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Arbres, soyez

Par | 2018-02-19T22:53:53+00:00 30 juillet 2013|Catégories : Critiques|

Longtemps ensei­gnante en lit­té­ra­ture fran­çaise, Anne Goyen est avant tout poète, musi­cienne et des­si­na­trice. Arbres, soyez est son second recueil de poèmes, le pre­mier ayant paru en 1998 aux édi­tions Saint-Germain-des-Prés. La poète contemple fré­quem­ment les arbres de sa région, arbres aux­quels elle accorde d’être bien plus que de simples végé­taux, à la fois des axes de vie et des sym­boles de ce qui est dans le réel. Elle le sait bien, elle, Anne Goyen, que « les arbres sont les plus vieux amis des hommes », ain­si que le dit la qua­trième de cou­ver­ture de ce recueil de toute beau­té. Il y a beau­coup à apprendre des arbres, en les regar­dant ou en posant sim­ple­ment la main contre leur bois. Ils sont enra­ci­nés dans le sol et ten­dus vers le ciel, la base dans la terre et la tête dans les étoiles. Nous sommes peut-être des arbres, la sup­po­si­tion par­court sou­ter­rai­ne­ment l’ensemble du livre. À moins que ce ne soit le contraire, que les arbres soient des humains, des par­ties de nous peut-être. Sans doute s’agit-il des deux, comme en une forme de réci­pro­ci­té elle aus­si com­plé­men­taire.
Ce recueil est com­po­sé de trois par­ties : voix d’arbres, Arbre-miroir et Arbres, soyez. Cette der­nière par­tie, qui donne son titre au recueil, est la plus consé­quente. Le lec­teur entre immé­dia­te­ment dans la voix de l’arbre, celui des méta­mor­phoses, de la vie donc, per­pé­tuel chan­ge­ment, ce qui est jus­te­ment le propre du vivant. Le reste, c’est la mort. Le pre­mier poème est cette voix de l’arbre, un arbre qui s’exprime et parle, direc­te­ment, en notre direc­tion : 

 

Puis-je savoir com­ment
Vous me nom­mez
Dans vos lan­gages
Moi qui parle écorce et racines
Bourgeons feuilles et fleurs

Vers vous je m’exile sans cesse
Du pro­fond de mes songes
Fils de ma ter­restre mémoire
Je mue sem­blable –
Et dif­fé­rent je dure

Ma voix humble pythie
Au poids du temps dérobe
Sa louange obs­ti­née
Vers le jour.

 

Il y a cet oracle, et l’arbre, d’une cer­taine façon, offre ce don, celui d’un dévoi­le­ment du réel. C’est l’annonce d’un monde à venir, un monde se pré­pa­rant à des­cendre vers nous et cepen­dant tout autant enra­ci­né, pré­sent, le déjà là. Dans le creux de la terre. Ce monde-là, en lequel nous sommes.

 

Aveugle
Je contemple
À même la chair du songe
La cour­bure étoi­lée
Des futures nais­sances.

 

Les arbres du poète sont cet axe reliant ciel et terre, devant nos yeux tout autant qu’au-dedans de nous, unis­sant peu à peu, quoique de façon peu visible, ce qui est sépa­ré, du moins en appa­rence. Ce que nous croyons et par­fois vou­lons être ou voir sépa­ré. Tout est lié, et l’homme n’est aucu­ne­ment délié du reste de la vie, bien qu’il semble par­fois avoir cette étrange croyance. La vie, cela brûle en dedans des liens/​liants : c’est le « feu caché de la terre », cela même qui ouvre « vers la clar­té ». Il y a cette lumière, la vie. Tout est lumière. Et, en cette sur­pre­nante époque tout de sombre vêtue, il ne fera pas de mal de l’écrire : l’homme aus­si. La poé­sie de Goyen appa­raît ain­si comme étant une poé­sie de l’intime de la vie, de la vie inté­grale :

 

À quels bruis­se­ments
Reconnais-tu
L’intime voix
D’un chant venu d’ailleurs
Abîme où se côtoient
La foudre et l’arc-en-ciel
S’y accordent les rêves
Nouveau-nés
Avant de han­ter
L’antre des forêts
Ou de dor­mir
Dans le secret ber­ceau
de nos cœurs.

