> Benoît Gréan, Caroline Coppey, Bleu jour

Benoît Gréan, Caroline Coppey, Bleu jour

Par | 2018-05-27T03:17:39+00:00 25 août 2014|Catégories : Critiques|

Bel ouvrage, qui, au moyen de papiers calques et de pages où se lit le fré­mis­se­ment (des rouges, des jaunes, des bleus…) arra­ché au silence de la cou­leur, réin­vente, pas à pas, la danse du dire et de la forme, de la poé­sie et de la pein­ture, du trait et du signi­fiant.
Ont été conser­vées pour l’élaboration de ce livre « onze images tirées d’une suite de onze Palettes sélec­tion­nées par­mi les deux mille trois cent dix Palettes exis­tant à ce jour », tra­vail patient auquel s’adonne Caroline Coppey depuis 1998.
Qu’y a-t-il d’unique dans la cou­leur ? En quoi chaque cou­leur est-elle monade, petit monde fer­mé sur soi, sur sa réso­nance intime en même temps (et dans le même élan) que poreuse fron­tière invi­tant à faire que se touchent – sans qu’il soit besoin d’un seul geste pour cela – soi-même et l’autre, l’identité et le monde, le défi­nis­sable et le flou… ?
En somme, en quoi la cou­leur est-elle tout à la fois recluse dans son uni­ci­té et ouverte sur l’ailleurs (qu’est onto­lo­gi­que­ment le réel), sur sa sym­bo­lique, mais éga­le­ment sur son indé­fi­nis­sable, sur le sans-contours des musiques par quoi le visible nous par­vient (chu­chote jusqu’à nous), et sans pause nous fuit, dans le moment même où il nous par­vient ?
Ce ques­tion­ne­ment savant, Caroline Coppey le met en scène, en lieu. Elle le met au tra­vail, aidée pour cela par les poèmes, à la den­si­té d’albâtre, de Benoît Gréan.
Poèmes qui, dans le pro­lon­ge­ment exact des beaux recueils parus aux édi­tions Atelier de l’agneau (Mai, 2001 ; Monstres tièdes, 2003 ; Corps et riens, 2006), donnent à voir le monde, son trouble, en même temps qu’ils se refusent à lui.
En lisant l’œuvre com­plète de Gréan (y com­pris ses plus récents textes), l’on com­prend com­bien ses poèmes, s’ils se refusent in fine au monde, en conservent la trace. Magnifique et secrète.
Le monde est l’eau de car­rière des poèmes qui, tous, sont tel le gypse, l’albâtre, ou le marbre, et ain­si furent tendres au moment de leur extrac­tion (de quel puits d’obscurité, de quel noir de la mémoire). Tendres, c’est-à-dire en proie à un secret lyrisme. C’est plus tard, bien plus tard, au moment de perdre leur eau de car­rière, que les poèmes se sont soli­di­fiés. Ont dur­ci jusqu’à se pré­sen­ter sous la forme que nous connais­sons aujourd’hui. Et que donne à voir – bel­le­ment grâce aux édi­tions Lieux dits – Bleu jour.

 

Deux extraits :

 

Les yeux ban­dés
s’avancer sur un fil
pal­per le vide et la dis­tance
 

ama­douer de criants ter­ri­toires
 

dégom­mer le mot cru de la chose
 

*
 

Une blan­cheur explose
au faîte des noir­ceurs
répand pig­ments sur
ciels pre­miers
 

sécrète un criant para­dis
dans la dou­leur des
mises au monde

 

 

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