> Basarab Nicolescu

Basarab Nicolescu

Par |2018-11-17T23:05:01+00:00 29 septembre 2013|Catégories : Blog|

« D’orgasme en orgasme, Dieu nait.»
Entretien avec le phy­si­cien et l’écrivain Basarab Nicolescu,
auteur des Théorèmes poé­tiques, Curtea Veche Publishing, 2013.

 

Née d’un « orgasme cos­mique », l’humanité prend-elle la mesure de sa haute digni­té ? Pourquoi les recherches trans­dis­ci­pli­naires pro­phé­tisent un monde futur encore vivable ?… Et bien d’autres réflexions inquié­tantes et ras­su­rantes à la fois rythment le dia­logue avec le phy­si­cien et l’écrivain Basarab Nicolescu, l’un des pen­seurs les plus com­plexes de notre temps. A deux pas du CentQuatre, dans son appar­te­ment per­ché au sixième niveau d’une tour tran­quille du XIXe arron­dis­se­ment de Paris, l’amphitryon allume sa pipe et étale devant moi 12 car­nets à cou­ver­ture orange : le manus­crit des Théorèmes poé­tiques. Une écri­ture presque sans rature et des cen­taines de sen­tences, en fran­çais. Pourtant ce n’est pas sa langue natale.

Né en 1942 à Ploiesti, Basarab Nicolescu fuit la Roumanie com­mu­niste en 1968 pour s'établir en France. Il devient phy­si­cien théo­ri­cien au Centre natio­nal de la recherche scien­ti­fique (CNRS) et  fonde en  1987 le Centre inter­na­tio­nal de recherches et études trans­dis­ci­pli­naires (CIRET). Il est notam­ment l’auteur de Nous, la par­ti­cule et le monde (Le Rocher, 2002), Le tiers secrè­te­ment inclus (Babel Éditeur, 2003), La trans­dis­ci­pli­na­ri­té, mani­feste (Le Rocher, 1996), L'homme et le sens de l'Univers – Essai sur Jakob Böhme, (Le Félin – Philippe Lebaud, 1988, 2e édi­tion 1995).

Ses écrits témoignent d’une démarche trans­dis­ci­pli­naire struc­tu­rée, cen­sée pen­ser le monde à tra­vers le regard croi­sé du scien­ti­fique, du phi­lo­sophe et du poète, à l’instar de ses Théorèmes poé­tiques (Le Rocher, 1994), œuvre inclas­sable. Les « véri­tés » qui ont tra­ver­sé l’auteur se sont nouées dans un pla­cen­ta de sens et de cor­res­pon­dances qui, tout en gar­dant intact le pro­fond mys­tère de la trans-mis­sion, se sont déployés dans des frag­ments lit­té­raires lim­pides. Portés par un souffle poé­tique sac­ca­dé, les pos­tu­lats ren­voient à la méca­nique incan­ta­toire des psaumes, des sou­rates ou des ver­sets.

A l’occasion de la paru­tion en 2013 d’une nou­velle édi­tion biblio­phile et bilingue, illus­trée par le gra­phiste Mircia Dumitrescu, chez Curtea Veche Publishing, Basarab Nicolescu revient sur la genèse mys­té­rieuse de ce recueil aty­pique ain­si que sur les fron­tières tenaces qui rendent opaque la connais­sance de l’humain. « L’œuvre d’un méta­poète » (Michel Camus), les Théorèmes poé­tiques livrent dans un lan­gage axio­ma­tique les lois inef­fables qui régissent l’univers et l’humain, la nature et la conscience, la phy­sique quan­tique et la poé­sie. A por­tée de main, le fin fond des choses est trans­pa­rent et pour­tant l’éclat reste impé­né­trable, comme la pro­fon­deur loin­taine des ondes trop claires. (Cristina Hermeziu)

 

Cristina Hermeziu : Comment est-il pos­sible d’écrire, de conti­nuer à créer, après avoir créé pré­ci­sé­ment « Les Théorèmes poé­tiques », un opus com­plexe qui semble dire Tout ? Avez-vous le sen­ti­ment que ce livre est votre des­tin ?

