> AUBES, Bernadette Engel-Roux

AUBES, Bernadette Engel-Roux

Par | 2018-05-22T19:55:38+00:00 27 mai 2012|Catégories : Critiques|

Les éphé­mé­rides de Haute Vue : Aubes de Bernadette Engel-Roux

A quoi tient l’essence de la poé­sie ? Les manuels sco­laires enseignent avec science et consi­dé­ra­tion ce que peuvent signi­fier le style, le vers, la pro­so­die, tous ces calques offrant leur cadre à l’analyse et à la com­pré­hen­sion du poème. Or, à la source de la créa­tion poé­tique, il est quelque chose de plus fon­da­men­tal, au sens strict de ce qui déter­mine tout ce qui pour­ra exis­ter dans la lettre : c’est le rap­port au monde sin­gu­lier d’un être humain. Un corps et une âme, jetés dans l’existence, sont tra­ver­sés par l’infinie varié­té des mani­fes­ta­tions du monde – « sin­gu­la­ri­té de ce spec­tacle de l’aube en son ciel, jamais sem­blable à lui-même. » (21 novembre 2009) Nous les êtres humains, « petits cro­chets déri­soires bran­lant mal assu­rés mais debout quand même, les yeux ouverts, la nuque bas­cu­lée, les mains aban­don­nées » (28 novembre 2004), mal­gré la pré­ca­ri­té ter­rible de notre condi­tion, mais peut-être grâce à cette fra­gile fac­ti­ci­té, nous rece­vons le monde à tra­vers toutes les moda­li­tés de notre per­cep­tion, et cet accueil en nous consti­tue d’emblée une lec­ture du monde, davan­tage, une forme d’inscription ini­tiale – ne serait-ce que le modeste petit « cro­chet » de la cédille, plié sous le far­deau du carac­tère –, d’écriture pri­mi­tive : le monde parle un lan­gage sans mots que mys­té­rieu­se­ment nous pen­sons entendre lorsque, récu­sant la pul­sion de la maî­trise, nous en accep­tons le « don ».

Aubes de Bernadette Engel-Roux consti­tue d’abord un poème sur ce rap­port fon­da­men­tal au monde, au « don­né », toutes choses qui se donnent libre­ment à celui qui cherche à l’accueillir. C’est ce que pose l’auteure dès l’inci­pit : « quelque chose m’est don­né. Ou plu­tôt, quelque chose là se donne, un don abso­lu fait de vaste, de silence et de clar­té lunaire » (28 novembre 2004). On pense un ins­tant à la « dona­tion » de la phé­no­mé­no­lo­gie hus­ser­lienne, part irré­duc­tible à la rai­son de la mani­fes­ta­tion du monde dans l’expérience inten­tion­nelle de la conscience. Cette recon­nais­sance pre­mière, encore indé­fi­nie, mais qui ini­tie effec­ti­ve­ment ce texte-ci comme le fait poé­tique lui-même, s’ouvre rapi­de­ment, avec une forme de jubi­la­tion pudique, à la diver­si­té de la « révé­la­tion ».

Le poète recueille en lui ces « grâces », ces signes élé­men­taires qui le dépassent, irré­duc­tibles à la plus sen­sible des capa­ci­tés créa­tives du lan­gage. En effet, devant eux « tout le lexique se perd » (26 jan­vier 2008), et en défi­ni­tive même « la per­cep­tion sen­sible […] a comme alté­ré la nature de ce pay­sage, en ten­tant de lui don­ner son corps de mots […]. » (29 novembre 2010, der­nière aube) Cependant, ce don­né qui nous dépasse, fait cer­tai­ne­ment de néant et de pré­sence inquié­tante en ges­ta­tion, demeure pro­pre­ment la matière vive de la poé­sie, son com­bus­tible fos­sile ou bien les champs magné­tiques indi­quant la direc­tion à « une écri­ture qui remonte vers la source. » (p. 100)

