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Ausländer, l’éternelle exilée

Par |2018-11-17T22:36:34+00:00 9 février 2013|Catégories : Critiques|

A la ques­tion « pour­quoi j'écris ? » Rose Ausländer a répon­du  « Parce que sans doute j'ai vu le jour à Czernowitz, et que le monde est venu à moi à Czernowitz. Tant de pay­sages par­ti­cu­liers, d'hommes par­ti­cu­liers, les contes et les mythes flot­taient dans l'air, on les res­pi­rait. La ville aux quatre langues était une ville musée qui aura don­né tant d'artistes, poètes, de phi­lo­sophes, de plas­ti­ciens. Et qui vou­lait par­ler avec les muses s'exprimait en alle­mand ». Rose Ausländer est en effet née  en 1901 à Czernowitz, capi­tale de la Bucovine alors autri­chienne et ger­ma­no­phone.

Elle appar­te­nait à la com­mu­nau­té juive alle­mande, au même titre que Paul Celan qu’elle ren­con­tra deux reprises. Elle sui­vit ses études dans l’université de sa ville natale avant  d’immigrer aux États-Unis avec son futur mari. Sa vie se pas­sa désor­mais  entre Amérique et Europe. Partout elle se sen­tit exi­lée, étran­gère. Elle retour­na en Europe dans les années trente pour rejoindre sa mère. Pendant la Seconde-Guerre mon­diale, elle sur­vé­cut (sau­vée par un doc­teur) dans le ghet­to de Czernowitz avant de repar­tir pour New-York puis reve­nir défi­ni­ti­ve­ment en Europe en 1963 à Düsseldorf.  Le trau­ma­tisme de la Seconde Guerre Mondiale l’amena pen­dant un long temps à ne plus écrire dans sa langue mater­nelle et à choi­sir l’anglais. Toutefois grâce à sa ren­contre avec Paul Celan en 1957 elle retrou­va la force de reprendre sa langue mater­nelle. A la fin de sa vie, malade, elle entra dans une mai­son de repos por­tant le nom d’une autre poé­tesse juive alle­mande : Nelly Sachs. Elle y mou­rut en 1988.

A Düsseldorf, l’éditeur Helmut Braun a ren­du ses lettres de noblesse à celle qui n’était connue jusque-là que d’un petit cercle dont six livres édi­tés jadis en tout petit tirage. Il publia ses œuvres com­plètes. Pourtant, en fran­çais, elle tarde à se faire connaître aujourd’hui encore. Seul « l’Age d’Homme », « Aencrages & co » et main­te­nant « Héros-limite » donnent écho à celle qui, pétrie de boud­dhisme et sur­tout de culture has­si­dique créa une œuvre rare. Moins tra­ver­sée de sym­bo­lisme juif que celle de Celan ou de Sachs, elle est donc plus facile d’accès et peut-être plus forte. Rose Ausländer y exprime toute sa dou­leur qu’elle nomme « l'arbre des fruits amers ».  Les titres de ses poèmes sont d’ailleurs expli­cites : « d'une contrée de fumées noires », « nous mar­chons avec les fleuves sombres », « le silence sur les lèvres ». Sous ces titres lourds de détresse pointe peu à peu un frêle espoir même si le pas­sage des tueurs reste très long­temps pré­sent en fili­grane. Si l’auteur écrit c’est pour témoi­gner et afin de ne pas lais­ser seuls tous ceux qui res­tent. Et ce dans la langue aban­don­née puis retrou­vée. Bref la langue que sauve celle qui fut sau­vée.

Dans un poème inti­tu­lé « Autoportrait », Rose Ausländer se défi­nit comme « Gitane juive /​ à la langue alle­mande /​ éle­vée sous un dra­peau jaune et noir ». Elle devint l’exilée (comme son nom l’indique en alle­mand), l’errante, qui ne sur­vit que par sa foi dans la véri­té du verbe et dans l’espoir qu’à tra­vers eux une renais­sance du monde soit pos­sible. Quatre vers d’un de ces textes résument à eux seuls sa situa­tion : « Ma patrie est morte /​ ils l'ont enter­rée dans le feu /​ je vis dans ma terre mater­nelle /​ le mot ». Son his­toire reste le sym­bole du nau­frage de la Mitteleuropa, de la culture de l'Europe cen­trale dont beau­coup d’étoiles ont dis­pa­ru dans  les camps de la mort comme en témoigne ce pas­sage : « Ils vinrent /​ avec des dra­peaux aigui­sés et des pis­to­lets /​ ils abat­tirent toutes les étoiles et la lune /​ aus­si aucune lumière ne nous est res­tée /​aus­si aucune lumière ne nous a aimés /​ Ici nous avons enter­ré le soleil /​ une éter­nelle ténèbre de soleil est venue ».