 

Une poé­sie tout autant ancrée dans l’intimité de l’humain, l’intégralité de l’humain :

 

À chaque offense
À chaque entaille
De la hache
Il offre sa sève
Il pleure sa résine
Frère qui parle
Plus haut que la mort
Sa langue ori­gi­nelle.

 

Cet arbre qui nous parle nous est aus­si un arbre miroir :

 

Quelle mémoire
Épelle à vif
Le mys­tère en miroir
Des uni­vers ?

 

Au cœur de l’ensemble de cette parole qu’est la vie, arbres et hommes dia­loguent en inti­mi­té. De ce point de vue, la poé­sie de Goyen est un appel dis­cret lan­cé à l’homme mori­bond d’aujourd’hui, celui qui est capable de mas­sa­crer, en vue du conten­te­ment de son « désir », les arbres de vie qui nous relient à l’ensemble de ce qui est. Honte à cet homme, et quand bien même nous serions de fer­vents défen­seurs de la nature, honte à cha­cun de nous en tant qu’il est une part de cet huma­ni­té-là, ou plu­tôt de cet état pro­vi­soire de l’humain.
L’arbre porte cette parole-là, celle de l’origine, une ori­gine vers laquelle nous navi­guons, pen­sant par­fois nous diri­ger vers le futur. Une des croyances que la Bible attri­bue à « l’insensé », celui qui ne per­çoit plus le sens. Il serait cepen­dant erro­né de ne voir en Anne Goyen que la poète chré­tienne, elle qui dédi­cace cer­tains de ses poèmes à Jean-Pierre Brach, Robert Amadou ou Antoine Faivre. On ne sera donc pas sur­pris que Goyen place la mémoire de l’origine à venir dans « le rêve du végé­tal ». La poète construit sim­ple­ment son che­min le long du che­min, ce même che­min qui se construit à mesure. C’est pour­quoi son lec­teur à ce sen­ti­ment apai­sant de lire une poète authen­tique, et une poé­sie, un regard sur la parole/​origine, qui concernent direc­te­ment l’homme :

 

À nous de vivre
Déracinés
De ville en ville
Et cher­chant
Sur le che­min
De visage en visage
Le reflet
D’un orient d’étoiles.

 

Et plus loin, dans un autre poème :

 

Dis-moi le temps
Où l’homme et l’arbre
Se res­semblent
Par le rêve obs­ti­né
De croître sans ver­tige
Et de vivre debout

 

La poète voit dans la vie cette double spi­rale qui annonce les « uni­vers pro­chains ». C’est pour­quoi la ques­tion de Dieu n’est pas ici aus­si pré­sente que les appa­rences peuvent le lais­ser pen­ser. Ainsi :

 

Tu m’ouvres
À la véri­té de l’un
Et du mul­tiple

 

Quand un ou une poète par­vient à l’émerveillement du regard com­mun avec le monde, regard por­té simul­ta­né­ment sur le monde et sur l’homme, alors les dogmes s’effacent, lais­sant place à la vie du réel en cette par­tie de la vie qu’est ce même poète. Cet ins­tant est celui du beau, sim­ple­ment.
Qu’on en juge :

 

Graine enfouie
Ouvre-toi
Que l’arbre naisse
Comme un cri
Dans la bri­sure
De la nuit.

Vers le haut autant que vers le bas, et réci­pro­que­ment, pour for­mer une seule chose, la poé­sie d’Anne Goyen conduit :

De l’aurore à la nuit
De la lune au soleil.
 

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