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Au-delà de la fin du monde

Par |2018-08-20T01:49:32+00:00 19 octobre 2013|Catégories : Blog|

 

…Derrière, le conti­nent est noir. À la proue du Yhagan, c'est Turner ce soir qui, de  sa palette auda­cieuse et fluide, peint le ciel. La lumière se dis­sout dans la mer, les nuages font de l'épate, vous feraient croire au Créateur de la pre­mière lueur. Le soleil n'en finit pas de finir, à bâbord des baleines bon­dissent, vous saluent et replongent. Une colonne de nuages épais monte, le détroit ne rou­geoie plus. À minuit il fait jour encore sur une large part de ciel et de mer, vous ne pou­vez vous résoudre à dor­mir, à ne pas regar­der la nuit s'insinuer dans le jour.
          Le bout du monde peut être par­tout ; mais s'il y eut un jour de la Création, le monde dut res­sem­bler à ce dédale somp­tueux où les nuances se pré­ci­pitent, s'affolent, s'éclipsent, resur­gissent. Qui ato­mi­sa, qui fou­droya cette fin d'un conti­nent ? On ne peut rêver plus écla­tante, plus vio­lente sau­va­ge­rie que ces canaux, ces bras d'eau, les reflets des ciels d'aquarelles ou le plomb ful­gu­rant des tableaux de nau­frages. Les der­niers Indiens sont morts par la faute des hommes « roses » qui enva­hirent sans sai­sir leurs sub­ti­li­tés, sans res­pec­ter leur har­mo­nie avec ces contrées indes­crip­tibles où les mots de nos langues si étran­gères échouent. Cette nuit sera la plus courte nuit aus­trale de l'année. Sensation de ne plus savoir si l'on glisse vers sa fin ou sa nais­sance.
          Le ciel demeu­ra bleu nuit, les canaux tour à tour furent agi­tés ou pai­sibles. Un phare cli­gno­tant, une balise, rare­ment par­lèrent de limites. À peine s'assoupir et déjà le jour s'immisce dans la nuit. Entre les îles, les vague­lettes fré­tillent, res­pirent, à plu­sieurs reprises je les ai prises pour des petits pois­sons brillants et les dau­phins s'amusant à l'aube pour les crêtes de vagues fan­tai­sistes. Parfois le  Yhagan glisse sur un long miroir qui tout sou­dain mou­tonne et menace si un cou­rant d'air s'infiltre. Nous lou­voyons entre des îles oblongues, étroites, des arbres poussent dans les anfrac­tuo­si­tés ; ou bien ce sont des îles pelées, des îles den­tées, des îles à dos ronds, tout cela res­pire une indis­ci­pline har­mo­nieuse et vierge. Les grains nous accom­pagnent, ils aiment voya­ger, les grains d'étain qui éteignent l'eau pour mieux lais­ser cli­gner au loin une lueur inédite.
          Le Yhagan va son rythme impo­sé par le laby­rinthe ; rythme proche d'un cha­lu­tier bre­ton qui vous laisse le temps de rele­ver le cha­lut, le cha­hut des mots qui en vous naviguent et à peine se laissent prendre. À mesure que nous des­cen­dons, une rive reste dans le gris, dans le grain et l'autre en pro­fite pour cap­tu­rer un rayon. À bâbord, c'est la cor­dillère de Darwin, émous­sée, des arbres s'accrochent à la roche ; ou bien c'est une île qui se dore les bosses dans un cirque plom­bé ; des cha­pe­lets d'îlots, des petits pois sur l'eau. […]
          Un vent d'ouest se lève, le canal prin­ci­pal prend cou­leur et allure d'océan, nous sommes dans les Furious Fifties et la vio­lente mono­to­nie des super­la­tifs est une épreuve. Tout bouge, tout change, tout recom­mence, c'est une infi­nie répé­ti­tion  de l'étonnement. Lassée de vous exta­sier vous fer­mez un ins­tant vos yeux de nuit presque blanche et les rou­vrez sur un cirque de canines poin­tues. Lumière, lumière, les nuages inven­tifs saturent les objec­tifs, le vent retrousse les vagues au pied des pics sta­tiques. Démesure, déme­sure,  l'aus­tra­li­té est un défi géo­gra­phique où le temps n'a plus cours. […]

            Sur les por­tu­lans d'autrefois, au-des­sus de cet archi­pel insai­sis­sable était écrit en grand : BROUILLARDS.  55° Sud, au-delà de la fin du monde.

 

 

                                                           Extraits inédits de Ma Boussole chi­lienne, 2012.

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