Nous nous retrou­verons au ren­dez-vous des riv­ières, sur un sable qui ignore le goût de sang, à l’amitié d’arbres qui ne con­nais­sent ni la hache ni la foudre.

                                                                            Yves Elléouët

 

 

 

de nos bras à ceux des femmes, pas une once de matière, nulle dis­tance et tout autant l’espace du vaste monde, lat­i­tudes offertes, ciel ouvert

•

riv­ière est le féminin de rêve

•

la beauté des femmes dont nous devi­sions entre nous, nous la devin­ions lumière de jour, fil d’or au plus ocre des nuits, luci­ole dansant sur les arêtes du temps, veines de char­bon striées d’aube

•

beauté des femmes, mor­sure des dieux, mag­ma plus que sang aux tré­fonds de nos veines, parcours

•

à la nais­sance de leurs cheveux, la racine de leurs traits, la sec­onde ini­tiale, l’engendrement des mondes

•

les femmes étaient plus belles que les princess­es de la vie qui sont plus belles que les princess­es des contes

•

de leur beauté sans reste à notre sang sauvage, un étalon de foudre, comme une passe de lumière

•

s’il est vrai que le soleil embel­lit la chevelure des femmes, l’inverse l’est autant

•

le jour était un peu plus clair que la lumière, les riv­ières légère­ment plus ivres de vivre que les rives, l’air un rien plus léger que le vent

•

au cou nu des femmes, pas de riv­ières de dia­mants, l’inverse exact, le dia­mant des rivières

•

à leur beauté, nous allu­mions les feux qui jalon­naient la nuit (une mèche de leurs cheveux, une seule, et les branchettes flam­baient d’autre chose que des étin­celles com­munes des silex, pau­vres pier­res perdues)

•

à voir les femmes face à nous, nos yeux étaient finale­ment vivants, enfin venus à la sève des nais­sances, entière beauté dont ils étaient capables

•

nos songes avaient par­tie liée aux femmes, trait à leurs traits

•

avant de dis­paraître, nous dépo­sions aux pieds des femmes l’offrande timide des galets blancs de notre amour, regard bais­sé dans le rougisse­ment de nos joues

•

nageurs d’un seul amour, nous allions les uns près des autres, nous croi­sions, nous frôlions dans l’eau plus vaste striée de vagues, ver­so du monde

•

mitoyens des flots, nous étions près de l’eau, non loin, à deux doigts et guère plus, le soleil bleu à nos épaules, le verbe vivre au tra­vers de nos corps

•

ain­si les après-midi, les saisons, les années filaient-elles les unes à la suite des autres, per­les du col­lier d’or, direc­tion claire au temps, us et usage de l’éternel

•

du point de l’aube au fil de la nuit, nous ne fai­sions rien d’autre que de rester des jours de suite à sim­ple­ment mir­er les eaux mobiles, immobiles

•

à voir les femmes se dress­er hors des flots, le souf­fle nous man­quait, nos cœurs défail­laient, égrène­ment des heures, éparpille­ment des mon­des et solitude

•

les femmes ne s’emparaient pas d’un cœur qu’elles avaient trou­vé, elles l’avaient vu naître, il leur apparte­nait à jamais désor­mais, rouge et blond

•

les femmes don­naient envie de les pro­téger, de les cein­dre, de les pren­dre dans nos bras, de leur ten­dre en offrande les fleurs de l’impossible, aigu du bleu des roses

•

nous nous appro­chions maintes fois si telle­ment du ciel que nous ne quit­tions pas la terre

•

nous ne viv­ions pas d’amour et d’eau fraîche, l’amour était l’eau fraîche

•

la beauté des femmes trou­blait autant qu’elle apai­sait, foudroiement puis grand calme, vague abrupte et soudain sable doux, saccage d’orages puis accalmie amie

•

les femmes n’allaient pas nues, elles pas­saient leurs vête­ments d’invisible

•

à l’œil nu, les matins étaient sem­blables, mais cha­cun était autre, dif­férent, saveur unique

