> Au tournant du siècle. Regard critique sur la poésie française contemporaine ou l’évangile de la poésie selon Jean-Luc Maxence

Au tournant du siècle. Regard critique sur la poésie française contemporaine ou l’évangile de la poésie selon Jean-Luc Maxence

Par |2018-08-17T11:44:37+00:00 14 avril 2014|Catégories : Blog|

 

« AU TOURNANT DU SIECLE,
REGARD CRITIQUE SUR LA POÉSIE FRANÇAISE CONTEMPORAINE »
OU
L’ÉVANGILE DE LA POÉSIE DU XXIe SIÈCLE, SELON JEAN-LUC MAXENCE

 

            Le pro­jet affi­ché par Jean-Luc Maxence en pre­mière de cou­ver­ture d’Au tour­nant du siècle, Regard cri­tique sur la poé­sie fran­çaise contem­po­raine (Seghers, 2014), est plus modeste que celui qu’il reven­dique dans sa pré­face : éta­blir ni plus ni moins – dans la lignée des tra­vaux entre­pris jadis par Jean Rousselot, Georges-Emmanuel Clancier, Bernard Delvaille, Alain Bosquet ou Robert Sabatier -, un « pano­ra­ma de la poé­sie fran­çaise du début du XXIe siècle ». Alors, bien sûr, on se dit que Jean-Luc Maxence, avec la longue expé­rience d’éditeur, de revuiste, d’anthologiste et de cri­tique qu’il reven­dique, est assu­ré­ment l’un des plus qua­li­fiés pour réa­li­ser ce genre d’ouvrage.

            Mais force est d’observer que là où ses pré­dé­ces­seurs, pré­sen­tés pour­tant par l’auteur comme des réfé­rences, maî­tri­sèrent tota­le­ment leur sujet à force de pra­tique, d’expérience et de lec­tures avec un regard aigui­sé, en se livrant à un véri­table tra­vail, pas seule­ment de recen­sions, mais de cri­tique ; sans élu­der per­sonne, et en par­ve­nant à déga­ger les ten­dances, mou­ve­ments et cou­rants sans jamais som­brer dans le cloi­son­ne­ment étroit, Jean-Luc Maxence lui, se perd page après page dans le ver­biage, les approxi­ma­tions, les erreurs, les ana­chro­nismes. En véri­té, ce balayage désin­volte ne nous éclaire en rien sur le pay­sage poé­tique contem­po­rain ; pire, il y ajoute de la confu­sion, sur­tout pour un lec­teur non avi­sé. Jean Paulhan avait une for­mule pour qua­li­fier ce genre d’opuscule : « Encore un livre que ce n’est pas la peine ! »

On cherche en vain le regard dont il est ques­tion dans le titre. Ce livre, dont le plan et les cha­pitres sont plus qu’aléatoires (jusque dans les titres. Exemple : Le match Paris-Marseille), semble avoir été écrit par un came­lot ou un jour­na­liste spor­tif. Les rap­pro­che­ments entre poètes sont sou­vent intem­pes­tifs, incon­grus et erro­nés. Quant à la cri­tique : elle est tota­le­ment absente. Libre à Jean-Luc Maxence d’exprimer sa réti­cence à  l’égard des œuvres de Bernard Noël, Vénus Khoury-Ghata, Lionel Ray et d’autres, dont Yves Bonnefoy ; mais il ne déploie aucun argu­ment cri­tique, tout occu­pé à mettre bas des sta­tues, dont il envie peut-être le pal­ma­rès, le talent et l’aura. Les sen­tences tombent à la va-vite, tout comme les exé­cu­tions capi­tales :

« Bernard Noël est un per­son­nage mon­dain, d’ailleurs très affable et même émou­vant dans cette insis­tance sou­riante à ins­crire son estam­pille un peu par­tout. » 

« Sans pré­tendre jouer les gou­rous, que res­te­ra-t-il dans une ving­taine d’années de Vénus Khoury-Ghata ? »

« Lionel Ray, ex-Robert Lorho, n’a plus guère d’influence aujourd’hui et son œuvre, à la relec­ture, vieillit assez mal. »

« Les ailes de géant d’Yves Bonnefoy semblent désor­mais appe­san­ties par l’orgueil de l’enseignant. » 

