> Anthologie choisie par Pascal Boulanger

Anthologie choisie par Pascal Boulanger

Par |2018-10-20T12:48:24+00:00 14 février 2014|Catégories : Blog|

 

Ici les rivières n’ont plus de nom – Le pays cherche encore sa lumière – Nous sommes sans nou­velles de nos ancêtres
 

Nous nous sommes arrê­tés ici – Sans nous connaître nous nous ras­sem­blons – nous échan­geons nos sou­ve­nirs de guerre – nos plaies ne sont pas les mêmes elles se cica­trisent – nous ne sommes pas seuls
 

Nous sommes dans un pays gelé

 

………………………………………………………..…

 

A chaque pas le pay­sage s’interrompt – l’automne accueille les adieux – puis nous nous endor­mons de tris­tesse
Ici les rivières perdent jusqu’à leur nom – nous nous bai­gnons dans un lit d’eau ano­nyme – nous oublions de vivre – nous sommes seuls
 

Extrait de Provisoires amants des nègres, Editions du Seuil, 1962

 

 

Musique

 

Plusieurs
c’est encore toi
ta voix et le mul­tiple nombre
Plus tard comme un cor
 

comme un cla­vier
je t’écoute
je te touche
j’attends
parole
dans ton ombre je viens
j’entends
je te tiens
tu me caresses et tu m’éveilles
je te tiens
et tu jouis dans ma bouche
Je ris
je veille
je dors
mul­tiple
je t’écoute
j’attends encore
tu me berces
tu ris    musique
tu jouis dans mon oreille.

 

Toi

 

Toi
je te vois
tu manques à ma voix
vois le manque
le cla­ve­cin
la musique
le cla­vier
l’amour avec les doigts
 

Encore toi qui manque
en corps la musique
 

toi le cla­vier plus vite
le bon­heur
                 le rire
                            le par­fum
la voix qui manque
 

Extrait de : Plaisir à la tem­pête (Carte blanche, 1987)

 

 

Une route en Italie
  (extrait)

 

 

Où, celui qui tra­verse la route, vingt ans après, reprend-il le même che­min ?
Sans men­songe, sans éle­ver la voix je peux me sou­ve­nir de ce qui vient ici même encore une fois
 

soyons calme !
 

La France au loin… Quel pays ! ?
Suis-je désor­mais sa seule mémoire ?
 

En tout cas le livre s’achève
ou quelques mots
                           Il fal­lait le dire
sur la route
 

par­fois des peuples entiers cèdent au désir de mou­rir
qui ne veut rien savoir
et ne res­tent que la mala­die et la vie en ruine
les autres errant dans leur propre des­truc­tions.
 

Si j’ai retrou­vé la route
ce n’est que la route
qui conduit pour­tant comme une pen­sée
comme si j’étais là depuis tou­jours
venant de là (dans le fran­çais)
… et plus loin encore

 

 

 

le jour tra­çait une ligne

 

Je sais
chaque jour remet ses pas dans les pas du jour pré­cé­dent et pour­tant je peux me sou­ve­nir chaque jour est un autre jour et parce qu’il n’est pas impos­sible de détour­ner le cours d’un ruis­seau chaque jour est un autre jour qui pense ce qui a été pen­sé et à ces mots je dis : je suis heu­reux de vous connaitre, de mar­cher avec vous.
 

D’Arezzo à Sansepolcro
la route passe le mur peint.
La pein­ture est une action habile
ce que je cherche au-delà
                                      ouvrir le cercle de la colonne dans la vision
pliée, le sou­ci de suivre la route
–         qui aime le soleil tra­verse l’aube –
pour suivre ma route « il m’a tou­jours sem­blé qu’en poé­sie Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace tiennent de très loin le pre­mier rang et notam­ment Virgile avec ses Georgiques. »
 

Montaigne est pas­sé là tout près sur un pont de pierre, où le Tibre a encore ses eaux claires et belles – et Pline bien avant lui
 

Regionis for­ma pul­cher­ri­ma. Imaginare amphi­thea­trum ali­quod immen­sum et quale sola rerum natu­ra pos­sit effin­gere. Lata et dif­fu­sa pla­ni­ties mon­ti­bus cin­gi­tur, montes sum­ma sui parte pro­ce­ra nemo­ra et anti­qua habent, fre­quens ibi et uaria uena­tio. (1)
 

Ce qui se lève dans la mémoire jaune, les dif­fi­cul­tés si j’en ren­contre je ne m’en ronge pas les ongles, je les laisse là après avoir fait une charge ou deux…
 

au bord de la route un homme cultive son champ, il se redresse, se découvre et me salue : haué !
 

Ce que je fais là en pas­sant un homme le remarque, j’arrive et je prends congé
C’est une chose étrange que de devoir sau­ter pour retrou­ver le sol sur lequel nous nous trou­vons
 

De grand matin, le pre­mier jour de la semaine, au lever du soleil, à l’heure où les femmes s’inquiètent du vide que fait le corps, quel bon pré­texte la phrase que je ne com­prends pas, pour­tant je peux avoir vue sur cette route qui coupe le champ dans la frai­cheur mati­nale
                               la cou­pole, la coupe, le salut : Ave.
 

Qu’il est éton­nant que les hommes ne puissent se connaître puisque la connais­sance est en eux mar­chant sur la route où main­te­nant tout ce qui manque sur­git triom­phant ?
(…)

 

(1) : Le pays est très beau. Représentez-vous un immense amphi­théâtre, tel que la nature seule peut en faire. Une plaine lar­ge­ment ouverte et spa­cieuse est ceinte de mon­tagnes ; ces mon­tagnes portent à leur som­met de hautes futaies antiques ; le gibier est là abon­dant et varié.

