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Appel aux Riverains, anthologie des HSE

Par | 2018-05-22T02:39:15+00:00 8 décembre 2013|Catégories : Blog|

La revue Les Hommes sans Epaules fête ses 60 ans d'existence. Noces de dia­mant célé­brant le mariage en 1953 entre la poé­sie et un outil de ras­sem­ble­ment et de dif­fu­sion que les fon­da­teurs nom­mèrent Les Hommes sans Epaules. Deux jeunes poètes, Jean Breton et Hubert Bouziges, sont à l'initiative de cette revue de fond. Fond par le sens, fond par la durée car il faut du souffle pour ne jamais s'épuiser en 60 ans d'existence. La durée des Hommes sans Epaules est d'ailleurs le signe de la grande vita­li­té qui anime l'humain dési­reux de ne pas lâcher la ligne de crête fai­sant de lui un homme de parole. Cette antho­lo­gie, ras­sem­blant dans une pre­mière par­tie les textes et mani­festes qui émaillèrent depuis sa créa­tion cette superbe revue, est la preuve que le poème habite l'homme, et qu'il est en lui, mal­gré les désastres sociaux et poli­tiques, une ligne rouge consti­tu­tive de la per­sonne humaine.

Christophe Dauphin, l'actuel direc­teur des Hommes sans Epaules, orchestre cette antho­lo­gie, racon­tant, dans une intro­duc­tion de convic­tion, la riche his­toire de cette revue. S'ensuivent des textes de Jean Breton, de Sarane Alexandrian, d'Alain Breton, de Pierre Chabert, d'Henry Miller, de Paul Sanda, de Guy Chambelland, de Christophe Dauphin, de Paul Farellier, d'Abdellatif Laâbi, d'Henri Rode et de Maurice Toesca.

Cette antho­lo­gie se nomme Appel aux rive­rains, en filia­tion avec le pre­mier mani­feste signé par la rédac­tion des Hommes sans Epaules de 1953, dans lequel les ini­tia­teurs affir­maient : "N'étant pas des esthètes, n'exigeant  jamais une seule forme du poème, nous savons aus­si que la poé­sie se cache dans l'équivoque, se déploie dans l'éloquence, se dénonce dans le silence. (…) La poé­sie pré­pare sou­ter­rai­ne­ment un homme meilleur qu'elle. (…) Notre revue est un lieu de ren­contres. Nous ouvri­rons les portes, les lais­sant bat­tantes, nous invi­te­rons nos amis à s'expliquer sur ce qui leur paraît essen­tiel dans leur com­por­te­ment d'être humain et de poète. (…) Nous dési­rons redé­fi­nir notre condi­tion de poète et de vivant."

Voilà qui fait un sérieux point com­mun entre la démarche des Hommes sans Epaules et celle de Recours au Poème, l'une reven­di­quant l'émotivisme, l'autre la pro­fon­deur, à tra­vers un ras­sem­ble­ment poé­tique savam­ment dila­pi­dé par la moder­ni­té tech­no­lo­gique qui est l'ennemi même du Poème.

60 ans d'Hommes sans Epaules, c'est l'occasion, non pas de publier une antho­lo­gie anni­ver­saire, mais d'affirmer la conti­nui­té du poème contem­po­rain. Car après la série des textes et mani­festes posant le com­bat du poème sur une soixan­taine de pages, s'ouvre l'anthologie de poèmes pro­pre­ment dite, soient 400 pages consti­tuant une belle et sérieuse antho­lo­gie poé­tique de ces soixante der­nières années.

Noces de dia­mant, disions-nous. C'est ain­si à la résis­tance du poème que se découpe la vitre sans tain de la Surface, sur laquelle l'image de la super­fi­cia­li­té est peinte et réno­vée en per­ma­nence afin de créer l'illusion que la réa­li­té est toute conte­nue dans ce déco­rum.

Illusion. Simulacre. Superficialité. Imposture. C'est cela que le poème déjoue. C'est cette vitre, cette sépa­ra­tion, accen­tuée par la pre­mière moder­ni­té mor­ti­fère, que le poème tra­verse.

1953 : c'est l'année du début de l'équilibre de la ter­reur, les USA annon­çant qu'ils détiennent la bombe H. C'est le choix, par Eisenhower, du conser­va­tisme pro­gres­siste, qui renoue avec le libé­ra­lisme éco­no­mique total. Ce sont les pré­misses du tota­li­ta­risme d'affaire. 1953 : c'est la des­crip­tion de l'ADN, c'est le prix Nobel de la Paix attri­bué à Georges Marshall, c'est la mort de Staline, c'est la pre­mière retrans­mis­sion inter­na­tio­nale d'un évé­ne­ment en direct par la télé­vi­sion, le cou­ron­ne­ment d'Elizabeth II.