Basarab Nicolescu : Il fait par­tie de mon des­tin mais j’espère que mon des­tin soit encore plus riche. Il est vrai que ce livre est fon­da­men­tal  dans mon iti­né­raire d’écriture. Mais cela dépend de ce qu’on entend par le mot « tout »…

CH : Cela veut dire que le livre est un pla­cen­ta de sens, un concen­tré de signi­fi­ca­tions, expri­mé d’une façon défi­ni­tive. Comment l’avez-vous écrit ?

BN : C’est une expé­rience d’écriture et aus­si de trans­mis­sion. Les vannes de l’imaginaire, les vannes du sen­ti­ment et les vannes du non-dit se sont ouvertes. Je crois qu’il y a beau­coup de non-dit dans ce livre et aus­si beau­coup d’humour, moi-même j’en ai été éton­né. J’ai écrit pas mal de livres mais celui-là reste unique parce que c’est appa­ru tout d’un coup, pen­dant une très courte période de deux mois, presque dic­té, comme si j’avais essen­tiel­le­ment  une fonc­tion de scribe. Les modi­fi­ca­tions on été minimes, mal­gré le fait que la langue fran­çaise n’est pas ma langue mater­nelle et j’avais très peur qu’il puisse s’immiscer des erreurs. En ‘92-’93, quand le manus­crit a été prêt,  mon pre­mier juge a été Michel Camus, mon grand ami, phi­lo­sophe, édi­teur et poète. Il m’a dit : « C’est une créa­tion de langue, ne change rien. » Et je n’ai rien chan­gé.

Mon rôle a été de trou­ver un iti­né­raire par­mi ces frag­ments qui sont appa­rus dans un désordre total. Je les ai notés sur des car­nets dans des situa­tions des plus rocam­bo­lesques : pen­dant mes voyages en métro, pen­dant les cours de phy­sique, même sous la douche. C’étaient des textes extrê­me­ment pré­cis. En total cela fait 12 car­nets. Ça a été tout dit, par moi, mais ce n’est pas moi qui a dit tout,  j’ai encore des choses à dire et des livres à écrire, je crois.

CH : En quoi cela reste pour vous, bien des années après, une expé­rience unique ? De quelle manière le mys­tère est tou­jours vivant ?

BN : C’est tel­le­ment unique que j’ai essayé d’imiter cer­tains frag­ments et je n’ai pas réus­si. C’est impos­sible à réécrire. Cela reste une expé­rience unique dans ma vie d’écrivain, non répé­tée. Je crois qu’elle ne peut pas se répé­ter. Mais ça a une posi­tion sin­gu­lière dans le sens de l’expérience. Je vous donne une anec­dote : j’étais, après la publi­ca­tion du livre par Jean-Paul Bertrand, aux édi­tions du Rocher, avec Michel Camus à Namur, à la Maison de la Poésie. Camus a par­lé du livre et un acteur a fait un réci­tal où il a mêlé des frag­ments de mon livre avec des poé­sies de Rûmi [poète per­san, XIII è siècle]. Après le réci­tal, une dame est venue me voir et m’a deman­dé : « C’est vous Monsieur Rûmi ? » Ça m’a fait énor­mé­ment plai­sir. Cela veut dire qu’il y a quelque chose qui tra­verse le temps. Oui, par­mi mes propres obses­sions, la vie, la mort, Dieu, la trans­dis­ci­pli­na­ri­té, la poé­tique quan­tique, cer­taines choses n’auraient pu être dites par Rûmi  – par exemple la poé­tique quan­tique – mais l’essence, elle y est : il y a une intel­li­gence, sublime, une intel­li­gence qui n’est pas la mienne mais qui m’est trans­mise et qui s’est maté­ria­li­sée par  des mots.

