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AUTRES NUITS AVEC NEIGE

Par | 2018-02-25T14:32:08+00:00 15 février 2014|Catégories : Blog|

 

1.

Mieux que nous les enfants le savent, écou­tons-les
à tra­vers la cloi­son, même lorsqu’ils se taisent,
jamais ils ne se trompent, il a nei­gé,
il va nei­ger, bien avant de cou­rir vers la fenêtre,
d’écarter le rideau, d’offrir les yeux,
puis de battre des mains dans l’évidence mati­nale,
de tout leur corps ils res­pirent, ils s’unissent
au monde sans fron­tière : entre la hâte et la patience
ils ne choi­sissent pas, entre le froid et la brû­lure,
cha­cun des gestes qu’ils feront, ils l’imaginent,
le temps que se recrée le temps pro­digue
des pre­miers regards, des pre­miers poèmes.

 

 

 

 

 

2.

Mais pour nous le silence, les nuits sont inlas­sables,
leur tra­vail ne varie­ra plus, jusqu’au fond des rêves
d’un vent aigre et noir nous péné­trer,
nous rap­pe­ler celui qui résume d’un coup les plaintes,
les trop longs efforts quand l’haleine est rare, un visage
se ren­verse, éteint, nous nous réveillons en sur­saut
si loin de l’aube. Afin qu’elle renaisse,
attendre, nous le devons, nous igno­rons com­ment,
l’espace autour de nous pro­li­fère, se contracte.
Peut-être en arra­chant de la mémoire une voix,
une seule, affran­chi­rions-nous toutes celles
qui ont mon­tré l’exemple, qui n’ont pas cru l’obscurité
défi­ni­tive, elles nous confie­raient le mot,
à peine une syl­labe, un souffle imper­cep­tible,
que nous répé­te­rions pour le com­prendre
ou sim­ple­ment pour des­ser­rer nos lèvres.

 

 

 

 

 

 

3.

Nul autre mot en dehors d’ « âme ». Ces chambres
où nous vou­lons nous endor­mir se res­semblent
désor­mais sans excep­tion : la peur, la cer­ti­tude
que tout s’arrête, les morts nous ont quit­tés
comme au bord d’un ravin devant des murs.
Ce que l’on appe­lait parle ou par­tage ou pré­sence,
si nous y renon­çons, nous n’avons pas aimé.
L’oubli pour­tant, le vide est-il si opaque, si avare,
qu’il inter­dise de sur­prendre, ce serait un bruit d’ailes,
ce serait un bref ren­ver­se­ment de branches,
de les trans­fi­gu­rer en réso­nance ? Fidèlement,
spon­ta­né­ment le mot revient nous annon­cer
que rien ne pal­pite au-delà qui ne se trouve ici,
l’écoute res­sus­cite, dit-il de même, elle est com­mune.

 

 

 

 

 

4.

L’hier, le plein hiver qui se pro­longe
comme autre­fois, le miracle est pos­sible encore…
Dès que nous fer­mions les pau­pières, sans crainte
chaque soir, sans deman­der où, nous par­tions en voyage,
nous étions sûrs de ne pas être seuls, et la preuve,
au retour, ces fleurs, ces hautes vagues fré­mis­santes,
là-bas les vitres grises, le gel avait sai­si notre buée,
nous pour­sui­vions l’œuvre noc­turne
en évi­tant d’abord de les tou­cher, en appro­chant la bouche,
en lais­sant ruis­se­ler le givre, la lumière
appa­raître, nous des­si­nions alors d’un doigt timide,
peu à peu enhar­di, un arbre ou un oiseau,
nous lui don­nions dans le jar­din le pro­fil d’un navire.
Nous n’empêcherons pas que se confondent
la fin du voyage, le bas de la page, le port ni le royaume,
nous ne les pos­sé­dons, mais l’esprit libre de l’enfance
au secret du som­meil, au cours des années aus­si bien,
s’obstine à vivre mal­gré nous et nous déborde.

 

 

 

 

 

 

5.

Un arbre, à la condi­tion qu’il soit frêle,
l’écorce nue sans cesse, il ne s’élève
si droit que pour oscil­ler, déni­grer le nord,
c’est le bou­leau, un oiseau, l’alouette,
n’y en aurait-il pas quand la glace a dur­ci le sol,
mais l’apercevions-nous dans le ciel de ses chants ?
toutes les sai­sons nous attisent, celles-ci
davan­tage, la vue se perd, la vigi­lance lui suc­cède :
plus vaste au moindre pas la route, plus lente,
notre but, rayon­nant, nous le recon­nais­sons.

 

 

 

 

 

6.

Ce terme enfin de « cendres », nous le pro­non­ce­rions
aus­si inten­sé­ment que « flammes », au contact de l’air
il s’incarnerait, nous entre­rions au pays où per­sonne
ne dit adieu, nous rever­rions la face ardente des amis.

 

 

 

 

 

 

7.

Elle ne récla­mait aucun secours, mais constam­ment
nous res­tions en alerte, et quand elle pleu­rait,
nous le pres­sen­tions à l’instant,
à l’instant nous la rejoi­gnions. Si jeune,
ce qui l’avait effa­rou­chée, pour­quoi, le len­de­main,
l’aurait-elle expli­qué ? elle était de nou­veau
tout entière à la joie qui mul­ti­plie les seuils,
qui dure. Pour la récon­for­ter il fal­lait dire,
redire son pré­nom : infaillible, le mur­mure,
se libé­raient, se déployaient, deve­nus ano­nymes,
des poèmes jadis appris par cœur
dont nous ne pen­sions pas nous sou­ve­nir.
Seule impor­tait la bonne into­na­tion, cette res­pi­ra­tion
immé­mo­riale, cette ver­tu de l’innocence
qui rend les ténèbres moins lourdes, elle devait l’entendre
puisqu’elle se cal­mait. Nous recou­vrions ses épaules,
nous l’éclairions d’un bai­ser sur le front,
nous ne la quit­tions pas : veiller pour elle,
pour elle ouvrir déjà les portes, elle avait révé­lé
l’espoir en nous plus fort que l’inquiétude.

 

 

 

 

 

8.

C’est à l’oreille des mou­rants qu’il fau­drait lire
le début d’un poème, la phrase ini­tiale
s’y élar­gi­rait comme des ondes : adou­cir la souf­france,
ser­vir de via­tique, un bat­te­ment de cils,
une légère agi­ta­tion de la main sous les draps
affir­me­raient que le sens est juste, auquel nous croyons,
et debout, près d’un lit, nous n’aurions pas à redou­ter
ce qui doit suivre. Nous n’avons pas osé.

 

 

 

 

 

 

9.

A ce rivage, il n’y a pas de nuits où la neige
ne rende visite : en sau­ver la splen­deur, l’accroître,
nous le ferons si nous par­lons la langue des enfants
qui mêle avec les cris, les rires, les échos de la mer,
si nous n’avons plus le sou­ci de léguer une empreinte
comme au-des­sus des vagues, au soleil, un vol de mouette.

 

 

 

Extrait de L'autre nom du vent, à paraître en 2014 aux édi­tions L'herbe qui tremble."