Pline le Jeune, lettre à Domitius Apollinaris.

 

Extrait de : Le Propre du temps (Gallimard, coll. L’infini, 1995)

 

 

 

 

Tel Quel

 

 

com­ment compte le temps
                                            néces­saire et suf­fi­sant
le temps compte
                              1968/​1998
trente ans
vous y êtes
vou­lez-vous parier qu’il en manque Lautréamont Rimbaud
Nietzsche : c’était demain
                 un siècle d’oubli
                                            à vos risques et périls
 

1967 Guy Debord : La Société du spec­tacle
Lautréamont (j’y étais)
Stanze
trente ans : une période
Sollers Paradis (1974) – Femmes (1983) le tout pos­sible
Hegel : un par­ti se trouve comme par­ti vain­queur seule­ment parce qu’il se scinde à son tour en deux par­tis
 

motif : les guerres de trente ans – le sacri­fice de l’intérieur
           une autre huma­ni­té – comp­tez
 

le temps compte avec le vide qui compte le temps
 

il n’existe pas deux genres de poé­sie il n’en est qu’une

 

 

 

Parler

 

 

Couleur pas­sée au rouge : à l’intérieur les fruits le jar­din – s’il s’échappe : être là dans sa las­si­tude absent à tout comme de l’autre côté ce qui n’a pas de côté vient dans la voie qui reste sans venir musique de ce qui ne vient pas – Je l’entends, les choses, les fleurs elles aus­si se pré­sentent dans le miroir comme des abeilles labo­rieuses, elles bour­donnent comme elles demandent à être enten­du bien qu’elles soeint le silence de ce qui les tra­verse et les colore – une cor­beille de fruit silen­cieu­se­ment me regarde comme si j’y étais et je com­prends il faut aimer ce qui brille dans l’indifférence de ce qui nous occupe à jamais de l’autre côté.

Extrait de : Notes sur le motif sui­vi de La Dogana (Dumerchez, 1998)

 

 

 

La musique aux Tuileries

 

Manet, La musique aux Tuileries, sur la Tamise, la Tate Gallery, Londres, Paris-Londres. Nous sommes déjà pas­sés par là. Quotidiennement, on ne peut pas mieux se connaitre. Paris. Passé le quai Voltaire, je tra­verse le pont Royal. De part et d’autre, le fleuve gris, le ciel éten­du. A l’angle, la faîte des arbres est à por­tée de main. Sommaire du voyage. Devant moi, la haute façade du Louvre. La file des voi­tures. Leurs lumières jaunes. L’incessante cir­cu­la­tion. Un soir d’été, loin. La musique. Je pour­rais tou­cher la voûte. Il y a foule. L’air est plus léger dans la pénombre, comme les grands bronzes, dans les jar­dins du Carrousel, la Méditerranée, Vénus, Pomone, Flore, Air, Rivière (Maillol), nus. Femmes dans un jar­din. Familiers, l’art et la connais­sance four­nissent dans leur rap­port réci­proque la pleine sécu­ri­té de la connais­sance du vivant en tant que tel. Peu importe le nombre. Doucement, la fête est pour nous le mou­ve­ment qui entre dans les yeux. Une pen­sée vaste comme une ville. La nuit sans durée ouvrant ses gale­ries avec son silence et ses jeux. Dans la grande allée, et jusqu’à l’obélisque de Louxor, c’est comme un embar­que­ment, un livre ouvert où les ombres se jouent. Près du quin­conce des mar­ron­niers, les masques. Le kiosque à musique éclaire les salles de ver­dure qui font office de café. Les pro­me­neurs s’attardent. Comme s’ils savaient ! L’Europe sous les arbres du parc. La nuit tout entière ouverte à sa cha­leur. Le toit du ciel. La len­teur des par­fums. Les fleurs. Une voix de femme. Les couples qui se font en dan­sant là-bas, et semblent se perdre. La dou­ceur chan­tante de l’air. Toute la vaste nuit de juin. C’est un bon­heur de ne rien attendre de l’infini. Entre la ter­rasse du bord de l’eau et la ter­rasse des Feuillants, vous êtes chez vous. De jour, il y a quan­ti­té d’oiseaux, dans cette por­tion du ciel. Les enfants jouent dans la pous­sière. Le temps ne compte plus. Verticalement le ciel d’aplomb sur l’horizontalité des bas­sins. De nuit, l’élégance amu­sée, la com­pli­ci­té savante du tableau. Le XVIIIe siècle a sculp­té cette intel­li­gence digi­tale qui occupe les fêtes du som­meil. La musique, vous y êtes. De l’autre côté du bas­sin, octo­go­nal, près de la Seine, entre le Nil et le Tibre, dans la pers­pec­tive des Champs-Elysées, vous y êtes.

 

 

 

 

Le vent autour de la terre  
A World Wide Wind

 (extrait)

 

Une ville dans le ciel porte son nom
Elle a quatre côtés
Les rues vastes et silen­cieuses sont éclai­rées par les étoiles
Un homme veille encore quelque part
Il n’en faut pas plus
 

Terre déserte de sable rouge
Le pays est grand comme un soleil
La plus riche parole est pro­phé­tique
Les pro­phètes les sau­vages reviennent d’exil
Ils ont une main bleue
Le son nous arrive de loin
Révolution dans la révo­lu­tion
Les voix roulent comme des tam­bours
Personne ne les entend
 

Extrait de : Le Pontos (Gallimard, coll. L’Infini, 2002)

 

                        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X