« La com­plexi­té est une mesure de la dis­tance entre l’homme et Dieu. » (Théorèmes poé­tiques, La nature, 80)

CH : On a l’impression, en lisant ces frag­ments, qu’ils sont por­tés par un souffle poé­tique mais en même temps ce n’est pas que de la poé­sie. Sous votre plume, c’est une gnose. Vous savez plus que les poètes…

BN : Ce n’est pas que de la poé­sie. D’ailleurs j’ai trop de res­pect pour la poé­sie pour me consi­dé­rer poète. Oui, ce n’est pas un tra­vail sur la langue, mais c’est un tra­vail d’entre les langues. Ce qui se trouve entre les langues, entre les mots, sor­ti de mon sen­ti­ment et non pas de ma pen­sée. Oui, c’est une gnose, si on com­prend par la gnose une connais­sance qui se révèle. Il y a mul­tiples défi­ni­tions de la gnose, le terme est très conno­té. Ce n’est pas dans le sens des gnos­tiques chré­tiens, mais dans le sens d’une connais­sance qui est une évo­lu­tion. Notre évo­lu­tion inté­rieure dépend de nos efforts et de la connais­sance, qui n’est pas don­née, ce n’est pas un état de grâce. Donc mes frag­ments, je pré­fère les appe­ler  des « frag­ments », sont effec­ti­ve­ment une gnose qui met ensemble toutes mes expé­riences de vie et aus­si quelque chose qui peut être trans­mis. J’ai dit quelque part dans les Théorèmes que la plus haute mis­sion est la trans-mis­sion,  ce qui est au-delà de toutes les mis­sions pos­sibles. 

Ce ne sont pas non plus des apho­rismes. Un apho­risme résiste par lui-même mais ce qui est très éton­nant dans ce livre – j’ai fait l’expérience parce que l’écriture a été com­plè­te­ment  chao­tique du point de vue de l’ordre – c’est que pour trou­ver un che­mi­ne­ment je me suis ren­du compte d’une pro­prié­té éton­nante de ces théo­rèmes : chaque théo­rème dépend de tous les autres,  autre­ment dit il y a inter­ac­tion entre les théo­rèmes. Qui s’est maté­ria­li­sée d’ailleurs dans les 4 ou 5 variantes dif­fé­rentes que j’ai trou­vées. Ce qui a été publié ce n’est qu’un che­mi­ne­ment pos­sible, celui que j’ai esti­mé le plus conve­nable du point de vue du lec­teur. De mon propre point de vue il y en a d’autres tra­jec­toires pos­sibles. Ce sont des frag­ments en inter­ac­tions qui se réflé­chissent les uns les autres un peu comme les monades.

Ce ne sont pas des théo­rèmes non plus. C’est comme des théo­rèmes dans le sens qu’une fois posées cer­taines idées qui se retrouvent dans divers cha­pitres, une fois don­nées les bases, on peut lit­té­ra­le­ment décou­vrir les consé­quences de ces idées. Je vous avoue que les choses m’intéressaient aus­si sur le plan reli­gieux. Il y a par exemple un cha­pitre sur Dieu où je parle de « l’orgasme de Dieu », ce qui a effrayé pas mal d’oreilles « vierges » et pudiques par­mi les théo­lo­giens… à tel point qu’au moment de la tra­duc­tion du livre en Roumanie – par Leonid Arcade qui a diri­gé pen­dant 30 ans dans les années 1950, un cercle lit­té­raire où venait lire Eliade -, il m’a dit : il est impos­sible de les publier, il faut sup­pri­mer 30 – 40 théo­rèmes , sinon cela va faire un scan­dale immense sur­tout dans le milieu dog­ma­tique ortho­doxe rou­main. Ça se pas­sait dans les années ’90. J’avoue que j’ai accep­té : toutes les édi­tions rou­maines parues depuis sont incom­plètes, elles ne com­prennent pas les théo­rèmes sur l’orgasme de Dieu, jusqu’à l’édition publiée en 2013 par Curtea Veche, la pre­mière édi­tion com­plète. Le gra­phiste Mircea Dumitrescu, qui tra­vaillait sur l’illustration de cette édi­tion, s’est ren­du compte qu’il y avait des théo­rèmes qui man­quaient. J’ai tra­duit moi-même les trente ou qua­rante théo­rèmes qui man­quaient.