Toutefois Rose Ausländer demeu­ra altière et ardente. Exil, sépa­ra­tion, ghet­to, holo­causte, mala­die et soli­tude n’auront pas eu vrai­ment rai­son d’elle. D’autant que son écri­ture est là pour lui per­mettre de per­du­rer. A côté  des Paul Celan, Nelly Sachs, Ingeborg Bachmann et bien sûr Kafka, elle fait par­tie des grands poètes juifs qui en alle­mand don­nèrent chair à l’indicible. Au silence qui tombe sur les sur­vi­vants – et qui empor­ta Celan et Primo Levi -, en per­pé­tuelle culpa­bi­li­té d'être encore là, hon­teuse de vivre encore, elle sut dire « non » et en expli­quant pour­quoi. Jusqu’à son extrême vieillesse, elle écri­vit lumi­neu­se­ment dans cette langue noire qui don­nait l'ordre de mort et qui sou­dain rap­pe­la à la vie comme le prouvent les textes réunis par Alain Berset dans sa mai­son d’édition gene­voise. Celle qui n’oublia rien sut gar­der la voix de sa mère, le pre­mier bai­ser, les mon­tagnes de Bucovine, les inva­sions, les peurs, les traques, les fuites, l’Amérique (« douce-amère » écrit-elle), Cummings et William Carlos Williams, Hölderlin, Trakl, Celan et bien sûr l’écriture. Pour elle l’écriture qui ne se quitte pas. Mais elle fut tout le contraire de ce qu’en a dit Marguerite Duras : à savoir, une « mala­die ».

Dans le bras­sage des feuilles mortes, la créa­trice alle­mande s’empara des mots pour vivre contre diverses absences. Pour elle comme pour Gertrud Stein écrire était vivre : « Ma patrie est morte, ils l'ont enter­ré dans le feu, je vis dans ma terre mater­nelle, le mot » disait-elle. Retrouvant la langue alle­mande moins gan­gré­née de noir que chez Celan, Rose Auslander retrou­va la force, capable de concen­trer en quelques mots l’essentiel sur l'espace livide de la page blanche. Elle connut ain­si vers la fin de sa vie une den­si­té, une assu­rance. Donc moins de ténèbres et de cendres.  Après les évo­ca­tions des cruau­tés, des chasses à l'homme, la nos­tal­gie d’une enfance heu­reuse, la peur de la soli­tude à l'étranger, une autre poé­tesse naquit sou­dain loin de tout pathos.

Clarté aiguë, musi­ca­li­té, sim­pli­ci­té extrême du voca­bu­laire, aban­don des rimes créèrent un chan­ge­ment radi­cal. Sa langue alle­mande for­gea des nou­veaux mots en asso­ciant des mots oppo­sés. Elle a fuit la langue dite poé­tique et est allé vers la nudi­té du sens en éla­bo­rant des sortes d'épigrammes proches de ceux de Celan mais en moins énig­ma­tiques. Helmut Braun le com­prit en repu­bliant cette vieille dame de 74 ans. Il en a fait ce qu’elle est : une grande poé­tesse alle­mande qu’à son tour Alain Berset tente de défendre.  Car l’éditeur suisse sait qu’au « Parle /​ Mais sans sépa­rer le non du oui. /​ Donne aus­si le sens à ta parole /​ donne-lui l'ombre » de Celan, Rosa Ausländer put répondre : « j'ai trou­vé /​ un mot qui ne pleure pas ».

Sur Rose Ausländer, dans Recours au Poème :

https://www.recoursaupoeme.fr/critiques/la-po%C3%A9sie-de-rose-a%C3%BCslander/pascale-tr%C3%BCck

 

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