Le pre­mier cha­pitre, « La ligne blanche », dénonce la poé­sie blanche. Mais cette ques­tion n’était-elle pas liqui­dée depuis plu­sieurs décen­nies ? Et pour­quoi pas la mise au ban du Romantisme et de Musset ? L’auteur s’en prend d’emblée à André du Bouchet (« la bien-pen­sance triste et ennuyeuse »), qui, rap­pe­lons-le, est mort en 2001 et n’a pas eu trop le loi­sir de fré­quen­ter le XXIe siècle. Passons aus­si sur de bien curieuses dia­tribes et arrê­tons-nous, par exemple, à cette décla­ra­tion inso­lite : pour Maxence, la pater­ni­té de ce qu’on appelle la poé­sie blanche trou­ve­rait sa source chez André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault et Robert Desnos ! Or, même un étu­diant en pre­mière année de Lettres, sait que le « père » de la dite poé­sie blanche pra­ti­quée par les du Bouchet, Dupin, etc., n’est certes pas Robert Desnos, qui en est aux anti­podes (et mort en 45 dans les cir­cons­tances que l’on sait), mais René Char, que l’auteur ne cite même pas. D’ailleurs, du Bouchet paya une forte dîme, jusque sur le plan pri­vé, à cette filia­tion avec le Maître de l’Isle-sur-la-Sorgue.

            Deuxième cha­pitre : Retour au lyrisme. De quoi s’agit-il ? De l’École de Rochefort ! De la fin des années 60, nous remon­tons à pré­sent à 1941. Le XXIe siècle s’éloigne un peu plus. Ensuite, l’auteur, sans que l’on ne com­prenne trop le lien, nous livre une série de notices neutres de Jacques Simonomis, Jacques Taurand, Jean-Yves Valat, Evelyne Morin, Michel Héroult, Pierre Chabert, Denis Emorine, Dominique Sorrente, Jean-Pierre Lesieur, Nathalie Picard… Voilà où nous en  res­tons avec le lyrisme, et c’est bien mince !           

            Troisième cha­pitre, le plus long du livre : seize pages : La source mys­tique, où l’on ima­gine  que l’auteur est dans son élé­ment. Et il y est effec­ti­ve­ment. Le livre aurait gagné en se limi­tant à ces seize pages…

            Quatrième cha­pitre : Les héri­tiers d’André Breton. Certainement l’un des plus catas­tro­phiques. Il suf­fit de men­tion­ner les noms des « héri­tiers » sup­po­sés : « feu Sarane Alexandrian, Christophe Dauphin, le plus jeune mais le plus omni­pré­sent, Alain Jouffroy, qui fait main­te­nant figure de patriarche, Marc Kober, Jehan Van Langhenhoven, Paul Sanda, l’éditeur gar­dien du temple…  Pierre Garnier, Marc Alyn, Jean Orizet, Jean Joubert, Jacques Réda, Jude Stéfan et Jean Pérol », pour com­prendre que les sept der­niers cités sont tout à fait étran­gers à ce rap­pro­che­ment abu­sif et que, aux autres poètes, il aurait fal­lu ajou­ter au moins : Gérard Legrand, Alain-Pierre Pillet, Guy Cabanel, Hervé Delabarre, Annie Le Brun, etc. Hélas ! Tous les cha­pitres qui suivent sont bâclés et truf­fés d’erreurs du même cru. Ajoutons que Maxence cite éga­le­ment Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy, dont il salue plus loin le site « Recours au Poème », qui est réel­le­ment et plei­ne­ment sur inter­net : le maga­zine de la poé­sie et des mondes poé­tiques. Mais davan­tage que du sur­réa­lisme, Garnier-Duguy et Baumier ne sont-ils pas plu­tôt à rap­pro­cher du Grand Jeu de Daumal et de Gilbert-Lecomte ?

