tra­vail. » Si elle uti­lise des for­mules bibliques et des expres­sions pui­sées dans la tra­di­tion juive, la litur­gie, la kab­bale, le yid­dish… elle s'en joue lit­té­ra­le­ment !

A tra­vers tout cela, Anna-Marie Ravitzki nous confie son besoin d'amour, son ardeur, toutes ses ardeurs, et se sent proche effec­ti­ve­ment de la figure de la Magdaléenne aus­si bien dans ce qu'elle fut avant sa ren­contre du Christ que dans ce qu'elle trans­porte ensuite de joie, de pleurs trans­fi­gu­rés… Seul l'amour vrai tran­fi­gure, amour que cha­cun recherche et expé­ri­mente à sa façon et comme il le peut. Elle exprime si magni­fi­que­ment com­bien « les tou­chers (d'amour) que la chair vivante a connus sont la clé de mon deve­nir » (p.36). « Je suis étran­gère, par ma fougue aus­si » (p.37). Elle se dit vou­loir « connaître tous les trot­toirs de la ville » (p.41) (et l'on pense à la bien-aimée du Cantique des can­tiques qui cherche déses­pé­ré­ment dans les rues de la ville son Bien-aimé). Elle se dit être « une enfant des rues » et « l'amante vul­gaire de cette ville » (p.41), l'enfant de toutes nos contra­dic­tions, de toutes nos pros­ti­tu­tions, de toutes nos mala­dies d'amour…

L'instant ultime, si beau, si pro­fond, si vrai, si essen­tiel, est bien celui de la ren­contre où, dans « le refuge du coeur » (p.41), « cette musique inté­rieure /​ m'appelle par mon pré­nom » (p.44), en réfé­rence au Christ res­sus­ci­té, dans le jar­din du tom­beau vide, qui appelle Marie-Madeleine par son pré­nom, tan­dis que celle-ci pre­nait Jésus pour le jar­di­nier des lieux. Elle s'écria alors : « Rabouni !», recon­nais­sant le Christ, dans la joie de se savoir connue, recon­nue et aimée en véri­té par un tel Dieu d'amour…

 

Bernard PERROY

 

(1) Emmanuel Moses, poète et roman­cier, auteur de près d'une tren­taine d'ouvrages , a lui-même écrit chez AL Manar, en tant que poète, un très bel ouvrage, « Le voya­geur amou­reux », en 2014.

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