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Le temps de l’aube n’est que celui d’ins­tants durables ; cepen­dant, sa nature est pleine, et dans ce « plein du monde » (jan­vier 2010), elle convoque ensemble dans une com­plexe alchi­mie tous les élé­ments qui s’entremêlent : l’air du brouillard avec l’eau des brumes avec la terre de la rosée avec la chair de l’animal avec, au der­nier moment peut-être, la braise rou­geoyante du pre­mier soleil à l’orient. « Quelque chose brouille, dérobe, efface la liseuse, la chaise, le livre. Ne lais­sant errer, se sus­pendre, qu’un long regard sur l’incertain tis­su de terre et de brume, de ciel et d’arbres, d’herbes et de nuées. » (4 sep­tembre 2009) Avant la lumière éblouis­sante qui don­ne­ra à toutes choses ses contours nets, qui fera s’évanouir les spectres dans les angles des ombres courtes, naît la lueur de l’aube, incer­taine, fugace, qui laisse pour son temps chaque forme indis­tincte. « Le fusain des arbres encore trop net tout à l’heure n’est plus qu’estompe man­gée de brume sur un fond vague­ment bleu­té. » (26 jan­vier 2008) De la patiente contem­pla­tion de la pro­gres­sion lumi­neuse et des phé­no­mènes affé­rents res­te­ra ces textes, sortes d’archives de bul­le­tins météo­ro­lo­giques, d’éphémérides incer­taines.

Les élé­ments se mêlent, les règnes s’interpénètrent, le regard diurne de l’homme pri­vé de ses repères habi­tuels, des sobres pers­pec­tives, assiste comme vierge et fra­gile au spec­tacle qua­si hal­lu­ci­na­toire de l’aube. « C’est à peine si le monde d’en haut et celui d’en bas se dis­tinguent, tant la nuit et le jour, la terre et le ciel (ou ce que nous nom­mons tel) se mêlent à leur seuil incer­tain » (10 octobre 2007). Moment baroque dans sa dimen­sion mons­trueuse, inter­ro­geant les cer­ti­tudes de l’homme si lar­ge­ment fon­dées sur l’inscription – maté­rielle ou caté­go­rielle – des limites des espaces et des pro­prié­tés.

Cependant, tout au long de son recueil, Bernadette Engel-Roux attire notre atten­tion sur une autre dimen­sion de l’expérience de l’aube. En effet, dans cette ter­rible et mer­veilleuse fusion des choses, l’aube – période étrange, entre-deux, elle-même indé­ter­mi­née – signi­fie le déclin de la nuit comme la nais­sance de la lumière, le recul des « fan­tômes sans-poids de la nuit noire » (jan­vier 2010) et autres « monstres » (16 décembre 2007). Davantage, elle offre à la sen­si­bi­li­té la grâce d’un accès ori­gi­nal au monde : le sen­ti­ment exta­tique d’une forme d’union avec lui, d’être por­té un ins­tant en son sein avec tous les êtres, accueilli. Cette expé­rience consti­tue le cœur de ce livre, le cœur du désir qui a ani­mé la plume de l’auteure. Nous lisons : « Par le lan­gage quel­que­fois, […], je cher­chai moins à rejoindre le réel qu’à ten­ter de dire, pour essayer de la com­prendre, cette sen­sa­tion d’inclusion, cette expé­rience de fusion invo­lon­taire, cette par­ti­ci­pa­tion incons­ciente d’elle-même, par laquelle j’avais, aupa­ra­vant, été reçue comme par­tie d’un vaste tout, dans un si bref ins­tant. » (3 mars 2010) Ainsi, man­quer le temps éphé­mère de l’aube pour­ra signi­fier vivre une expé­rience autre­ment dou­lou­reuse, celle de sépa­ra­tion du chez-soi, de la mise au ban de l’unité conso­lante : « le jar­din, même à cette heure très mati­nale, est déjà trop pré­cis dans ses contours et rien ne demeure de ce qui fut don­né quelques heures aupa­ra­vant, rien sinon moi debout […], aban­don­née. » (5 décembre 2004)

Guidé par son cœur nos­tal­gique, le poète trouve par­fois le cou­rage d’affronter dans l’entrebâillement de l’ouvert l’étrangeté du monde, ce sen­ti­ment d’être étran­ger, unheim­lich, pour mieux quê­ter le sens de sa place au monde, mieux élu­ci­der le sens de son exis­tence. Ne pas domes­ti­quer la nuit mais se lais­ser appri­voi­ser par la nuit. Familiariser l’Unheimlichkeit, en sou­la­ger la dou­leur. Le poème est la relique de cette quête.

