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Autour d’Aimé Césaire

Par |2018-08-17T04:07:53+00:00 7 juin 2013|Catégories : Critiques|

La poé­sie de Aimé Césaire

 

Au bout du petit matin, une autre petite mai­son qui sent très mau­vais dans une rue très étroite, une mai­son minus­cule qui abrite en ses entrailles de bois pour­ri des dizaines de rats et la tur­bu­lence de mes six frères et sœurs, une petite mai­son cruelle dont l’intransigeance affole nos fins de mois et mon père fan­tasque gri­gno­té d’une seule misère, je n’ai jamais su laquelle, qu’une impré­vi­sible sor­cel­le­rie assou­pit en mélan­co­lique ten­dresse ou exalte en hautes flammes de colère ; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlas­sable pédalent, pédalent de jour, de nuit […]

Tout le monde la méprise la rue Paille. C’est là que la jeu­nesse du bourg se débauche. C’est là sur­tout que la mer déverse ses immon­dices, ses chats morts et ses chiens cre­vés. Car la rue débouche sur la plage, et la plage ne suf­fit pas à la rage écu­mante de la mer.

L’éditeur, le Seuil, nous fait entrer par la grande porte : le Cahier d’un retour au pays natal, texte incroyable que tra­versent des vents d’une grande vio­lence, mais qui offre aus­si de belles accal­mies.

Né dans la pau­vre­té dont il est ques­tion ci-des­sus, Aimé Césaire a regar­dé au-delà de la mai­son déla­brée où il vivait enfant. Ses yeux se sont posés sur la terre : la terre où tout est libre et fra­ter­nel. Et cela l’a pous­sé à par­tir, à voya­ger. Dans le long poème qu’est ce Cahier d’un retour au pays natal, on ren­contre Toussaint Louverture et Léopold Sédar-Senghor, on part pour le Congo, le Zambèze, on se retrouve dans la cale d’un bateau. Coups de fouet, révoltes et cadavres. Mais ce qui monte, peu à peu, dans ce texte, est moins la colère que l’allégresse et l’amour. Parce que le poète s’est lan­cé – très tôt – un défi : trou­ver la force de se rele­ver afin de voir son hori­zon gran­dir. Aimé Césaire a vingt-six ans quand une pre­mière ver­sion du texte est publiée à Paris, en 1939, dans la revue Volontés.

 

debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang
 

      debout
             et
               libre 

 

Il faut vingt-six années et un long poème de cin­quante pages pour pas­ser de la misère à l’espoir, de la souf­france de l’esclave à la joie de l’homme libre, pour être capable de chan­ter le monde. Passer de l’un à l’autre ne revient cepen­dant pas à oublier.

 

Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont cou­vertes de têtes de morts. Elles ne sont pas cou­vertes de nénu­phars. Dans ma mémoire sont des lagunes. Sur leurs rives ne sont pas éten­dus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entou­rée de sang. Ma mémoire a sa cein­ture de cadavres !

Ce sang, jamais Aimé Césaire ne l’oubliera, mais il se mêle­ra à des choses lumi­neuses. Aimé Césaire n’est pas le poète du déses­poir. Le déses­poir est une petite mort, il n’en veut pas. Il s’ébroue quand il la sent mon­ter en lui. La lumière, le sel, le vent ou la voix fabu­leuse des forêts lui viennent alors en aide, le font reve­nir à la vie.

Les notes en fin d’ouvrage attirent notre atten­tion sur les variantes, d’une édi­tion à l’autre. Souvent, le poète pro­fite d’une réédi­tion pour écar­ter des poèmes et en épu­rer d’autres. La note écrite au sujet du recueil inti­tu­lé Soleil cou cou­pé nous per­met de com­prendre qu’à l’occasion de la seconde édi­tion du recueil, Aimé Césaire a choi­si de s’éloigner des pré­oc­cu­pa­tions qui étaient les siennes au moment de l’écriture – poli­tiques ou autres – comme s’il vou­lait, ain­si, « atteindre à l’universel ». Tout le monde asso­cie – à juste titre – Aimé Césaire à la négri­tude. C’est lui en effet qui a for­gé ce concept. Certains oublient qu’il était aus­si l’auteur d’une poé­sie moins ancrée dans l’histoire – et la tra­gé­die – de son peuple.

