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Avant qu’il ne soit trop tard

Par | 2018-02-21T06:19:06+00:00 14 avril 2013|Catégories : Blog|

 

Avant qu'il ne soit trop tard, Marc mon ami, je vou­drais te le dire,
le monde est lourd de sens cachés
et nous sommes là à pié­ti­ner devant des portes infran­chis­sables,
ouvriers qui cherchent toute la jour­née leur chef absent,
et c'est cela qui fait que je suis ivre pour un rien
pour la petite flûte du cra­paud enten­due à tra­vers le soir
pour la flaque d'eau où je lis ton nom en pas­sant
pour l'insecte tré­pi­dant d'impatience devant la vitre
les che­mins roux les pas mar­qués d'ombre et de sang
le fente au flanc du fruit l'écorce qui s'entrouvre.

 

Ah, de cet uni­vers fer­mé sous sa cri­nière de feuilles
entends-tu s'élever au fond du parc cette grande cla­meur sous les tilleuls
à la fin de ces jour­nées sans soleil dont nous fini­rons par mou­rir
et de ces jour­nées enso­leillées dont nous mou­rons plus encore ?

Le che­min est pourpre et pourpre est mon sang,
tout est deve­nu énorme, indé­chif­frable,
la terre gît sur le flanc comme une femme acca­blée par son fruit
et nous-mêmes res­sem­blons aux fram­boises séchées sur
la branche, pourpres et gavées de soleil,
et tous les objets de la créa­tion aujourd'hui sont pourpres
et la vie est pourpre aujourd'hui.

 

Et vois, les pétales des hauts magno­lias, qui s'ouvraient
au pro­fond de l'arbre comme des fleurs de chair,
les voi­ci qui rou­gissent l'allée de leur fièvre pourpre.
Entends cepen­dant les ormes reten­tir là-bas et don­ner l'alerte,
entends ce brusque appel d'arbres dans la nuit,
comme la bouche du dieu qui nous doit pré­ser­ver du mal !

Mon ami, ai-je cru que nous étions des anges
notre sang est trop lourd notre coeur trop bavard.
Je ne déro­be­rai pas mon sens dans les nuées
pour faire croire à quelque chose de grand
car je vou­drais seule­ment pro­duire un peu de lumière
et j'ai posé la feuille où j'écris sur une épaisse rame de papier,
parce que chaque mot est un rayon qui mord
et bien­tôt la plume est comme le ver qui tra­vaille
indé­fi­ni­ment les tranches des livres
et il ne reste qu'un peu de poudre blanche au creux de la main.

 

Oh Marc enfant mar­qué pour les hauts lieux
toi dont l'espérance est comme la hache
qui me divise en deux parts
et ce qu'il y a d'un côté n'est plus tout à fait moi
mais cette part de moi qui désire et confond l'autre.

N'accuse pas
ceux qui se sont mon­trés justes et recueillis devant les formes du monde,
et ne t'agite pas avec les gestes du jeune fou qui tourne
et retourne et brasse de l'air
pour faire prendre seule­ment une allu­mette.

 

O silence char­gé de toute l'attention du monde
quand bouillonnent les laves invi­sibles
et que l'amande au coeur de la pulpe se ras­semble
en vue de cela pour quoi tout est fait
– y com­pris les gestes et les dis­cours par les­quels l'homme s'empare de la femme,
et ici un tout petit mot appa­raît que je ne dira qu'à la fin,
car à chaque chose il faut lais­ser le temps de for­mer son cri.

Qu'est-ce donc qui fai­sait que tout était blanc autour de nous
et le ciel était blanc et la terre était blanche comme au prin­temps
et tous les arbres noirs et tra­ver­sés de lune
jusqu'à cette heure où un éclair sombre a jailli
un mot a été enten­du là-bas qui était celui de la colère,
et au matin le monde avait chan­gé,
c'était comme si le soleil avait cra­ché du sang,
et la terre était pourpre et il fal­lait recom­men­cer à vivre,
s'éveiller, se mettre debout, man­ger avec la bouche et
se cou­vrir de vête­ments.

 

 

O Marc, ce n'est pas moi qui invente ce ciel ter­ni,
je n'invente pas cette odeur de résine et de résé­da sur la prai­rie
et non plus ce che­min par où l'on tra­verse
ni le cha­riot cou­vert de boue, ah, ni l'éclair du soc
ni les rangs des maïs debout sous les averses
mais tout est pourpre et d'abord ce tis­su d'aiguilles sur
la terre dont cha­cune a péné­tré en moi
plus sûre que l'éther et la mor­phine des mau­vais méde­cins
et c'est pour­quoi aujourd'hui mon corps et mes pen­sées sont pourpres
c'est d'avoir pié­ti­né ce sol enso­leillé
c'est d'avoir deman­dé le som­meil à ce ciel
c'est d'avoir bu cette eau cette ombre ces visages
par­lé à des oiseaux écou­té des pré­sages
et dor­mi cette nuit dans des bois incon­nus.

 

Et l'été encore n'est pas fini et les jour­nées sont chaudes
et c'est à peine si les pre­mières figues se sont écra­sées sur le sol
que déjà la fleur éblouis­sante qui criant au haut de l'arbre de toute sa force inno­cente
est deve­nue cette torche allu­mée au coeur de l'air
et ce qui brûle là-bas sur les sen­tiers
et ce qui brûle là-bas dans la touffe ver­nie des feuilles
ce sont les flam­mèches enivrantes des pétales consu­més par leur sacri­fice,
que panachent les lentes traî­nées de la cor­rup­tion
et le savant, l'infini tra­vail de la pour­ri­ture.

Et c'est pour­quoi tout est pourpre aujourd'hui,
et cet os que se dis­putent les chiens,
qui sait si en l'abandonnant aux feux de l'été
il ne devien­dra pas lui-même un jour
pareil à ce fruit incan­des­cent balan­cé par­mi les feuillages
pareil à cet oiseau à la tête ren­ver­sée
qui plane au-des­sus de la mort
au-des­sus de ce mot dont les hommes de main­te­nant refusent le sens
si petit et qui dure plus qu'un autre dans la bouche :
au des­sus du mot
âme
comme un aigle pourpre et fas­ci­né ?

 

 

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