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L’aube en ges­ta­tion dans la nuit serait une expé­rience de renais­sance quo­ti­dienne, une expé­rience de la Naissance comme si le règne du néant était en sur­sis. Le mou­ve­ment vital des êtres qu’éclaire à chaque aube la fis­sure radieuse de la nuit ne nous rend-il pas plus assu­rés « de la réa­li­té vivante et péris­sable du monde, et […], comme éter­nelle en son renou­vel­le­ment ? » (27 jan­vier 2007) En cela, la nuit, si elle est pleine d’ombres, porte plu­tôt l’étoile de la pro­messe, la bonne nou­velle de la venue pro­chaine de la lumière sur toutes choses, du don de la cou­leur. Expérience « trans­cen­dan­tale » d’une cer­taine manière, en tout cas rela­tion à la trans­cen­dance – dont nous retrou­vons tout le lexique épar­pillé dans le recueil –, à l’invisible qui nous dépasse. Ex nihi­lo, un démiurge déchire la large toile du vide ; des formes naissent, décou­pées par la lumière ; la diver­si­té des choses s’étend, récla­mant un nom, l’acte divin par excel­lence pour l’homme. Cette dimen­sion créa­tive de l’aube invite le poète à pen­ser le fon­de­ment de la poé­sie, ce tra­vail en défi­ni­tive de nomi­na­tion des choses, beau et déri­soire, l’acte de « bap­tême » (26 jan­vier 2008). « Mais le regard posé […] mur­mure par­fois un nom dans le sou­ve­nir d’une dési­gna­tion amie pour le bon­heur secret de rêver l’escalade d’un corps autour de ce seul nom lumi­neux. » (ibid.) ; puis plus loin, avec la pudeur des paren­thèses : « (Ailleurs, par l’écriture, nous pour­sui­vons obs­ti­né­ment le vain désir de faire coïn­ci­der une pré­sence humaine et tout le corps du réel, dans l’assomption d’une parole.) »

Ce qui garde l’expérience de l’aube, cette « heure trop fra­gile » (12 novembre 2006), ten­due vers une forme d’extase, c’est un para­doxe, le para­doxe typique de la révé­la­tion : le temps fra­gile de l’éphémère d’une part, et la ges­ta­tion abso­lue de la pré­sence d’autre part. Pour évo­quer la part sublime de cette expé­rience, Bernadette Engel-Roux convoque les mots justes de Philippe Jaccottet : « il y a des ins­tants, et ce sont peut-être ceux-là qui fomentent le poème, où on a l’impression d’être sor­ti du temps […], de la pri­son du corps, où on a l’impression de tou­cher les limites de l’espace. » (p. 107). Quant à la part pré­caire : « Un deuxième pas, et le charme cesse. Tout se met en route. La pen­sée perd le don. L’ancre est jetée. » (7 avril 2009) Le recueil des grâces de l’aube est tout à fait dépour­vu de garan­tie. Cela tient à une téch­nè pro­pi­tia­toire que le poète peut appro­cher sans jamais, de par sa nature humaine, en connaître les tenants et les abou­tis­sants. La joie du large, de l’errance libre au large de nos berges som­maires, est aus­si chan­geante que le ciel en bord de mer.

N’y a-t-il pas dans ces pages l’image d’une pra­tique rituelle, presque litur­gique ? Nous ima­gi­nons l’auteure pas­sant dans la pénombre pour rejoindre la petite chaire de sa lucarne, retrou­vant les ins­tru­ments pré­cieux de son tra­vail, papier et crayon – sur­face et tra­cé –, le corps étran­ge­ment allé­gé par le manque de som­meil, et lever len­te­ment mais très inten­sé­ment ses yeux vers le ciel invi­sible, vers l’encre pure où se mêle­ra bien­tôt les cou­leurs magiques de l’origine – déchaî­ne­ment des nuées, courbes des aus­pices chères à son cœur, oscil­la­tion pen­du­laire des arbres. Les Aubes de Bernadette Engel-Roux, ce sont ces fines tablettes d’un blanc de coton qu’une femme digne grave de quelques signes encore noc­turnes le temps de son som­meil per­du ; heures aban­don­nées à elle-même, à la pra­tique ana­cho­ré­tique et par­fois thé­ra­peu­tique de l’écriture ; ins­tants consa­crés à la nais­sance de la Naissance, au spec­tacle ciné­ma­to­gra­phique (car l’aube n’est-elle pas entière un mou­ve­ment et une trans­fi­gu­ra­tion ?) de la pré­sence qui appa­raît à elle-même.