•

de la beauté des femmes à celle du bleu du ciel (la couleur de leurs yeux), le silence tis­sait de ses pha­langes un con­cert, une con­corde, navette du fil d’encre au méti­er à aimer, aigu­illes de pin sous la plante des pieds

•

les femmes ne pre­naient pas la parole, elles avaient à cœur de la ren­dre, d’aussitôt la trans­met­tre (le vent s’attardait peu à leurs lèvres)

•

cette douceur bleue à leurs yeux, nous n’en souhaitions pas l’exil, nous l’appelions de rêves nom­més elles

•

du rouge du sang des veines au rouge du rouge-gorge, qua­si une même couleur, une teinte par­ente, l’été sans s et le soleil qui continue

•

la douceur des lèvres des femmes à l’été du bais­er, l’acmé, ce goût d’eau et de vent, le miel du ciel, nos traits mieux que nous, nos empreintes désor­mais, sec­onde nais­sance et néan­moins pre­mier visage

•

dans le jardin de notre amour, les pen­sées étaient sans pen­sées, les soucis sans soucis

•

une flamme de foudre à une branchette de pin était une devise autrement vraie que mille et un dis­cours de mille lieues

•

plus encore que la petite herbe du des­tin, davan­tage que le trèfle à qua­tre feuilles du hasard et des chances, la fleur absolue, le trèfle à une feuille de l’amour     

•

d’un sourire à leurs lèvres, les femmes aimaient décider du print­emps, met­tre un terme à la neige ou au revers lui pro­pos­er de naître

•

les femmes lis­saient-elle la robe d’un faon, la biche ne le reni­ait pas pour autant mais l’en aimait davan­tage, sil­lage de grâce, tra­jet des paumes

•

mots ou bais­ers, un homme se résume à ses lèvres, à la beauté qu’elles peu­vent ou qu’elles essaient

•

nous ne tenions à nous qu’autant que les femmes tenaient nos mains

•

l’empire sans vio­lence, la loi de velours, nous ne pou­vions nous en défaire, la tenir loin de nous sans aus­sitôt renier nos traits

•

plus qu’à leurs empreintes dig­i­tales, nous recon­nais­sions les femmes à une douceur en elles, mille choses ten­dres qu’elles dis­aient avec ou sans les mots, d’une manière l’autre

•

les femmes avaient le regard franc et bleu de leurs yeux, ce noir égale­ment de leurs prunelles qui nous menaient près d’elles mais aus­si nous tenaient à dis­tance, atti­rance et respect

•

jeunesse, beauté, elles avaient ce que nous n’avions et par là brûlaient nos sorts, clé du jour, hache, entrée, sor­tie du labyrinthe

•

dès que les femmes quit­taient nos yeux (nous les per­dions de vue), ce tres­saille­ment, cette rage de nerfs en nous, décharge de feu et pure douleur (même notre ombre nous lais­sait, nos traits – nous étions seuls)

•

un soir hideux, nous fûmes si seuls, le vent sur l’eau ne nous par­la même pas, la pluie nous igno­ra, les étoiles ne voulurent plus de nous, nous préférèrent des troncs pil­lés de foudre, des racines mortes

•

riveraines du silence, amies du calme, les femmes par­laient bas, qua­si pas, leur rire était léger, leur voix ne cou­vrait rien (ain­si l’ombre invis­i­ble du milan blanc sur les laiss­es de la neige)

•

grand ou petit jamais, il n’était pas de gestes brusques, vio­lents, de mots plus hauts que d’autres, de phras­es bru­tales (nous nous enten­dions bien avec la nuit, la paix nous appréciait)

•

au plus sonore de l’amour, nous ne com­met­tions pas plus de bruit que l’eau des riv­ières en son cours de silence, que le vent amené à se taire sur le soir, calme et paix (si les étoiles se tai­saient au cen­tre de la nuit, nous en fai­sions de même)

•

au point pré­cis où l’eau chante, où l’air prend feu, où le vent se déguise à sa guise

•

fors les mots rouges de l’amour, l’idiome natal, nos langues restaient au four­reau du silence 

