> Anne Teyssiéras, Précis de recomposition

Anne Teyssiéras, Précis de recomposition

Par |2018-08-18T04:41:12+00:00 19 octobre 2014|Catégories : Critiques|

Un volume de poé­sies-textes, non ver­si­fiées, sou­vent à voca­tion méta-poé­tique, qui s’interrogent sur ce qu’est écrire, ce que sont les condi­tions d’émergence et de for­mu­la­tion d’un poème. Comme de la vie, de l’existence, de la conscience de soi. Dans la grande tra­di­tion des poèmes qui énoncent (ou cherchent) les prin­cipes de « l’Art poé­tique ».

« Un poème peut n’écrire que pour la forme. » (p. 87)

« Tel poème peut se conten­ter de son argu­ment, de même que peut se suf­fire le sou­hait d’une vie autre ou d’un ailleurs. » (p. 95)

« Il arrive qu’un poème, encore non écrit, flotte près de la berge d’un étang sur des nénu­phars. Le vert lui va bien. L’eau ne lui fait pas peur. […] Gardé par un secret qui ne sera pas dit, le poème non écrit pour­rait res­ter là par­mi les gre­nouilles, échap­pant par ce miracle aux affres de la page blanche. » (p. 54)

« Ce qui manque aux pre­miers jours de la vie c’est un Tout. Ce qui manque aux der­niers jours de la vie c’est le Rien. […] Il suf­fi­rait de peu pour com­bler les creux, gom­mer les reliefs, mais l’Histoire se pour­suit, ici de gauche à droite, là-bas de droite à gauche. Et aus­si ver­ti­ca­le­ment, de haut en bas. » (p. 31)

En même temps, il semble y avoir là un prin­cipe d’iti­né­raire. Est-il pro­gram­mé, est-il sim­ple­ment accom­pli ? Narré à la façon limite de ces textes qui sont entre poème et récit, en tout cas. Et nar­ré de façon plus « jux­ta­po­sante » que liante, car ces textes ne sont ni des cha­pitres ni des jalons mar­qués comme tels pour le lec­teur, comme des poteaux colo­rés qui mar­que­raient le che­min pour tra­ver­ser un champ de neige ou un maré­cage bru­meux. Mais ce sont les textes cha­cun pour soi, qui adoptent le mode nar­ra­tif.

« Ils res­taient sur le seuil de la mai­son d’été jusqu’à la nuit tom­bante. » (p. 42)

« Et le voyage se pour­suit comme entre chien et louve, mais tu ne sais que faire de pauvres lam­beaux rapié­cés. » (p. 43)

Si la « recom­po­si­tion » fait expli­ci­te­ment réfé­rence à la « décom­po­si­tion » ana­ly­tique du moi menée par Cioran, c’est sans doute davan­tage, pour le style et peut-être la phi­lo­so­phie du monde, du côté de Henri Michaux que le lec­teur pour­ra cher­cher filia­tion, plai­sir, par­fum et sens. L’insolite nar­ra­tif dis­cret, l’onirisme léger de qui s’étonne plu­tôt que la recherche spec­ta­cu­laire de l’haltérophile sur­réa­li­sant : dans la lignée de Garabagne ou du Barbare en Asie. Ce qui ne veut pas dire qu’il y a tou­jours légè­re­té tex­tuelle dans l’accumulation des phrases : suivre le che­min de l’exploration intui­tive n’est pas tou­jours aisé, on le sait ; s’expliquer quand on ne sait pas déjà, qui est une des charges du poète, ne per­met pas tou­jours d’éviter l’empâtement du style. Mais cela-même témoigne de l’effort, et le lec­teur aus­si doit faire cet effort. Le lec­teur sera plu­tôt celui du jour­nal intime que du texte auto­ma­tique de l’inconscient, dont on ne ramas­se­ra que les perles. Textes pas tou­jours facile à lire, donc, car tout est à lire.

Mais par­fois si. Il y a en tout cas des choses très belles.

Parfois dans le dia­logue avec l’âme (JE et TU).

Parfois dans le trouble inquié­tant, violent, inter­dit, des corps et des bes­tia­li­tés humaines … mais il est ani­mé d’un pos­sible mou­ve­ment rédemp­teur :

« LA MAIN DU CHASSEUR. Pris au piège les mots se couchent. On pour­rait les croire consen­tants, mais non ! ils se débattent. La main du chas­seur étrangle sa proie. […] Aimer ce que l’on peut tuer ren­verse la situa­tion. » (p. 80)

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