L’aube serait la méta­phore par excel­lence de l’acte poé­tique. Sublime, impos­sible, inédite, a-lin­guis­tique et pour­tant si pré­gnante.

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Aubes se pré­sente comme un jour­nal. A l’exception du der­nier, où l’auteure se dévoile et offre quelques repères de lec­ture dans une manière de post­face, chaque texte est daté, par­fois même avec la pré­ci­sion de l’heure pré­coce, et évoque la contem­pla­tion d’un lever d’aube. Peter Sloterdijk écrit : « la théo­rie, selon ses défi­ni­tions antiques, équi­vaut à un regard par la fenêtre : elle est en pre­mier lieu une affaire de contem­pla­tion », dont le mot grec est théô­ria. Comme nue der­rière la fine et trans­pa­rente vitre de sa demeure, la poé­tesse, au fil des jours, des sai­sons et des années, contemple le défi­lé tou­jours inédit des aubes au-des­sus des arrêtes monu­men­tales des Pyrénées : « Ce pour­quoi j’aime notre mai­son, ici. Elle nous a posés, d’un bond, sur les coteaux, face aux mon­tagnes, à chaque heure du jour et de la nuit au plein des choses, de leur vie la plus secrète et la plus évi­dente. » (13 novembre 2009) Se trace ain­si un splen­dide car­net de voyage immo­bile, méta­pho­ra que le lec­teur reçoit lui-même comme une suc­ces­sion d’épiphanies kaléi­do­sco­pique. Derrière l’apparence pai­sible du calen­drier poé­tique, de col­lec­tion chro­no­lo­gique de sen­sa­tions, ce qui se joue dans l’expérience retra­cée dans ce texte, fina­le­ment si loin de l’anecdote, c’est ce rap­port direct au monde – non le monde des phi­lo­sophes (« l’être en tant qu’être »), mais le mou­ve­ment vital sans fin des êtres, réa­li­té inqua­li­fiable et mou­vante dont la phi­lo­so­phie depuis Platon se méfie tant. Bernadette Engel-Roux écrit ain­si, avec des ita­liques mar­quant la médi­ta­tion éty­mo­lo­gique sur le mot théô­ria : « Le monde, l’aube et le regard assem­ble­raient une contem­pla­tion, une théo­rie, oui, mais active, vive. » (4 sep­tembre 2009) ; et plus loin : « J’éteins la lampe pour me rap­pro­cher des vitres, voir, contem­pler lon­gue­ment ce spec­tacle […], cette théo­rie céleste. » (21 novembre 2009) ; enfin : « cette contem­pla­tion, cette ’’théo­rie’’ sans dieu » (28 novembre 2010).

« L’aube aux doigts roses », enten­dons-nous sou­vent dans le vieux poème d’Homère. Pourquoi les ins­tants fugaces de l’aube ont-ils une telle puis­sance évo­ca­trice chez les poètes ? Peut-être parce que l’aube ren­voie l’homme à lui-même, à sa rela­tion à lui-même, sa part de soli­tude – si néces­saire à la créa­tion –, qu’elle recentre dans l’œil la fonc­tion véri­table du regard, celle de voir et d’observer les choses, et non sim­ple­ment de les lais­ser défi­ler devant soit comme le quo­ti­dien trop sou­vent l’exige, mais pour médi­ter sur leur nature, décou­vrir leurs qua­li­tés sin­gu­lières. Le regard se res­serre sur l’apparition de l’être, sa sur­ve­nue d’abord minus­cule puis immense à la sur­face de l’iris et du derme. La der­nière strophe de la der­nière aube l’atteste : « Un arbre haut sur les coteaux griffe ses ramures et le tri­angle d’une mai­son, floue dans son halo lai­teux, dit qu’il y a déjà trop à voir. Il est déjà trop tard. » (28 novembre 2010)