            Cinquième cha­pitre : La poé­sie dite « fémi­nine ». N’y cher­chez pas les noms de Claude de Burine, Claudine Bohi, Mireille Fargier-Caruso, Jacquette Reboul, Jocelyne Curtil, Elodia Turki, Odile Cohen-Abbas, etc. Elles n’existent pas pour l’auteur. D’ailleurs, il manque tel­le­ment de poètes dans ce livre qu’on peut le consi­dé­rer comme un pano­ra­ma de cam­ping. Francesca Caroutch est à peine citée. Voici à quoi se réduit la poé­sie dite « fémi­nine » : Patricia Castex Menier, Maram al-Masri, Andrée Chédid, Ariane Dreyfus, Christiane Veschambre, Anne Périer, Françoise Thieck, Maximine, Claude Ber, Béatrice Bonhomme, Marie-Claire Bancquart, Laurence Bouvet, Silvia Baron-Supervielle, Jeanne Benameur ; c’est encore assez som­maire, d’autant que cha­cune de ces dames est expé­diée en quelques lignes sans inté­rêt.        

            En huit pages, le cha­pitre Francophones et fran­co­philes se résume, et de manière insi­pide, à Salah Stétié, Tahar Ben Jelloun, Abdellatif Laâbi, Salah al-Hamdani. L’Afrique, le Québec, la Belgique et la Suisse n’ont pas encore été décou­verts par l’auteur. La poé­sie fran­co­phone se résume donc à deux poètes maro­cains, un poète liba­nais et un poète syrien — sans doute des ren­contres de hasard.

            La Négritude au XXIe siècle est bra­dée en quatre pages. Après quelques lignes d’introduction, J.-L. Maxence récite une notice fade et incom­plète sur Édouard Glissant et voi­là tout. Édouard Glissant est mort en 2011 et la négri­tude avec lui. Sans doute l’ignore – t – il, mais Glissant avait déjà et depuis long­temps dépas­sé le cadre de la négri­tude avec l’antillanité, la créo­li­sa­tion et le Tout-Monde. L’auteur n’évoque même pas le césai­rien Daniel Maximim, pas davan­tage que Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, Alain Mabanckou, Nimrod, etc. C’est confon­dant.

Nous pas­sons ensuite aux Rebelles de l’après-68 ; le genre de cha­pitre qui, à l’instar du titre, ne veut rien dire, mais dont raf­fole Maxence, pour en faire un fourre-tout, sans la moindre expli­ca­tion : Bernard Delvaille, Franck Venaille, Pierre Tilman, Claude Pélieu, Yves Martin, Valérie Rouzeau, Michel Baglin ; là encore, nous cher­chons la per­ti­nence des rap­pro­che­ments. Plus loin, on s’aventure encore : « C’était l’époque de ma propre jeu­nesse, et nous étions nom­breux à admi­rer l’aventure nomade des Lawrence Ferlinghetti, Allen Ginsberg, Robert Goffin, James Laughlin et autres poètes venus de la mythique Beat Generation. » On relit ce pas­sage à deux reprises. Oui, l’auteur  a bien écrit que le belge Robert Goffin était un poète de la Beat Generation ! Robert Goffin (1898-1984), ami et bio­graphe de Louis Armstrong, a séjour­né aux USA pen­dant la guerre, mais il n’a abso­lu­ment aucun rap­port avec la Beat Generation. On se demande en fait si les poètes intègrent tel ou tel cha­pitre selon un tirage au sort.

            Et on conti­nue, avec Poètes mili­tants. Titre on ne peut plus sur­fait. Les noms : Francis Combes, Henri Deluy, René Depestre et Roland Nadaus. Ce que l’auteur nous dit dans ce cha­pitre de six pages, se résume à : « Aborder la ques­tion de la poé­sie et de la poli­tique, c’est néces­sai­re­ment abor­der celle de la poli­tique de l’édition. » Comprenne qui pour­ra !

            Toujours en six pages, nous pas­sons à Poésie et phi­lo­so­phie. Là encore, l’auteur, qui semble inca­pable d’avoir un avis per­son­nel et de l’exprimer (mais pour­quoi alors s’être lan­cé dans une telle entre­prise ?), pro­cède en guise de com­men­taires par des cita­tions d’ailleurs sou­vent mal choi­sies. Jean-Pierre Faye, en l’occurrence : « … la poé­sie atteint le désir dans la langue, elle le touche et le trace à l’horizon. » André Comte-Sponville enchaîne : « Pourquoi la poé­sie ? Parce qu’il arrive que la véri­té soit à la fois « émou­vante et belle. » Maxence conclut : « Ainsi de tout temps, phi­lo­sophes et poètes ont dia­lo­gué. » Les petites notices concernent : Gil Jouanard, Michel Cazenave, Antoine Emaz, Philippe Beck et Jean-Louis Giovannoni.