« Le but de la nais­sance de notre uni­vers : l’auto-naissance de l’homme. Ce qui explique pour­quoi la terre est si ridi­cu­le­ment petite et pleine et notre galaxie si déses­pé­ré­ment grande et vide.» (Théorèmes poé­tiques, La vie – la mort, 2)

CH : Qu’est-ce que cela veut dire « l’orgasme de Dieu » ?

BN : C’est une expres­sion de Stéphane Lupasco que j’ai  trou­vée admi­rable. Cela n’à rien avoir avec le Dieu chré­tien, c’est dans le sens d’un orgasme cos­mique. Il ne s’agit aucu­ne­ment de tou­cher la per­sonne divine. A mon sens, il y a eu un besoin de connais­sance de soi-même, de Dieu lui-même. Sa toute puis­sance, Son éter­ni­té a eu besoin à un moment don­né, un besoin ter­rible, de se connaître Lui-même. Et Il a déci­dé de faire cette chose innom­mable, incon­tour­nable pour Lui mais innom­mable pour nous, c’est nous créer nous, des êtres évi­dem­ment infé­rieurs à Lui, de s’abaisser en quelque sorte en créant quelque chose qui n’est pas Lui et qui est en même temps Lui. Comme il s’agit d’une puis­sance, quel qu’elle soit, si vrai­ment il y a un créa­teur, qu’il soit de la reli­gion égyp­tienne, chré­tienne, mexi­caine, isla­mique, ce n’est pas ça qui est impor­tant, ce qui est impor­tant dans ce monde quand vous avez une éner­gie infi­nie – Dieu pro­ba­ble­ment a une éner­gie infi­nie – l’explosion ne peut être que du type de Big Bang, que nous connais­sons en cos­mo­lo­gie, en science. Si Dieu nous a créés, s’il a don­né l’humanité, ce n’est que par amour. Je ne dis pas que Dieu avait une com­pagne, ce serait abso­lu­ment impos­sible de le dire, mais je crois que l’on met trop de mas­cu­lin dans ces choses. Il doit y avoir un force fémi­nine dans toute cette his­toire de créa­tion – que l’on appelle la sagesse, Sophia, ou autre­ment, ça dépend des époques, peut importe – mais cela ne se passe pas sur le plan du sexe, bien enten­du, mais sur le plan des pola­ri­tés : oui, on peut pen­ser qu’il y a eu un orgasme divin, qui a déclen­ché  cette créa­tion inouïe.  En tant qu’homme de science, je l’avoue, c’est une chose inouïe : ce gas­pillage de semences, on a créé des cen­taines de mil­lions de galaxies et de galaxies, et pour­quoi ? pour avoir une toute petite pla­nète dans un sys­tème solaire tout à fait mar­gi­nal, dans une galaxie qui n’a rien de spé­cial, pour créer l’être humain. Et pour ça on a eu besoin d’une quan­ti­té infi­nie d’énergie, d’espace, de temps, de matière. Eh oui, cela res­semble à une sorte d’orgasme que l’humain ne peut  pas prou­ver, il ne peut que le sen­tir. D’ailleurs, une paren­thèse, cette idée qui semble très héré­tique pour les gens super­fi­ciels, se retrouve chez des pen­seurs chré­tiens, dont Jakob Böhme.

« L’aspect le plus magni­fique et le plus effrayant de ce monde est le prin­cipe de maxi­ma­li­té : si on attend suf­fi­sam­ment long­temps, tout arrive. Même les miracles et même les pires hor­reurs.» (Théorèmes poé­tiques, La nature, 66)

CH : Il y a eu donc un gas­pillage phé­no­mé­nal d’énergie et voi­là, nous, les humains, nous sommes là. Pourquoi ? Qu’est-ce que les humains sont appe­lés à décou­vrir  en étant appe­lés à la vie suite à cet orgasme cos­mique ?