•

n’écoutant volon­tiers les mots, nous descel­lions rarement les lèvres

•

restait ce silence bleu sur lequel nous n’avions heureuse­ment pas prise, et très rouge cette lumière à laque­lle nous ne pou­vions mer­veilleuse­ment rien

•

nous aimions les femmes de toutes nos forces lors que plus douces elles nous aimaient de tout leur cœur

•

de vrai à notre encon­tre, nous ne sauri­ons jamais que ce que les femmes avaient dit (nos vis­ages par leurs lèvres)

•

ce qui était plus fin que le sable du temps, plus léger que le sang, de moins de poids que la lumière, les femmes l’offraient d’une voix exacte, parure nue

•

les lèvres des femmes dis­aient les mots justes, le chant pur

•

la voix des femmes allait au monde qui nous allait, chant d’ailes d’anges, de mésanges

•

les femmes se devaient à l’excellence en elles, au point le plus haut, accès des lèvres

•

le chant des femmes se lev­ait au tré­fonds du silence, son des­tin, pre­nait sa suite sans le trou­bler ni l’élider, flux et pour­suite du temps, aurore et rose

•

à enten­dre le chant des femmes, le monde brindille et col­ib­ri ou pierre blanche qu’est le cœur, timid­ité de l’eau

•

calme dis­cret des femmes, à la dis­cré­tion de l’eau

•

sur la portée du jour, les femmes chan­taient à n’en jamais finir et nous les écoutions non las comme nous n’avions ouï que notre enfance, elle seule

•

les femmes chan­taient comme les oiseaux avaient chan­té ou chanteraient, sou­ve­nance et présage, mémoire pré­moni­toire, sou­venir à venir

•

nés de la prochaine pluie, nous n’étions pas venus sur cette terre pour con­quérir ou pour vain­cre, us idiots

•

que les femmes chantent, que les notes sour­dent à la pulpe des lèvres, le monde nais­sait, la lumière don­nait de plus belle, jus­tice et paix

•

le temps bleu du bais­er, les femmes nous don­naient de nos nou­velles d’alors et de demain, réin­ven­taient nos lèvres (nous pre­nions langue)

•

dans le futur de nos mémoires, on ne trou­verait guère que le passé de nos avenirs

•

les qua­tre let­tres d’hier mêlées à celles un rien plus nom­breuses de riv­ière

•

au revers des riv­ières de l’hiver, ver­so des eaux

•

d’un seul ten­ant les plaines du jour et les arpents du noir, d’un seul même sang ce qu’il y eut de beau, goût du jour plus vrai

•

les cail­loux que les enfants tenaient sur le plan ouvert de leurs paumes, ils n’en fai­saient pas des armes, sar­ba­canes, pro­jec­tiles ou lance-pier­res (à l’aide des bam­bous de la berge, les plus jeunes con­fec­tion­naient plus des flûtes, pas des arcs – des notes, pas des flèch­es, ce qui lie, nulle­ment ce qui détruit)

•

sente plus que sen­tier, gout­telettes de pluie plus que grandes orgues, tim­bre ou tri­an­gle, tib­ia ou petite flûte, l’amour, musique par le petit chemin

•

ce calme à nul autre pareil, le ciel descen­du sur terre ou la terre mon­tée jusqu’à lui, nous l’aimions suff­isam­ment pour ne pas l’ébrécher, l’enfreindre, mais au revers l’habiter et le vivre délice

•

la voix des femmes ne lais­sait pas plus de traces à sa suite que l’hermine sur un champ de lait, que le sil­lage de la neige aux ailes de l’ange, lai de la voie lactée

•

de ce monde les élé­ments étaient mar­iés, liés ou reliés, même les plus seuls l’étaient à leur soli­tude, à leur ombre (scel­lés le bour­geon à la branche, le vent à l’air et l’eau aux flots, unies les lèvres des femmes aux notes de la musique)

•

nup­tiales en tout, les femmes se mari­aient à la clarté des jours, à l’intime de la nuit aus­si bien, union de calme

•

le métal invis­i­ble des bagues, le jour de la journée l’avait fon­du aux forges de l’impossible, mille choses en une

