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Beckett prologue

Par |2018-08-15T05:54:43+00:00 9 décembre 2012|Catégories : Critiques|

Dès la fin des années 20 Beckett écrit des poèmes. Et, anec­dote qui a son impor­tance, en 1930 le futur Nobel apprend dans son repère miteux de la rue l’Ulm, le jour même de la date limite fixée pour le dépôt des textes, l’existence d’un concours pour le meilleur poème de moins de cent vers ayant pour sujet le temps. Cette com­pé­ti­tion lit­té­raire est pro­po­sée par Richard Aldington et Nancy Cunard (direc­teurs pari­siens  des édi­tions anglaises Hours Press).  Beckett écrit à la hâte Whoroscope, poème de quatre-vingt-dix-huit vers sur la vie de Descartes, telle qu’elle fut décrite en 1691 par Adrien Baillet. Il rem­porte le concours. « Whoroscope » ( tra­duit de manière peu satis­fai­sante sous le titre « Peste soit de l'horoscope ») sera publié en sep­tembre 1930 sous la forme d’une pla­quette. Il s’agit de la pre­mière publi­ca­tion sépa­rée d’une œuvre de Samuel Beckett.

A la fin des années 20, au début des années 30 Beckett ose une poé­sie qu’il qua­li­fie­ra de « débile plus que d’indélébile » (confi­dence à Pierre Chabert). Les mots ne sont pas encore des "témoins inas­ser­men­tables » (idem). Beckett se contente de jouer avec l’anglais.  Quelques poèmes de la période 1930-1931 (dont "Enueg 2, "Text", "Yoke of liber­ty", "Hell crane to strar­ling", "Alba") seront publiés à Londres en 1935. En 1977, Beckett, à la demande de l'éditeur lon­do­nien  John Calder, repu­blie­ra  une sélec­tion de ses « folies pas­sées » (dit-il) en fran­çais : Whoroscope, Gnome (1934), Home Olga (1934), Echos's bones (1935) ain­si que Six poems  écrits et publiés pour la pre­mière fois en 1931.

L'auteur refuse, cepen­dant, de les tra­duire d’une langue à l’autre.  Il y a de sa part  la cer­ti­tude que ces textes non  seule­ment n'ont plus d'intérêt majeur mais que la publi­ca­tion des pre­miers textes anglais n’étaient pas pro­pices au fran­çais car ils étaient trop colo­rés et exu­bé­rants. Ils vont en effet à l'encontre de ce que le fran­çais pour­ra per­mettre au poète d'exprimer en son sou­ci d'extinction de tout élé­ment trop sug­ges­tif. Leur tra­duc­tion est donc nulle et non ave­nue : elle contre­di­rait la logique interne qui entraîne l'œuvre vers un point de non retour.

Avec la publi­ca­tion de ces pre­miers textes le cor­pus becket­tien est désor­mais pra­ti­que­ment défi­ni­tif à l’exception des lettres. Le livre qui paraît aujourd’hui est loin d’être essen­tiel puisque dans une cer­taine mesure  il contre­dit le mou­ve­ment géné­ral qui emporte l'œuvre vers son extinc­tion et son épui­se­ment. En effet à l'inverse de tant d'auteurs qui, en vieillis­sant, engagent des pro­jets voués par la mort à l'anéantissement, Beckett, comme le sou­li­gna si jus­te­ment Gilles Deleuze dans une confé­rence inédite "achève lui-même l'extinction de son entre­prise".

 Les his­to­riens de la poé­sie ont une mémoire sélec­tive et par­tielle – donc par­tiale. Ils ignorent pour la plu­part Beckett. Il se peut même que cette publi­ca­tion post­hume semble leur don­ner rai­son.  « Whoroscope » pré­sente plus par­ti­cu­liè­re­ment un inté­rêt mineur. Canulars et calem­bour fleu­rissent.  Mots curieux et paro­dies aus­si  – telle, en 1931,  son Le Kid, paro­die du Cid…. Cependant  se  dis­cerne  une solide  culture  scien­ti­fique,  lit­té­raire et phi­lo­so­phique.  Mais quoique grand connais­seur de poé­sie (de Dante, Yeats à Blake, de Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire à Max Jacob et les Surréalistes qu'il tra­dui­sit dans les années trente) Beckett va très vite aller ailleurs.  Pour autant dans les textes de cette époque qui viennent d’être édi­tés, pré­sen­tés (bien) et tra­duits (moins bien) par Edith Thomas l'influence de Rimbaud et Baudelaire, de Mallarmé et Apollinaire reste impor­tante.

On peut donc se deman­der si cette publi­ca­tion était judi­cieuse. De son vivant Beckett s’y refu­sa. Son léga­taire (H. Causse) eut néan­moins par l’auteur lui-même la lati­tude de pro­po­ser ce qu’il enten­dait. Et Edith Fournier qui veille sur l’œuvre (Elle est un peu à Beckett ce que Paul Thévenin fut à Artaud) a esti­mé cette publi­ca­tion judi­cieuse. Elle l’est sans doute pour les spé­cia­listes. Plus géné­ra­le­ment pour­tant ces poèmes res­tent très secon­daires et font même de l’ombre aux poèmes pos­té­rieurs. Et si la matière de l'imaginaire com­mence à être  mise en doute c’est de manière incons­ciente.  Avec  « Poèmes sui­vis de Mirlitonnades » la poé­sie de Beckett trou­ve­ra toute sa  "lumière autre" selon Bram van Velde l’ami de tou­jours.  Pour l’heure, le temps n’était pas celui que John Lewis, came­ra­man de l'auteur pour la plu­part de ses films rele­vait lors du tour­nage de Nacht und Traüme : "c'était pour Beckett de plus en plus dif­fi­cile d'écrire encore des mots sans avoir le sen­ti­ment que c'était un men­songe". Il fal­lait donc attendre ce qu’affirme de son côté « L’innomable » au début des années 50 : "La recherche de faire taire sa voix est ce qui per­met au dis­cours de se pour­suivre". Tout le reste lit­té­ra­ture. Les poèmes du début sont de la lit­té­ra­ture.

 

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