Ici les riv­ières n’ont plus de nom – Le pays cherche encore sa lumière – Nous sommes sans nou­velles de nos ancêtres
 

Nous nous sommes arrêtés ici – Sans nous con­naître nous nous rassem­blons – nous échangeons nos sou­venirs de guerre – nos plaies ne sont pas les mêmes elles se cica­trisent – nous ne sommes pas seuls
 

Nous sommes dans un pays gelé

 

.….….….….….….….….….….….….….….….….…

 

A chaque pas le paysage s’interrompt – l’automne accueille les adieux – puis nous nous endor­mons de tristesse
Ici les riv­ières per­dent jusqu’à leur nom – nous nous baignons dans un lit d’eau anonyme – nous oublions de vivre – nous sommes seuls
 

Extrait de Pro­vi­soires amants des nègres, Edi­tions du Seuil, 1962

 

 

Musique

 

Plusieurs
c’est encore toi
ta voix et le mul­ti­ple nombre
Plus tard comme un cor
 

comme un clavier
je t’écoute
je te touche
j’attends
parole
dans ton ombre je viens
j’entends
je te tiens
tu me caress­es et tu m’éveilles
je te tiens
et tu jouis dans ma bouche
Je ris
je veille
je dors
multiple
je t’écoute
j’attends encore
tu me berces
tu ris    musique
tu jouis dans mon oreille.

 

Toi

 

Toi
je te vois
tu man­ques à ma voix
vois le manque
le clavecin
la musique
le clavier
l’amour avec les doigts
 

Encore toi qui manque
en corps la musique
 

toi le clavier plus vite
le bonheur
                 le rire
                            le parfum
la voix qui manque
 

Extrait de : Plaisir à la tem­pête (Carte blanche, 1987)

 

 

Une route en Italie
  (extrait)

 

 

Où, celui qui tra­verse la route, vingt ans après, reprend-il le même chemin ?
Sans men­songe, sans élever la voix je peux me sou­venir de ce qui vient ici même encore une fois
 

soyons calme !
 

La France au loin… Quel pays ! ?
Suis-je désor­mais sa seule mémoire ?
 

En tout cas le livre s’achève
ou quelques mots
                           Il fal­lait le dire
sur la route
 

par­fois des peu­ples entiers cèdent au désir de mourir
qui ne veut rien savoir
et ne restent que la mal­adie et la vie en ruine
les autres errant dans leur pro­pre destructions.
 

Si j’ai retrou­vé la route
ce n’est que la route
qui con­duit pour­tant comme une pensée
comme si j’étais là depuis toujours
venant de là (dans le français)
… et plus loin encore

 

 

 

le jour traçait une ligne

 

Je sais
chaque jour remet ses pas dans les pas du jour précé­dent et pour­tant je peux me sou­venir chaque jour est un autre jour et parce qu’il n’est pas impos­si­ble de détourn­er le cours d’un ruis­seau chaque jour est un autre jour qui pense ce qui a été pen­sé et à ces mots je dis : je suis heureux de vous con­naitre, de marcher avec vous.
 

D’Arezzo à Sansepolcro
la route passe le mur peint.
La pein­ture est une action habile
ce que je cherche au-delà
                                      ouvrir le cer­cle de la colonne dans la vision
pliée, le souci de suiv­re la route
—         qui aime le soleil tra­verse l’aube –
pour suiv­re ma route « il m’a tou­jours sem­blé qu’en poésie Vir­gile, Lucrèce, Cat­ulle et Horace tien­nent de très loin le pre­mier rang et notam­ment Vir­gile avec ses Georgiques. »
 

Mon­taigne est passé là tout près sur un pont de pierre, où le Tibre a encore ses eaux claires et belles – et Pline bien avant lui
 

Regio­n­is for­ma pul­cher­ri­ma. Imag­inare amphithe­atrum aliquod immen­sum et quale sola rerum natu­ra pos­sit effin­gere. Lata et dif­fusa plan­i­ties mon­tibus cin­gi­tur, montes sum­ma sui parte pro­cera nemo­ra et anti­qua habent, fre­quens ibi et uar­ia uena­tio. (1)
 

Ce qui se lève dans la mémoire jaune, les dif­fi­cultés si j’en ren­con­tre je ne m’en ronge pas les ongles, je les laisse là après avoir fait une charge ou deux…
 

au bord de la route un homme cul­tive son champ, il se redresse, se décou­vre et me salue : haué !
 

Ce que je fais là en pas­sant un homme le remar­que, j’arrive et je prends congé
C’est une chose étrange que de devoir sauter pour retrou­ver le sol sur lequel nous nous trouvons
 

De grand matin, le pre­mier jour de la semaine, au lever du soleil, à l’heure où les femmes s’inquiètent du vide que fait le corps, quel bon pré­texte la phrase que je ne com­prends pas, pour­tant je peux avoir vue sur cette route qui coupe le champ dans la fraicheur matinale
                               la coupole, la coupe, le salut : Ave.
 

Qu’il est éton­nant que les hommes ne puis­sent se con­naître puisque la con­nais­sance est en eux marchant sur la route où main­tenant tout ce qui manque sur­git triomphant ?
(…)

 

(1) : Le pays est très beau. Représen­tez-vous un immense amphithéâtre, tel que la nature seule peut en faire. Une plaine large­ment ouverte et spa­cieuse est ceinte de mon­tagnes ; ces mon­tagnes por­tent à leur som­met de hautes futaies antiques ; le gibier est là abon­dant et varié.

