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Atomium de Constance Chlore

Par | 2018-02-19T05:18:57+00:00 23 mars 2014|Catégories : Blog|

 

Mon corps est si lourd, me dit :
Oseras-tu cette aven­ture ?

 

Et nous voi­ci entraî­nés dans l'exposition uni­ver­selle de Bruxelles en 1958.
De vers et de proses mêlés, quelle belle bous­cu­lade ! avec des notes, et des cita­tions d'études eth­no­gra­phiques. Qui parle ? Accords mas­cu­lins, puis fémi­nins. Des voix viennent de droite ou de gauche, c'est écrit nor­mal, puis petit, puis de nou­veau nor­mal, qui du coup paraît gros.
Constance Chlore reven­dique l'aile nom­breuse de Michaux. Oui, ça grouille, en dehors comme en dedans ! Il est une foule belge, ou plu­tôt une manière belge de dire la foule. Je pense bien sûr à Ensor :

 

On décou­vrait des robots, des fausses mains arti­cu­lées : on ouvrait grands les yeux (…) ça cli­que­tait, ça scin­tillait d'un feu de dix mille lampes…

 

et plus loin : 

 

Effervescence hou­leuse
La foule emporte les visages brû­lants
Le plus beau pavillon, c'est le pavillon Philips, par Le Corbusier, avec ses formes futu­ristes et ses réfé­rences aux nou­velles tech­no­lo­gies
Les per­son­na­li­tés s'y pro­mènent Même la reine d'Angleterre
J'ai vu Romy Schneider comme je te vois

 

Qu'on soit ras­su­ré, il y a aus­si à man­ger et à boire ! Je suis dans la salle ver­ti­gi­neuse et souple(…) où chaque appé­tit se rue (…) 140 four­chettes, et nappes et verres levés…

Mais de quoi parle-t-on au fait ?

Le titre, cher ami, le titre. Avec la cou­ver­ture de Léon Wuidar, le lec­teur a peut-être cru tenir un abré­gé de chi­mie. Haut de 102 mètres, l'Atomium est un atome gros­si quelques mil­lions de fois, un agen­ce­ment de 9 sphères de 18 mètres reliées entre elles comme ces objets péda­go­giques que nous avons mani­pu­lés sur la paillasse du lycée. 2200 tonnes de matières trai­tées par les pro­cé­dés ultra­mo­dernes Aluminium, acier, sou­dure, mon­tage. De nom­breux nombres, écrits en chiffres, s'accumulent par ci, émaillent le lyrisme rude du texte par là : bud­gets, fré­quen­ta­tions, poids et mesures. Célébration du pro­grès, de cette science moderne qui repose sur le cal­cul. Mais encore union joyeuse et enthou­siaste de la tech­nique et du com­merce. Sans oublier la bous­ti­faille !

Constance Chlore regarde avec une iro­nie assez tendre l'utopie tech­ni­ciste de ce temps pas si loin­tain où l'immense puis­sance de l'Occident pre­nait la forme d'une Providence mys­tique : (…) un ver­tige pano­ra­mique Un ver­tige pan­op­tique

 

Qui d'un côté m'éclaire
De l'autre me plie
Je cherche à cap­ter, agran­dir la vue
D'un seul regard com­prendre la terre et la géo­gra­phie
Les rues, les plaines (…) les fleuves, les ponts, les tours(…)
Lunette bra­quée au ciel (…)
Perspective égale à celle d'un gouffre ardent

 

Paradoxal, le monu­ment rap­pelle que l'homme a para­doxa­le­ment acquis son empire sur le monde entier en domp­tant l'infiniment petit. L'atome nous consti­tue, nous cir­cu­lons dans l'Atomium. Et le livre de racon­ter com­ment les esca­la­tors et les cou­loirs de l'Atomium absorbent les files de visi­teurs : pas­sages de gui­chet, coudes qui jouent, bras­sage des odeurs, et ces longs poly­mères d'atomes qui sont hommes pour­tant :  J'avais 28 ans /​ J'avais 34 ans /​ J'étais jeune mariée Je cou­rais vite sur le che­min de la beau­té /​ J'avais 42 ans /​ J'étais de nuit errant J'avais 27 ans J'avais 19 ans, je vivais chez mon père, on était catho­lique Valait mieux se marier avant de savam­ment esca­la­der les divers stades de l'amour

Fascinante poly­pho­nie de vies déri­soires bras­sées comme dans le ventre d'un immense Léviathan. Qui digère tout :  l'histoire colo­niale, les petits métiers, les nations d'Europe (unies depuis un an), les édiles aux noms oubliés. Les anciens cultes, eux aus­si ava­lés, dans celui de la Force :

 

Force qui ordonne la struc­ture de l'atome
Force qui règle l'orbite des étoiles
Force qui crée des mondes
Force où s'achemine
Le proche et le loin­tain
Mystère à Mystère
Sphère de secrets miroirs
(…)

Atomes et uni­vers
Dont j'ai peur Dont j'ai soif
(…) La spi­rale avide Arrive

 

Langage salu­taire en un temps (le nôtre) qui fait pro­fes­sion de ne pas consi­dé­rer la tech­nique tout en jouis­sant de ses effets, qui maquille les engre­nages sous des ron­deurs « convi­viales » et les pro­cé­dures « intui­tives », et répand des dis­cours de dou­ceur et de gen­tillesse alors que le monde n'a jamais autant été régi par la force. Et même si  Tout vécu ne sera pas vain, on sent à la fin de cette débous­so­lante lec­ture son­ner comme une ven­geance de la déme­sure sur l'individu libre construit par l'humanisme chré­tien :

J'avoue ma défaite et m'incline dix fois
  (…)cha­cun
Ignorant la force qu'il repré­sente en bloc
(…)

Ce qui vient de se pro­duire
En mes narines brû­lées par l'air :
J'ai été pour­sui­vi par ma vie :
rien que ça :
ma vie.

 

Lire Constance Chlore dans Recours au Poème :  https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/constance-chlore

 

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