Peut-être éga­le­ment parce que l’aube est le prin­temps du jour, le pre­mier temps qui voit la lumière se déli­vrer des ténèbres, offrant ain­si à l’œil qui sait regar­der une libre grâce. Cette grâce, c’est d’abord la joie res­sen­tie devant le spec­tacle de ce qui (re)naît, devant l’instant (re)naissant du cycle des heures où prend part tous les règnes de l’être, du végé­tal à l’animal, du miné­ral à l’éthéré. Joie, et non bon­heur, avec certes sa part sacrée de ter­reur, d’angoisse, puisque res­tent pré­sentes, même dans leur retraite momen­ta­née, « les bêtes déchi­rantes de la nuit. » (11 mai 2007) : « La nuit, nous aban­don­nons le dehors pour un repli vers le monde clos de nos han­tises, de nos songes, où se déchaînent nos forces men­tales et se recom­posent nos forces phy­siques. » (27 jan­vier 2007) Il se joue­rait davan­tage pour l’homme dans la pro­fonde ges­ta­tion noc­turne qui pré­pare l’aube que pen­dant le jour.

                « L’aube aux doigts roses », oui. Dans le recueil, le rose, le camaïeu des roses, si propre à l’aube, fait natu­rel­le­ment de fré­quents retours dans le regard de l’auteure, et sa palette mobile trouve par­fois un reflet dans l’éclat de la fleur nais­sante d’un bour­geon on une impres­sion humide. La mor­pho­lo­gie monu­men­tale de l’éther qui se trans­forme est impres­sion­nante. Nous lisons, dans un regard presque inver­sé par rap­port à celui d’Homère : « nos doigts de chair sont trop pauvres pour appré­hen­der quelque chose de ce bois de lune de l’aube. » (28 novembre 2004) La vul­né­ra­bi­li­té de l’homme et l’expression supé­rieure de la per­sonne immor­telle – ici « le monde », par exemple –, semblent tran­si­ter de poème en poème depuis des siècles, bien que dans la pra­tique de vie et le pro­jet esthé­tique de Bernadette Engel-Roux, la rela­tion imma­nente à la nature, au trans­cen­dant, se trouve ren­for­cée et menée dans le temps. « L’invisible est sans images. Le visible est notre lot de pauvres, notre por­tion congrue. Et mer­veilleuse. La relique sen­sible de l’invisible. » (2 décembre 2008)

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Météorologique, phé­no­mé­no­lo­gique, ciné­ma­to­gra­phique, ana­cho­ré­tique, thé­ra­peu­tique : de grands mots qui vou­draient trop dire, et man­que­raient sans aucun doute de sai­sir la véri­té de la langue souple et si évo­ca­trice de Bernadette Engel-Roux. Alors écou­tons encore : « Plus tard, les pin­sons du nord, rares chez nous, abat­tus, en rafales par le mau­vais temps de leurs pays de migra­tion, ven­ti­le­ront de mille feuilles et cris le début du jour. Comme de vio­lents automnes dépouille­raient sou­dain tous les arbres du jour et souf­fle­raient dans le ciel leurs chaudes petites balles de coton jaunes. » (26 jan­vier 2008) Magnifique.

L’immense tour­ment du ciel de l’aube atteste l’infinie nuance de la vie. Au seuil de chaque jour peut s’offrir, pour celui qui trouve le cou­rage de se tenir éveillé et de regar­der, le don conso­lant du prin­temps. Premier texte : 28 novembre 2004 ; der­nier : 29 novembre 2010 – comme s’il ne s’était pas­sé qu’une seule et longue jour­née, d’une aube à l’autre. Toutes les aubes de Aubes ne décri­raient-elles pas qu’une seule grande Aube, le sen­ti­ment si pro­pre­ment humain, uni­ver­sel et pour­tant tou­jours sin­gu­lier en chaque être, de notre pré­sence vivante inter­dite devant le rou­le­ment visible du temps ? Sentiment avec lequel pour un ins­tant nous sommes, comme l’écrit Gustave Roud dont Bernadette Engel-Roux reprend la noble for­mule, « admis vivant à l’éternel ».

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