Pline le Jeune, let­tre à Domi­tius Apollinaris.

 

Extrait de : Le Pro­pre du temps (Gal­li­mard, coll. L’infini, 1995)

 

 

 

 

Tel Quel

 

 

com­ment compte le temps
                                            néces­saire et suffisant
le temps compte
                              1968/1998
trente ans
vous y êtes
voulez-vous pari­er qu’il en manque Lautréa­mont Rimbaud
Niet­zsche : c’était demain
                 un siè­cle d’oubli
                                            à vos risques et périls
 

1967 Guy Debord : La Société du spectacle
Lautréa­mont (j’y étais)
Stanze
trente ans : une période
Sollers Par­adis (1974) – Femmes (1983) le tout possible
Hegel : un par­ti se trou­ve comme par­ti vain­queur seule­ment parce qu’il se scinde à son tour en deux partis
 

motif : les guer­res de trente ans – le sac­ri­fice de l’intérieur
           une autre human­ité – comptez
 

le temps compte avec le vide qui compte le temps
 

il n’existe pas deux gen­res de poésie il n’en est qu’une

 

 

 

Par­ler

 

 

Couleur passée au rouge : à l’intérieur les fruits le jardin – s’il s’échappe : être là dans sa las­si­tude absent à tout comme de l’autre côté ce qui n’a pas de côté vient dans la voie qui reste sans venir musique de ce qui ne vient pas – Je l’entends, les choses, les fleurs elles aus­si se présen­tent dans le miroir comme des abeilles laborieuses, elles bour­don­nent comme elles deman­dent à être enten­du bien qu’elles soeint le silence de ce qui les tra­verse et les col­ore – une cor­beille de fruit silen­cieuse­ment me regarde comme si j’y étais et je com­prends il faut aimer ce qui brille dans l’indifférence de ce qui nous occupe à jamais de l’autre côté.

Extrait de : Notes sur le motif suivi de La Dogana (Dumerchez, 1998)

 

 

 

La musique aux Tuileries

 

Manet, La musique aux Tui­leries, sur la Tamise, la Tate Gallery, Lon­dres, Paris-Lon­dres. Nous sommes déjà passés par là. Quo­ti­di­en­nement, on ne peut pas mieux se con­naitre. Paris. Passé le quai Voltaire, je tra­verse le pont Roy­al. De part et d’autre, le fleuve gris, le ciel éten­du. A l’angle, la faîte des arbres est à portée de main. Som­maire du voy­age. Devant moi, la haute façade du Lou­vre. La file des voitures. Leurs lumières jaunes. L’incessante cir­cu­la­tion. Un soir d’été, loin. La musique. Je pour­rais touch­er la voûte. Il y a foule. L’air est plus léger dans la pénom­bre, comme les grands bronzes, dans les jardins du Car­rousel, la Méditer­ranée, Vénus, Pomone, Flo­re, Air, Riv­ière (Mail­lol), nus. Femmes dans un jardin. Fam­i­liers, l’art et la con­nais­sance four­nissent dans leur rap­port réciproque la pleine sécu­rité de la con­nais­sance du vivant en tant que tel. Peu importe le nom­bre. Douce­ment, la fête est pour nous le mou­ve­ment qui entre dans les yeux. Une pen­sée vaste comme une ville. La nuit sans durée ouvrant ses galeries avec son silence et ses jeux. Dans la grande allée, et jusqu’à l’obélisque de Loux­or, c’est comme un embar­que­ment, un livre ouvert où les ombres se jouent. Près du quin­conce des mar­ronniers, les masques. Le kiosque à musique éclaire les salles de ver­dure qui font office de café. Les promeneurs s’attardent. Comme s’ils savaient ! L’Europe sous les arbres du parc. La nuit tout entière ouverte à sa chaleur. Le toit du ciel. La lenteur des par­fums. Les fleurs. Une voix de femme. Les cou­ples qui se font en dansant là-bas, et sem­blent se per­dre. La douceur chan­tante de l’air. Toute la vaste nuit de juin. C’est un bon­heur de ne rien atten­dre de l’infini. Entre la ter­rasse du bord de l’eau et la ter­rasse des Feuil­lants, vous êtes chez vous. De jour, il y a quan­tité d’oiseaux, dans cette por­tion du ciel. Les enfants jouent dans la pous­sière. Le temps ne compte plus. Ver­ti­cale­ment le ciel d’aplomb sur l’horizontalité des bassins. De nuit, l’élégance amusée, la com­plic­ité savante du tableau. Le XVI­I­Ie siè­cle a sculp­té cette intel­li­gence dig­i­tale qui occupe les fêtes du som­meil. La musique, vous y êtes. De l’autre côté du bassin, octog­o­nal, près de la Seine, entre le Nil et le Tibre, dans la per­spec­tive des Champs-Elysées, vous y êtes.

 

 

 

 

Le vent autour de la terre 
A World Wide Wind

 (extrait)

 

Une ville dans le ciel porte son nom
Elle a qua­tre côtés
Les rues vastes et silen­cieuses sont éclairées par les étoiles
Un homme veille encore quelque part
Il n’en faut pas plus
 

Terre déserte de sable rouge
Le pays est grand comme un soleil
La plus riche parole est prophétique
Les prophètes les sauvages revi­en­nent d’exil
Ils ont une main bleue
Le son nous arrive de loin
Révo­lu­tion dans la révolution
Les voix roulent comme des tambours
Per­son­ne ne les entend
 

Extrait de : Le Pon­tos (Gal­li­mard, coll. L’Infini, 2002)