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Arcanes majeurs (extraits)

Par | 2018-05-24T02:28:14+00:00 18 janvier 2016|Catégories : Blog|

I

 

Le Grand Dragon dérou­lait ses mythiques anneaux. La tête, tout là-haut, scin­tillait. Corps d'ombre. Quelques taches claires, ici et là, écla­bous­saient l'espace, se noyant dans la lumière, s'y dis­sol­vant même, étin­ce­lantes.
Le Grand Dragon là-haut sou­riait, pen­si­ve­ment pour­rait-on dire, pris tout entier dans la den­si­té bonne de ce pro­di­gieux bat­te­ment cos­mique qui fai­sait comme une source. Intarissable.

Il sou­riait, ras­sem­blant en lui le temps – des éons !

Comment, une fois de plus, avait-il pu se lais­ser prendre à l'illusion de cet anneau minus­cule qu'il avait lui-même bap­ti­sé « moi » ? Comment cette gros­sière iden­ti­fi­ca­tion une fois de plus avait-elle été pos­sible ?

C'était chaque fois la même chose !

Une fois de plus il avait confon­du le Jeu avec le je… et la pièce était deve­nue sinistre ! Une fois de plus il avait rejoué la même par­ti­tion : une fugue sans fin ni com­men­ce­ment dans laquelle chaque note se croit iso­lée des autres, auto­nome… une sorte de can­cer de la musique !
Et le can­cer l'avait ron­gé… Ombre était son corps, ombres… folie !

Mais à pré­sent, là d'où il était, il voyait, il savait, co-nais­sant à Lui-Même.

Pourtant ce n'était pas dans les éthers, il en était cer­tain, que s'inscrivait le pou­voir véri­table : le secret de la grande force trans­for­ma­trice, c'était la Terre qui le por­tait ! C'était cette matière – appa­rem­ment inerte et géné­rant en soi l'oubli – cette matière même qu'il fal­lait tra­vailler, barat­ter : les deux pieds enra­ci­nés dans le sol, la tête dans les étoiles.

Le Grand Dragon avait ral­lié sa mémoire essen­tielle : une mémoire uni­ver­selle, ful­gu­rante, immé­diate, qui embras­sait, embra­sait tout.
Et le grand corps bruis­sait, de ses moires secrètes, de ses replis d'ombres qu'il fal­lait trans­muer.
Il écla­ta de rire. De ce rire défi­ni­tif qui sait la réa­li­té. La réa­li­té du Jeu, du grand jeu cos­mique : s'impliquer sans s'identifier ! Facile là-haut : verbe étin­ce­lant, épée des Hespérides, salves d'aubes, blan­cheurs sacra­men­telles !

Mais en bas ? Tout en bas ?

C'était cela la longue marche : chaque petit anneau – et ils étaient innom­brables, grains de sable dans le désert – devant réa­li­ser sa juste place – sa conscience d'Etre – dans l'identité suprême du Grand Dragon : illu­mi­nant sa matière, la résol­vant en autre chose, impos­sible même à conce­voir pour les petits anneaux d'ombre.

Le Grand Dragon là-haut Voyait, Savait… et il riait, il riait !

Alors encore une fois, cal­me­ment, il conçut en son cœur un anneau de chair et, sans regret, de nou­veau il s'emprisonna dans la petite boîte mor­telle.

Il savait, par-delà la souf­france, la mort, l'oubli, il savait l'énorme enjeu du temps. Il savait que de lui, un jour, sur­gi­rait la magie trans­fi­gu­ra­trice du Verbe : un verbe incar­né, tis­sé dans la sub­stance de chaque petit anneau, un verbe vibrant, conscient, une fois pour toutes essai­mant sur la terre.

 

Et la grande marche alors se pour­sui­vrait
au milieu des splen­dides averses…

 

 

 

paru aux édi­tions de l'Atlantique, 2013

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