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Au seuil de la nuit d’Olivier Deschizeaux

Par | 2018-02-21T12:05:09+00:00 19 mai 2014|Catégories : Blog|

Rimbaldien. Comment puis-je dire de ce livre qui m’a cou­pé le souffle, qu’il est rim­bal­dien, moi qui n’aime que modé­ré­ment Rimbaud ? Moi qui n’aime du jeune Arthur que ce qui échappe à son mythe ? Moi qui m’intéresse peu à l’usage bour­geois qu’on a fait de sa révolte ? Rimbaud est un peu la bou­teille à encre d’une cer­taine cri­tique poé­tique. Plus com­men­tées que lues, ses ful­gu­rances demeurent sans égales. Je les croyais sans réel ave­nir, mais j’ai lu Olivier Deschizeaux, un poète que je découvre avec ce livre, bien qu’il ait déjà envi­ron dix titres à son actif.

Rimbaud crache son encre et puis s’en va. Il se tait. Deschizeaux, lui, conti­nue. Je ne dis pas cela seule­ment pour avoir déni­ché dans son livre une para­phrase : « tu assieds la folie sur tes genoux », écrit mon poète (p. 11), quand son devan­cier, lui, se tar­guait d’avoir reçu la beau­té en son sein. La beau­té rim­bal­dienne et la folie d’Olivier Deschizeaux consti­tuent une syno­ny­mie par­faite. On doit cette révé­la­tion à Olivier.

Deschizeaux écrit avec éco­no­mie des petits textes ramas­sés, ser­rés comme des pavés de prose. Ce que Rimbaud n’a pas pu accom­plir, je veux dire : la durée, Deschizeaux s’y emploie : « Tu n’es que l’engrais de l’encre bleue », écrit-il (p. 13) et tout ce qu’on va lire ici : des blocs de proses dis­po­sés un ou deux par page per­sé­vère dans le trouble et la net­te­té des poèmes vrais. L’écriture fait mon­ter à la vie le poète ; elle est son engrais… Tout ce qu’on va lire court un risque que le Mosan de Charleville n’a pu ou vou­lu ou su encou­rir. Le risque même de la durée, et durer dans une cer­taine dérai­son.

Un ton emporte ces poèmes. Coulés de la lave d’un vol­can de vivre, ils emportent tout ensemble bizar­re­ries et net­te­té. Ce que Deschizeaux demande à son lec­teur est à la fois impos­sible et fon­da­teur. Car il l’invite bel et bien à demeu­rer avec lui au seuil de la nuit, tout en conti­nuant de bali­ser ce seuil d’inévitables per­cées dans l’inouï, dans l’impossible, dans le raté du sens.

Et voi­là la gran­deur d’un petit livre de poèmes. Olivier reçoit la folie. Il ne se l’approprie pas. Par l’indicible beau­té de sa pro­so­die – ô com­bien riche et belle – il la par­tage. Son « christ », très pré­sent et minus­cule vous gagne. Le christ des bras ouverts et de la croix sai­gnante, qui cherche à hur­ler dans le silence de la mort (de la nuit), une sorte d’après pour­tant inac­ces­sible.

Les poèmes d’Olivier Deschizeaux ne sont pas beaux par conso­la­tion. Ils sont pure­ment beaux sans autre rai­son que la beau­té et cette beau­té fait vio­lence au déses­poir. Pour annon­cer quoi ? Si la beau­té s’énonçait elle-même on par­le­rait d’esthétisme. Pouah ! La beau­té d’Olivier baise la folie, entube Rimbaud. Elle vous fait face. Vous gifle. À cha­cun désor­mais de tendre une autre joue ou de bran­dir un autre poing. Deschizeaux a fait son tra­vail. C’est à nous main­te­nant de déci­der, autant qu’on peut, de la réponse.

 

 

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