            Le cha­pitre Le match Paris-Marseille, est assu­ré­ment un som­met de la cri­tique-comique. L’auteur le jus­ti­fie en oppo­sant le Centre inter­na­tio­nal de poé­sie de Marseille et le Printemps des poètes de Paris ; les deux, rap­pe­lons-le, n’étant que des ins­ti­tu­tions cultu­relles d’État et pas autre chose. Le pre­mier per­son­ni­fie­rait « l’école de la recherche sur le lan­gage, du rejet a prio­ri de toute émo­tion, de tout lyrisme » ; le deuxième, « les adeptes du nou­veau lyrisme, de la sen­si­bi­li­té assu­mée. » Voilà donc les deux grands cou­rants de la poé­sie du début du XXIe siècle, selon l’auteur : le CIPM et le Printemps des poètes. Dans dix ans, il trou­ve­ra pro­ba­ble­ment une oppo­si­tion entre deux nou­velles ten­dances : la poé­sie de la RATP et celle de la SNCF. L’auteur nous dit : « Refusons les pré­ju­gés et les aveu­gle­ments d’un camp ou d’un autre. » Mais bien sûr, selon Maxence, le « match Paris-Marseille » a des anté­cé­dents. Passons en revue les deux équipes. Dans le camp des Marseillais, le sélec­tion­neur retient : « Alain Veinstein, Bernard Noël, Claude Royet-Journoud, Roger Giroux, Claude Esteban, Jacques Roubaud, Jean-François Bory, Matthieu Messagier, Emmanuel Hocquard. » Ils sont neuf, il en manque deux pour consti­tuer l’équipe. Passons à la sélec­tion pari­sienne dite « les enfants du Pont de l’Épée : Guy Chambelland, Alain Simon, Christian Bachelin, Robert Momeux, Pierre Chabert », aux­quels s’ajoutent les « res­ca­pés de l’aventure Poésie 1 : Jean Breton, Henri Rode, Paul Farellier, Alain Breton ». Parisiens, vrai­ment, le bour­gui­gnon Chambelland, l’îlien insur­gé Alain Simon, le pro­ven­çal Chabert ? Et que vient faire ce pauvre Momeux dans l’équipe ? Il est en outre amu­sant d’apprendre que Paul Farellier est un « res­ca­pé de Poésie 1 », revue dont il n’a jamais été membre. Mais après tout, l’auteur a fait pire en situant Goffin dans la Beat Generation, par exemple. Le cri­tique se trompe de trente ans. Paul Farellier est membre des Hommes sans Épaules. C’est d’ailleurs la seule évo­ca­tion de ce poète impor­tant au sein du livre. Plus loin, James Sacré (l’auteur ne nous pré­cise pas dans quelle équipe il évo­lue ; on perd sou­dain le fil) est taxé de « mal­adroit ». Frédéric Jacques Temple ne béné­fi­cie que de six lignes et encore, par le biais de cita­tions.

            Dans un autre cha­pitre, au titre tout aus­si impro­bable que les autres, À l’épreuve du temps, Alain Breton, Christian Bachelin et François Montmaneix sont amal­ga­més avec – dif­fi­cile d’imaginer une plus grande incom­pa­ti­bi­li­té – Jean-Luc Parant. Montmaneix, à qui, entre les lignes, il est fait reproche de la pré­face dont Bonnefoy a hono­ré son der­nier livre, n’est pré­sen­té que sous forme de cita­tions de Jean Orizet. On se trouve désem­pa­ré par une pers­pi­ca­ci­té qui nous dépasse.

            Bien sûr, le cri­tique se défend : « Il s’agit, selon moi, de patau­ger, sou­vent à vue, dans un océan de diver­si­té et de faire confiance au seul magné­tisme que dégage un uni­vers poé­tique, à nul autre com­pa­rable. » Pour patau­ger, c’est sûr qu’il patauge Jean-Luc Maxence dans ce « petit tour­nant du siècle » et nous avec lui.

            Ce livre aurait pu être une belle tri­bune, une mine d’informations aus­si ; il n’est qu’un livre pour rien.

 

X