•

du cer­cle aimé des prunelles de femmes à la bague d’union, même cer­cle ému du rêve

•

à la nuit tombée, le cer­cle par­fait de la lune bril­lait de ses reflets au-dessus de ses petites sœurs ter­restres, les bagues épris­es des doigts des femmes

•

lorsque l’autre monde fini­rait par finir, au cer­cle fin des bagues, même le mag­ma n’aurait pas accès, pas davan­tage la foudre

•

orbe du jour, anneau du bois, cycle des saisons et cer­cle aimé des bagues

•

 (s’il arrivait au jour de se clore, nous n’aimions pas pour autant refer­mer le poing)

•

nous dormions nus comme seule l’enfance ou la mort, nous dormions nus dans le lit des rivières

•

nos corps dans l’eau, o dans le e au cœur du mot cœur

•

une brindille s’était ployée à l’haleine d’une mésange, une toile d’araignée rompue au souf­fle d’un san­son­net, flamme de cœur bleue, fleur d’aube blanche, ruis­selle­ment d’ailes

•

nous ne jouions pas nos gestes, ne pré­ten­dions être qui nous étions ou n’étions pas, nous ne fai­sions pas semblant

•

nous n’aimions ni nous faire val­oir ni nous met­tre en avant, l’ombre nous allait assez

•

aux funérailles de l’un des nôtres occis d’une corne de bête ou d’un trait de sang, nous avions pour cou­tume d’emplir ses mains fer­mées sur rien d’une mèche de la chevelure des femmes, qu’il n’aille seul vers son terme, qu’une matière plus fine que l’or lui rap­pelle au noir de sa nuit la vie qu’elles étaient, lumière offerte sans compter (ain­si, dans la paume de qui par­tait, un rien de ces cheveux, obole, via­tique vers de plus som­bres ombres)

•

à l’acmé de la fièvre, la sueur en ruis­se­lets au front brûlant de qui s’en va, ni les potions des mages ni les dits des sages, seule la paume des femmes, apaise­ment et calme

•

de celui qui pas­sait dans l’ombre sans ombre, fran­chis­sait la fron­tière sans retour, seuls les doigts des femmes avaient le devoir droit de rabat­tre les paupières, plus douce soie qui soit

•

impéra­tri­ces par­mi les reines et les princess­es, cer­taines des femmes avaient des cils en or, bat­te­ments de la lumière

•

au pas­sage de l’étoile filante, nous n’avions guère qu’un vœu qui s’en allait vers elle, qu’elle suive sa route de feu, pour­suive, aille

•

par­fois nulle main pour accueil­lir nos paumes, nulles lèvres aux nôtres, ter­ri­ble­ment personne

•

ce que les astres glis­saient aux étoiles, l’eau à ses bulles, le bran­chage à ses branch­es, nous l’écoutions de même (ce que le vent souf­flait à l’air, nous tenions à l’entendre)

•

vénus, véga, lyre ou cygne, peu fam­i­liers des petits prénoms des étoiles, nous sen­tions toute­fois leur ten­dresse à nos corps

•

du lende­main, demain prendrait soin (nous étions à nous-mêmes, au soleil et au sang, aux femmes surtout)

•

la main de demain, la paume de l’avenir, nous ne lui ten­dions pas nos doigts tis­sés de la lumière de jour, attache libre et ce choix par amour

•

sans hier ni demain, ni sou­venir ni pro­jet, cap ou repère, une vie à l’estime

•

va pour l’invisible, le mys­tère, va pour les mon­des sans lumière

•

à l’invisible nul n’est tenu mais tous se doivent

•

au fil de l’eau, le temps coule de source

•

et s’il nous arrivait d’être seuls, la soli­tude nous aimait

•

pre­mière lumière, meu­nière des moulins du matin

•

de la belle aube au calme soir, ce lieu une fois trou­vé, nous n’en cher­chions pas d’autres (nous ne rêvions pas de maisons tant nous avions le sable)