BN : La réponse à cette ques­tion ce serait un livre de phi­lo­so­phie, pas un livre poé­tique. Je crois que ces théo­rèmes nous apprennent d’une manière magni­fique – parce que, encore une fois, je ne me sens pas vrai­ment l’auteur de ce livre, plu­tôt le scribe -, que le mys­tère on peut jamais l’épuiser, on peut l’approfondir. Le grand poète Lucian Blaga [poète rou­main, 1895-1961] par­lait de ça et je suis de son avis.

CH : Ce n’est pas à l’explication ultime que je vous pro­voque, plu­tôt for­mu­ler le mys­tère. Qu’est-ce que, d’après vous,  nous ne savons pas ?

BN : Il y a deux types de choses que nous ne savons pas. Il y a, d’un coté, les énigmes. En science il y a des énigmes qui s’éclaircissent avec le temps. Il n’y a pas de ques­tions for­mu­lées scien­ti­fi­que­ment, sur la base d’une métho­do­lo­gie scien­ti­fique, aux­quelles on ne puisse pas répondre. On répond. Mais ce que la révo­lu­tion quan­tique du début du XXe siècle nous a mon­tré c’est qu’il y a des ques­tions aux­quelles nous ne répon­drons jamais. Il y a donc un autre type de vrai mys­tère ; le mys­tère c’est quelque chose d’inconnaissable pour tou­jours. La science opère sur l’inconnaissable mais pour un cer­tain temps, cela fini tou­jours par s’éclaircir, et je crois que l’aventure magni­fique de la science dans le XXe siècle est de faire entrer en dia­logue l’inconnaissable et le connais­sable. Ces théo­rèmes poé­tiques, pour moi, c’est  le témoi­gnage de cet incon­nais­sable pour tou­jours. Qui n’est pas du déni, qui n’est pas une faillite de l’humain, c’est tout le contraire, je dirais, c’est don­ner la digni­té la plus haute de l’humain, c’est-à -dire son propre mys­tère irré­duc­tible. Et à ce moment là,  peut-être, nous appren­drons à res­pec­ter l’Autre, à avoir de la vraie tolé­rance.

CH : Vous êtes phy­si­cien, écri­vain et phi­lo­sophe et vos livres témoignent de cette triple voca­tion. Est-ce que vous êtes éga­le­ment un mys­tique ?  Michel Camus par­lait, dans votre cas, d’une méta­phy­sique expé­ri­men­tale. La pra­ti­quez-vous ?

BN : Le mot « mys­tique » je le rejette com­plè­te­ment. La mys­tique dénote, de mon point de vue, une fusion avec l’inconnu. Dans mon cas il ne s’agit pas du tout de cela. Il s’agit d’un dia­logue avec l’inconnu, avec le mys­tère, avec  Dieu ou Dieux au plu­riel, peut importe, mais dia­logue. Dans ce sens là, on peut par­ler, en revanche, comme l’ont si bien dit Michel Camus et René Daumal, on peut par­ler d’une méta­phy­sique expé­ri­men­tale. Vous savez, s’il y a une famille spi­ri­tuelle de laquelle je me réclame c’est jus­te­ment la famille du Grand Jeu. Ce mou­ve­ment, appa­ru en 1930 en France, rivale du sur­réa­lisme, réunis­sait des jeunes incroyables de Reims – René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland – qui étaient inté­res­sés, oui, par la mys­tique, par  René Guenon, par André Breton mais en même temps ils reje­taient tout ça  au nom d’une méta­phy­sique expé­ri­men­tale. 

CH : Qu’est-ce que c’est, au juste, la méta­phy­sique expé­ri­men­tale ?

BN : La méta­phy­sique expé­ri­men­tale déplace l’accent de la pen­sée rai­son­nante, la pen­sée qui pense, qui asso­cie sans cesse, à un autre type de pen­sée,  sans nom. Une pen­sée que j’ai éprou­vée –  je sais de quoi il parle, puisque pour René Daumal [1908-1944] j’ai orga­ni­sé un col­loque à l’occasion de son cen­te­naire, et c’est une figure de mon Panthéon à moi. La méta­phy­sique expé­ri­men­tale c’est dépla­cer  la connais­sance sur le plan de l’éprouvé, du vécu. La connais­sance de l’inconnaissable. C’est un oxy­more qui dit beau­coup sur la pro­gres­sion de l’Etre.