 

sur­tout emporte mes rives
élar­gis-moi
 

Et il sou­haite à son peuple la même chose :
 

peuple d’abîmes remon­tés
peuple de cau­che­mars domp­tés
peuple noc­turne amant des fureurs du ton­nerre
demain plus haut plus doux plus large

 

Il est à la fois enra­ci­né par les cinq sens à la terre et au ciel de son île (par­fums, oiseaux, arbres et fou­gères arbo­res­centes, brumes, fruits et soleil sont bien ceux de la Martinique) et homme par­mi les hommes, de toutes les lati­tudes, assoif­fé d’absolu, rêvant, aimant, ayant par­fois du mal à y croire et à dire, et sou­hai­tant alors écrire sur ses inca­pa­ci­tés. On ne s’étonne pas de trou­ver, pla­cée en exergue dans le recueil Moi Laminaire, une cita­tion de Goethe – une phrase tirée de Faust. La phrase va bien à Aimé Césaire :

Je grimpe depuis trois cents ans
Et ne puis atteindre le som­met.
 

Il y a sur l’homme, en lui, des cica­trices, des traces de pro­fondes déchi­rures.

 

cette grande balafre à mon ventre

 

La terre en exhibe aus­si quelques unes après le pas­sage des cyclones. Comme sa terre, Aimé Césaire se montre tour à tour fra­gile et fort. Fort de ses mots sur­tout. Les mots de la colère, quand tout semble per­du ; les mots de l’espérance, quand tout fré­mit de nou­veau et renaît du désastre.

Le livre se referme sur des poèmes res­tés inédits ou ayant fait l’objet d’une édi­tion à tirage limi­té.

 

Ne pas déses­pé­rer des lucioles
je recon­nais là la ver­tu.
les attendre les pour­suivre
les guet­ter encore.

 

Ces petites lueurs qui, tour à tour, appa­raissent /​ dis­pa­raissent me semblent dire ce qu’est la poé­sie. La parole du poète se gonfle de silences qui la rendent encore plus pré­cieuse ; la lumière qui naît de l’obscurité – même si son éclat est faible et éphé­mère – est son alliée.

 

Visite à Aimé Césaire, par Nimrod

 

 

La visite a eu lieu en juin 2006. Nimrod accom­pa­gnait Daniel Maximin à Fort-de-France. Ce que raconte Nimrod est bien plus que la visite d’un lec­teur fidèle à l’un de ses auteurs favo­ris. C’est le récit d’une ren­contre avec un homme et avec sa terre.

Être plon­gé dans le pay­sage qui a ins­pi­ré Césaire, un pay­sage à la fois beau et mena­çant, comble Nimrod. « À pré­sent j’ai du poème de Césaire une connais­sance char­nelle. »

Césaire est « mal fichu » – ce sont ses dires. Il monte dif­fi­ci­le­ment l’escalier qui mène à son bureau. Nimrod voit ensuite en l’homme ce qui est par­tout pré­sent dans ses textes : des oppo­sés qui coexistent. Malgré son âge avan­cé, ses pro­blèmes d’audition qui obligent ses inter­lo­cu­teurs à par­ler fort et sa petite forme, il a le regard vif, la parole claire et le style raf­fi­né. Ensemble, ils parlent de Senghor, que Nimrod aime aus­si.

De retour à l’hôtel, Nimrod réflé­chit à la ques­tion des influences. « Césaire est le seul de nos poètes dont on ignore la filia­tion. Il ne sort pour­tant pas de nulle part. De tels écri­vains n’existent pas. » Nimrod, comme Léon Gontran Damas, pense que cer­tains poèmes d’Aimé Césaire entrent en dia­logue avec ceux de Charles Péguy. Cela peut paraître éton­nant. Mais Nimrod a quelques argu­ments.

À la fin de l’ouvrage, Nimrod explique ce qu’entendait Césaire par négri­tude – concept que d’aucuns ont com­pris de tra­vers, en pen­sant par exemple que Césaire se pro­cla­mait ain­si l’ennemi de l’Europe. Nimrod rap­pelle le contexte : « La négri­tude est la réponse que deux jeunes étu­diants de la Sorbonne opposent au racisme. Exilés loin de leurs familles, vivant chi­che­ment (et pour cause : ils cla­quaient leur modeste bourse dans l’achat de livres), ce ne sont pas des bâtis­seurs d’idéologies. Ils découvrent dans leur chair la dou­leur qui est celle des sujets colo­niaux. Ils voient bien qu’ils ne comptent pas pour la France ; l’Afrique et les Antilles non plus. Les voi­là cho­qués, révol­tés. […] Aussi fondent-ils la revue L’Étudiant noir (1935-1936) pour faire connaître leurs idées. »

Nimrod insiste sur le fait que l’image figée que cer­tains ont gar­dée d’un Césaire en colère ne cor­res­pond pas à la réa­li­té.

« Le Cahier d’un retour au pays natal est un kaléi­do­scope de tons, de rythmes, de tem­pos. Le réduire au cri de révolte, c’est avouer ne rien y com­prendre ». Et Nimrod referme son livre sur un mot qui sied mieux à Césaire : l’espérance.

 

                  Deux extraits du recueil La Poésie

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