Dans ce contexte de redé­fi­ni­tion du monde d'après-guerre, avec la peur de l'atome, le choix du libé­ra­lisme et l'outil pro­pa­gan­diste de la télé­vi­sion, naît la revue Les Hommes sans Epaules. C'est dans ce contexte d'essais nucléaires, d'explosions dans le ventre mère de la terre, de mani­pu­la­tion des esprits par le pro­jet de diver­tis­se­ment de la télé­vi­sion, c'est à dire, éty­mo­lo­gi­que­ment par­lant, de faire diver­sion, qu'apparaissent les Hommes sans Epaules, ces "hommes et ces femmes sans poids dans la socié­té mais aus­si por­teurs d'antennes atten­tives à cap­ter ce qui reste de la parole ori­gi­nelle" comme l'écrit Alain Breton dans son essai "Ralentir, Poèmes".

Aucun poids dans la socié­té, et n'en reven­di­quant aucun, "poètes enga­gés, nos frères dans la pas­sion, pour­quoi igno­rer que la poli­tique mili­tante du poète, c'est tout sim­ple­ment le ton géné­reux de son poème ?" écrit Jean Breton, conscient qu'être poète, c'est refu­ser la recon­nais­sance et la sta­ture sociale, mais agir et dans le silence de son action, qui signi­fie amour, com­po­ser des poèmes car la vie l'intime abso­lu­ment.

Plus loin, Christophe Dauphin déclare : "Le com­bat intime du poète est le com­bat de tout être avec les forces de la mort, l'oppression, les murs aveugles et sombres des sys­tèmes sociaux. La poé­sie est insé­pa­rable de l'essence de l'homme dont elle est la plus impal­pable, mais la plus pro­fonde sub­stance ; il la porte en lui avec sa soli­tude et son amour. La poé­sie pré­side par­tout où il va par le seul pou­voir des yeux".

Oui ! Qu'un poète soit "enga­gé", qu'il écrive des poèmes "dénon­cia­teurs", qu'il arme sa parole pour répondre à l'injustice démul­ti­pliée, qu'il soit révol­té, la fonc­tion du poète est d'appartenir à la Paix et d'y tra­vailler cor­dia­le­ment. Fraternellement.

Le Poème relève fon­da­men­ta­le­ment de la Paix et de son désir.

Plus loin, Dauphin pré­cise : "La poé­sie est un besoin et une facul­té, une néces­si­té de la condi­tion de l'homme – l'une des plus déter­mi­nantes de son des­tin. Elle est une pro­prié­té de sen­tir et un mode de pen­ser".

C'est dire qu'ici, il est davan­tage ques­tion de vision que de démons­tra­tion argu­men­tée. Le poète réflé­chit le monde et l'existence, il réflé­chit sur le monde et l'existence. Et son mode de pen­sée n'a rien à voir avec les dis­cours et les rai­son­ne­ments. Il sait dis­cou­rir. Il sait rai­son­ner. Son mode de pen­sée trans­cende cela. Car il sait, le poète, quel fléau les émules du car­té­sia­nisme a pu intro­duire dans l'être, dans l'individu et dans l'ensemble humain avec la ratio­na­li­sa­tion n'ayant pour seul hori­zon qu'elle même. C'est d'ailleurs l'une des expli­ca­tions qui per­mettent de com­prendre pour­quoi l'intelligence du poète et la puis­sance du Poème sont aujourd'hui relé­guées aux oubliettes et métho­di­que­ment dépré­ciées. La ratio­na­li­té ne voit plus que son propre visage pour objec­tif, fas­ci­née par le jour et la clar­té. La vision du poète, comme le lan­gage du peintre, savent dan­ser avec l'ombre et s'appuyer sur le vide pour prendre leur appui et conver­ser avec la pré­sence. Le Discours et la  Méthode ont conquis le monde, contre la vision, com­plexe mais pas com­pli­quée, sub­tile mais pas obs­cure, du poète. Le Discours et la Méthode tra­vaillent à la ruine de l'homme, ils œuvrent à l'appauvrissement éco­lo­gique de l'humain sur la terre. Mais la vision appar­tient à tout homme d'esprit. Et la Nature sau­ra reprendre image dans le corps humain. Car son élan n'est pas de dis­pa­raître. Suivons Dauphin : "ce qui est, ce n'est pas ce corps obs­cur, timide et mépri­sé, que vous heur­tez dis­trai­te­ment sur le trot­toir – celui-là pas­se­ra comme le reste – mais ces poèmes, en dehors de la forme du livre, ces cris­taux dépo­sés après l'effervescent contact de l'esprit avec la réa­li­té. Autrement dit, le rêve entre en contact avec la réa­li­té, c'est à dire le concret, le sen­sible, le monde des appa­rences qui suf­fit au com­mun des mor­tels. De cet effer­ves­cent contact résul­te­ra la poé­sie, c'est à dire "le réel abso­lu" pour Reverdy".

Lisez cette antho­lo­gie. Elle branche le cœur sur le vivant. Elle rac­corde l'esprit au sang. Elle fait bouillir l'hémoglobine dans les veines. Vous y ren­con­tre­rez le meilleur de la poé­sie contem­po­raine à tra­vers quelque 200 poètes. Et même s'il ne fut pas pos­sible d'intégrer dans ce vaste tra­vail l'ensemble des poètes publiés dans Les Hommes sans Epaules, ceux qui y sont vous don­ne­ront déjà une idée sub­stan­tielle de ce que peut le poème pour l'homme.

 

 

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