« L’antigravitation poé­tique est aus­si uni­ver­selle que la gra­vi­ta­tion phy­sique.» (Théorèmes poé­tiques, La Nature, 133)

CH : Vous avez créé et théo­ri­sé la démarche de la trans­dis­ci­pli­na­ri­té. Qu’en est-il aujourd’hui de cette théo­rie, dans une époque de plus en plus spé­cia­li­sée, sur­tout tech­no­lo­gi­que­ment ? La trans­dis­ci­pli­na­ri­té arrive-t-elle à fédé­rer les approches ou cela reste, en quelque sorte, une théo­rie mar­gi­nale ? En quoi le monde qui nous attend sera vivable grâce à la trans­dis­ci­pli­na­ri­té ?

BN : Je vais vous répondre par un théo­rème, pas par un dis­cours phi­lo­so­phique. « Equation magique : Science + Amour = Poésie.». Je crois que cela dit les défis que l’on a actuel­le­ment dans cette mul­ti­pli­ca­tion de la connais­sance : on a 8000 dis­ci­plines dif­fé­rentes, 8000 réa­li­tés dif­fé­rentes et le défi c’est de les réunir pour com­prendre ce monde où nous sommes. On a une chance extra­or­di­naire : une avan­cée fabu­leuse de la science mais qui seule ne peut rien faire. On a la chance d’une civi­li­sa­tion – une suite de civi­li­sa­tions – qui nous ont lais­sé un tré­sor de sagesse, mais la sagesse par elle-même ne peut rien faire non plus. Parce que les forces qui sont face à notre tech­no-science sont trop grandes, sont irra­tion­nelles. Donc, ce lieu de ren­contre qui est la trans­dis­ci­pli­na­ri­té est jus­te­ment entre science et poé­sie. Un dia­logue qui peut fon­der une civi­li­sa­tion vivable et durable. On peut l’imaginer. C’est pour ça que l’une des affir­ma­tions des théo­rèmes, qui a fait « scan­dale » par­mi mes col­lègues, c’est « Les poètes sont les cher­cheurs quan­tiques du tiers secrè­te­ment inclus. La rigueur de l'esprit poé­tique est infi­ni­ment plus grande que la rigueur de l'esprit mathé­ma­tique. ». Je ne parle pas d’une écri­ture for­melle, vide, écri­ture pour ne rien dire, jeu de mots, pour moi  l’écriture poé­tique c’est pour apprendre, pour com­prendre. Pour moi, admi­ra­teur de la poé­sie, la poé­sie est une connais­sance. Mais cette connais­sance en dia­logue avec la connais­sance scien­ti­fique peut don­ner nais­sance à quelque chose de nou­veau que j’appelle de tout mon être. Mes efforts sont concen­trés depuis long­temps sur cela, c’est-à-dire cette connais­sance trans­dis­ci­pli­naire, trans­re­li­gieuse, trans­na­tio­nale, trans­cul­tu­relle, quelque chose qui finit une fois pour toute avec les doua­niers : les doua­niers de la réa­li­té, les doua­niers de la connais­sance, les doua­niers qui nous imposent d’être des gens limi­tés, bor­nés, et qui prennent des déci­sions qui mènent tou­jours à des conflits.

Cette prise de conscience est par­tout : je l’ai consta­té en Roumanie, en Brésil, au Costa Rica, au Mexique, dans beau­coup de pays du monde. Il y a une faim incroyable de quelque chose de nou­veau et de vivable. On en a marre de la langue de bois, on en a marre de la véri­té unique, on en a marre de tous ces para­chu­tages de véri­tés qui sont don­nées comme des véri­tés abso­lues qui ne sont que des construc­tions, pour trom­per le peuple. On a besoin de cette ouver­ture. Je ne serais pas appe­lé aux tous les coins du monde s’il n’y avait pas ce besoin. Si cette prise de conscience va se maté­ria­li­ser ou non dans une autre type de civi­li­sa­tion – c’est ça peut-être der­rière votre ques­tion – on ne le sait pas  parce que l’homme est impré­vi­sible.