•

au plus clair du plus clair, au lieu bleu où l’eau des riv­ières s’assoiffe et s’abreuve à elle-même, la beauté de la chevelure des femmes, comme une autre source

•

nous nous mêlions des cheveux mêlés d’eau des femmes

•

sans la beauté de la chevelure des femmes, nous n’aurions pas dor­mi dans le lit des rivières

•

ce qu’il y avait de pur, ce fil léger d’été, le vent dans les allées du temps, elles le vivaient aus­si, trace de sang à leurs cheveux, qua­si rien

•

cette lumière née de la chevelure des femmes, l’or pur la singeait, ersatz de rien, piètre contrefaçon

•

de nos mains, nous devin­ions qu’elles n’étaient nées pour saisir ou pour pren­dre, vaines con­quêtes, mais pour liss­er la chevelure aimée des femmes, défaite libre, con­sen­tie (de nos lèvres, nous sup­po­sions qu’elles n’étaient afin de remuer les cail­loux creux des mots mais bel et bien pour venir au bais­er, mis­sion, mai­son d’or, tâche rouge et des­tin à leur pulpe, aimer toujours)

•

riv­ière de l’eau, riv­ière de la chevelure des femmes, une même eau différente

•

à la douceur d’avant-midi, rosée entre nos doigts, au feu exact de midi ou à l’heure bleue d’après-midi, la beauté claire des femmes et son tra­jet via nos cœurs, délite­ment, limaille, cen­dre ardente, mourir

•

allégeance à l’élégance

•

de nuit, il n’y avait de vraie que cette lueur sur l’eau, ombre de feu

•

un mont plus beau que d’autres, une mon­tagne telle nulle autre, racine de la lumière mais aus­si événe­ment de calme, vol­can silencieux

•

le vol­can d’or eût-il bu son mag­ma, les branch­es ravalé leurs fruits (l’univers cessé, la nuit tourné sur elle-même), le monde où nous viv­ions était celui que nous pri­sions, petit amour rêvé de nos rêves

•

que les mou­ve­ments de l’eau soient les plis mêmes du temps, éven­tail lent de la lave qu’est la bave d’or du vol­can, nous le devin­ions à les laper du tout bout de nos lèvres

•

par la bouche d’or de ce vol­can posé sur la mon­tagne qu’il était aus­si bien, lieu le plus haut à notre amour, nos légen­des con­taient de longtemps que l’eau était venue pre­mière puis la terre tout après, avant que les femmes pour finir (nous n’en croyions rien tant elles étaient début du monde)

•

au soir par­fait et tou­jours au print­emps, nous sen­tions bien que nous n’avions besoin de guet­teurs d’astres pour devin­er que ce monde-ci était nôtre et le bon, note exacte, cail­lou blanc lancé au cœur des gorges de la nuit, quelque chose comme l’amour

•

nageaient nues dans le lit des riv­ières aus­si bien les notes de la musique que les prières blondes du volcan

•

mil de la lumière, mille du plein jour, riv­ière ou riz­ière de calme

•

ce mariage du blond des femmes et du blanc des pier­res, du lait et de l’or, de la neige et du feu, nous n’avions tété le lait de nos mères (nos poumons goûté l’air) que pour y advenir un jour, nous en ressou­venir en silence

•

à d’autres les loin­tains, nous étions nés pour ouvrir larges nos mains à ce monde sous nos bras, embrase­ment calme

•

de quelque manière qu’on le dise ou le taise, les femmes ne jouaient ni de leur beauté ni de nos cœurs

•

zébrures et veines de feu au velours pur du soir, il arrivait que la foudre campe ses tréteaux au cœur du pét­role de la nuit (nous n’avions pas peur, nous nous sen­tions aimés)

•

du fra­cas de l’orage, la nuit ne fai­sait pas mystère

•

entre la crinière de l’éclair dans la nuit et la chevelure des femmes, sans doute plus qu’une sem­blance, quelque chose davan­tage, air de famille, de musique, par­en­té ou bien lien

•

de l’infiniment grand à l’infini petit de même, de la lune ronde aux lunules de nos ongles, de l’éther au cal­ci­um, pas seule­ment un pont sim­ple, un lieu, un lien, une liane