« La Vallée de l’Etonnement est une val­lée quan­tique : la contra­dic­tion et l’indéterminé guettent le voya­geur.» (Théorèmes poé­tiques, La Nature, 99)

CH : Au Salon du livre de Paris 2013, où la Roumanie a été pays invi­té d’honneur, vous avez ani­mé  une table ronde autour du thème « Les cou­lisses de l’écriture : le prin­cipe d’incertitude. » Quel rôle joue dans nos vies, dans nos réflexions, dans nos créa­tions, l’incertitude ?

BN : J’ai dia­lo­gué avec des invi­tés extrê­me­ment com­pé­tents. Il y avait Solomon Marcus, un mathé­ma­ti­cien et sémio­ti­cien rou­main très ouvert, l’essayiste et tra­duc­teur Bogdan Ghiu et  Houria Abdelouahed, non seule­ment psy­cha­na­lyste, mais éga­le­ment  tra­duc­trice du grand poète arabe Adonis. Elle a tra­vaillé sur ce chef d’œuvre qui s’appelle Le Livre, en trois tomes et chaque tome fait 600-700 pages ! Comment trou­ver des équi­va­lences entre l’arabe et le fran­çais dans le cas d’une grande poé­sie ? 

Nous sommes des êtres d’incertitude. Il y a tou­jours des acci­dents, de l’incertitude dans nos vies. De grands créa­teurs, même en France, l’ont très bien com­pris. En esthé­tique il y a un cou­rant,  l’esthétique quan­tique, où on essaie de mettre ensemble tous les prin­cipes, dont le prin­cipe d’incertitude, dans le jeu d’acteur, et je vais vous don­ner le grand nom de réfé­rence, celui de Claude Régy. Il a écrit un magni­fique livre sur l’incertitude, sur le plan de la mise en scène, sur le plan de la parole dite en scène par les acteurs, sur l’interaction avec le spec­ta­teur [L'Etat d'incer­ti­tude, Les Solitaires intem­pes­tifs, 2002].

Cette incer­ti­tude a appa­ru pre­miè­re­ment dans le domaine de la science pure, de la phy­sique quan­tique, par le prin­cipe de Heisenberg qui disait que si on veut mesu­rer très pré­ci­sé­ment la posi­tion d’une par­ti­cule, à ce moment là la dis­per­sion de l’énergie ou de la vitesse est infi­nie. Donc l’impossibilité de mesu­rer simul­ta­né­ment deux choses que la pen­sée clas­sique croyait que l’on peut mesu­rer. Heisenberg, qui était aus­si un grand phi­lo­sophe, a sen­ti que son prin­cipe peut s’étendre à beau­coup d’autres phé­no­mènes. Personnellement, j’ai fait un tra­vail d’extension de ce prin­cipe d’incertitude dans le domaine de l’information phy­sique et de l’information spi­ri­tuelle, et j’ai essayé de for­ma­li­ser cela dans mes tra­vaux trans­dis­ci­pli­naires. C’est-à-dire, quand nous nous concen­trons trop dans les domaines de la vie cou­rante, on éclipse, on met en poten­tia­li­té, toute l’information spi­ri­tuelle qui existe là depuis tou­jours, à notre dis­po­si­tion ; ou bien si on se concentre seule­ment sur l’information spi­ri­tuelle, par la médi­ta­tion, par la prière, le silence des mots, à ce moment là c’est le monde de tous les jours  qui dis­pa­raît. Donc il y a un jeu de contra­dic­tions entre cette infor­ma­tion spi­ri­tuelle et cette infor­ma­tion phy­sique qui nous donne une clé là-aus­si pour notre évo­lu­tion future en tant qu’individu et en tant que col­lec­ti­vi­té.

                                                                                 

 

Propos recueillis par Cristina Hermeziu

                                                           ***

X