•

les riv­ières était le silence autre, per­fec­tion faite chair, accroisse­ment des ronds de l’eau et onde qui se propage, venir ain­si jusqu’à l’amour

•

arc-en-ciel, arc du temps, cordes de pluie, flèch­es de l’amour

•

si la coupe de la pluie débor­dait, un oiseau s’envolait de nos cœurs

•

au terme de la pluie, le terme de bon­heur, closerie du cœur

•

la pluie et sou­vent sa colère, assaut des vagues, rage d’orage, des buf­fles dans les bulles et des tau­reaux dans l’eau, la fièvre des riv­ières et notre cœur intact, vivre, aimer, vivre

•

même bous­culé d’orage, criblé de pluie, le monde nous était ten­dresse bleue, nos corps sous l’eau du ciel

•

de l’aiguille d’un matin à la brûlure du soir, du vrai com­mence­ment aux fins réelles, d’heure en heure le fil de l’aube jusqu’au chas du soir, lin et acier

•

i ou y, nous dormions nus dans le lis ou le lys des rivières

•

quoi qu’il en soit, nous ne cher­chions jamais d’explication, nous aimions cette étrange patrie à l’envers des feuilles

•

nous ne souhaitions pas le monde d’émeraude et d’or, nous l’aimions d’eau, de bleu adorable, ciel et haleine mariés

•

nous n’aurions pas rêvé un avenir sans les femmes, le risque de les per­dre et par­tant leurs vis­ages (ain­si nous tenions-nous au présent qu’elles étaient, temps et offrande, leur haleine notre souf­fle aus­si bien)

•

/ ain­si accom­plis­sions-nous mal­gré nous quelque chose de plus grand, qui nous dépas­sait et que nous ne savions mais qui aus­si nous pre­nait dans ses bras, bras nus des bras des rivières /

•

il ne suff­i­sait pas de quit­ter nos habits, de reléguer au vent le linge de nos corps pour être aus­si nus que la lumière l’exigeait de nous

•

là filait l’eau qui ne s’interrompt pas, le grand chant blanc qui ne peut pas se taire, la flamme insoucieuse de s’éteindre

•

le vent que nous enten­dions n’entendait pas se taire

•

sous le dais du ciel bleu et gris, mille et tant d’heures heureuses et moins joyeuses, éten­due claire ou trou­ble des temps, dague et velours, écorche­ment et plénitude

•

de la rosée à nos corps, à la toute pointe de la chaleur, l’été piquait de ses accents aigus (il n’était pas d’accents graves)

•

au plus feu du feu du plus été de l’été, l’ombre restait à inven­ter, la nuit était pour naître

•

pas un moment où nous n’étions heureux, pas une once de temps qui fût grise (l’écoulement était pour le temps pos­si­ble, pour l’eau sans doute, nulle­ment pour les larmes improbables)

•

ce que le jour se don­nait à lui-même, ce que le soir offrait à tous dans le miroir des eaux, les choses sans cesse et davan­tage, une richesse et son con­traire, pro­fu­sion nue, afflux et manque

•

de draps à nous cou­vrir, il n’y eut guère que ceux larges et ouverts de la lumière (nous n’en souhaitons d’autres à nos peaux sous le vent)

•

nous ne repas­sions nulle­ment dans nos traces mais dans celles plus franch­es des loups ou celles légères des bich­es, par­fois les mêmes, croise­ment de sang, pointil­lé de mort, des­tin de notes

•

nous ne seri­ons jamais assez nus, assez proches, n’aurions pas goût de ciel, de men­the et de mangue (nous n’étions pas tristes, les larmes ne trou­vaient pas nos yeux)

•

aux endroits minus­cules où la peau est plus fine, sari des paupières, ru ou guéret du poignet, le sang des veines, par­cours rouge temps

•

quoi qu’il arrive, ce monde nous aimait (nos mains, nos jambes s’y trou­vaient, nos cœurs y battaient)

•

n’eussions nous aimé que ces roches épars­es sur la rive, nous eus­sions tout de même vécu une sorte de songe, un séjour dif­férent (ceci n’eut-il été qu’un rêve, un clin de paupières, nous en eus­sions été les rêveurs, non le rêve)

•

tant le jour clair était sans ombre, telle­ment nous viv­ions sans mémoire, ce que nous imag­in­ions, nous avions à cœur de l’omettre

•

songe bleu du ciel, songe blond des femmes, songe rouge du sang (croise­ment des rêves, teintes claires)

•

les femmes, les enfants, l’eau des riv­ières, calme calme, paix du monde

•

rouge de l’air à nos poumons, souf­fle du sang à nos veines, le monde à l’envers, soudain l’ordre des choses

•

que tout arrive et que rien ne se passe

•

nous ne savions au vrai à quels mots nous fier mais trou­vions d’instinct le silence bleu qui nous allait, print­emps du sang

•

et si la foudre nous oubli­ait, nous oubli­ions de l’oublier, nous nous sou­ve­nions d’elle

•

nous ne tenions pas seule­ment à ces copeaux de langue, nous nous y tenions (brins ou brindilles de mots, pos­til­lons de sang tout juste, à peine un jeu léger)

•

que les mots ne sous­traient ni n’ajoutent mais lais­sent paraître ou dis­paraître les riv­ières telles qu’elles furent, légers ruis­seaux de l’invisible

•

quitte à les quit­ter, nous ne par­tiri­ons pas des eaux sans y laiss­er d’une manière ou de l’autre l’empreinte aimante de nos vis­ages, le cours ou le cœur de nos larmes, ru ou ruis­seau, ce que nous étions, n’étions pas, moins et pas même

•

il n’y eut pas de fin parce qu’il n’y eut pas de temps, que tout était présent, goutte de sang, roche dure, vio­lence calme (notre amour à jamais)

•

notre séjour au cen­tre des riv­ières, la cinquième sai­son, ne la con­teraient désor­mais que les bulles blondes à la sur­face enfouie, atlantide

•

citadelle de nuages ou fleur blanche, notre monde lais­sé, ys ou bien lys, pure perte

•

ne resterait de nous que ce que les femmes auraient chan­té, riv­ière de l’impossible puis rien, lib­erté pour la pluie (notre amour sans nom pour l’amour, haleine fraîche ou franche du vent, mou­ve­ment de l’eau, caprice de la vie)

•

un monde défait de l’ombre, sans par­leurs ni paroles enfin, univers nu et un, début

•

ce que nous étions plus que nous, nos traits solaire­ment purs, notre apparence de nuit, silence sous le temps désormais

•

ce qu’il y avait et ce qu’il n’y avait plus, à tout pren­dre notre ombre, moins encore

•

un monde défait de l’ombre, sans par­leurs ni paroles enfin, univers nu et un, début

•

qui touche au but n’a pris la route sans route ni emprun­té l’allée de cristal qui est aus­si la voie sans voie des cen­dres – le mille ignore la richesse du reste de la cible

•

qui trou­ve a mal cherché

•

rien de moins, rien qu’un monde en allé, sans les roches qui le fondent, le vent qui l’aime ou l’eau qui le fait vivre, tou­jours vers moins, peine peinée, peine per­due, perdi­tion, perte

•

un monde nu et sans rien, vide de lui, de nous surtout, de nos lèvres en trop, sans vent qui aille ou eau qui courre, un vrai monde dis­paru, en allé

•

à la toute fin de tout, hors des lim­ites du temps, plus rien que ce grand vide souhaité sans la res­pi­ra­tion des choses, enfin la fin, périr pour verbe unique

•

nous nous tairi­ons les pre­miers, puis les roches, le lit des riv­ières dans les draps de per­son­ne (les femmes péri­raient les dernières et le monde avant elles)

•

la nuit ces­sait de nuire, le vent se séparait de l’air, le feu fondait ses flammes, l’eau se noy­ait dans ses flots

•

qu’on ne nous cherche ailleurs qu’au cœur blessé de la lumière

•

dis­paraître, dis­paraître surtout,

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