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Berlin, 1980

Par |2018-11-12T23:31:07+00:00 22 mars 2013|Catégories : Blog|

 

À E.K

Un fruit écla­té en deux il saigne sur l’asphalte
écorce fen­due d’un coup  au plein de l’été

L’homme y pense le matin en ouvrant les yeux
puis embru­mé de fatigue et de nuit quand il les referme
il écarte en grand les rideaux face à la ligne qui barre le ciel
et pose machi­na­le­ment la main sur le poêle de faïence
froid comme il fait froid
ça aurait pu être ailleurs
aurait pu ? pour­rait ? oui, pour­rait…

Perpendiculaire grise la rue nau­fra­gée obs­truée condam­née
aveugle au jour fer­mée aux sou­rires fluides à l’eau bleue des regards
par­fum de lilas en mai et feuilles de menthe fraîche en été
murée artère bou­chée no future
tes­sons bri­sés sans issue dead end

Station Osloerstrasse, Pankstrasse, Gesundbrunnen
enfouie dans le tun­nel
loin dans le ventre de la baleine la ligne du mur
comme si on pou­vait  l’oublier
regards d’eau bleue sou­rires lim­pides rêves de loin­tain et d’ailleurs
ils se ferment dans la lumière éclip­sés de leur être
doigts repliés les mains se crispent au fond de leurs poches de laine
cer­tains jours l’épaisse nuée de février
éloigne le mur pul­vé­ru­lence jau­nâtre
il se dis­sipe s’évapore
une trêve déci­dée par le ciel

L’homme debout à la fenêtre arrose fiè­re­ment sa plante verte
méti­cu­leux essuie la pous­sière sur ses feuilles
efface-t-on une suite de jours
ense­ve­lis un par un dans la suie ?
il tourne emprunte la per­pen­di­cu­laire grise
remonte la rue bar­rée son des­tin scel­lé
ciel balayé de nuages – main­te­nant on a tou­jours froid –
grimpe les marches face au mur
de l’autre côté comme si de rien n’était
entre-deux de friches no man’s land
le mira­dor un échas­sier de métal qui s’accroche à la rive
une ombre en uni­forme et des jumelles qui s’entêtent
poids de l’œil bra­qué qu’il ne voit pas et qui ne le quitte plus
des lapins jouent dans l’herbe drue
courent d’un bout à l’autre  de l’étrange prai­rie
sur­face tran­quille de terres minées embrous­saillées de bar­be­lés
entendent-ils sous le sol her­beux
le fra­cas des machines le gron­de­ment des foreuses
là où les hommes ont sépa­ré
ce que le ciel ne peut divi­ser
étrange laby­rinthe
les rails polissent leurs lames
et trans­percent la nuit
fabri­quée à coups de pics et de giclées de béton

L’homme debout à la fenêtre arrose sa plante verte
en détache une feuille recro­que­villée
Schönholz Wollankstrasse Borholmer Strasse
il n’y voit plus rien dans la brume
frotte du doigt la vitre brouillée
ten­du vers l’instant brève échap­pée
son bon­heur du soir lorsque tombe l’obscurité
la façade cré­pie de gris triste bis­cuit qui s’émiette
de l’autre côté du mur là-bas
des fenêtres pour pla­nètes
lampes pâles des cui­sines qui s’éclairent
cette tié­deur que l’on couve de ses paumes
chauf­fées de mur­mures et de mots
elle est pen­chée sur la table et pose les assiettes
il a juste le temps d’apercevoir
ses che­veux clairs et souples noués sur sa nuque
puis très vite
un grin­ce­ment d’essieux quand le train ralen­tit
sans s’arrêter
la sen­ti­nelle armée métro­nome brun sur le quai
le train ne s’arrête pas
l’homme glisse dans sa poche
un caillou blanc le serre entre ses doigts

deux rails côte à côte ne se ren­contrent jamais
même s’ils peuvent se voir
en admet­tant que des rails puissent se voir
ils en ont vou­lu ain­si…
en veulent ain­si ?

la gare est déserte à Schönholz
aujourd’hui bois d’herbes folles
et de pierres dis­jointes
près de la voie deux bot­tines de cuir noir­ci
refuge des pis­sen­lits
avant leurs migra­tions stel­laires
et per­sonne pour se rap­pe­ler
per­sonne pense l’homme
dans l’escalier aux car­reaux bri­sés
sta­tion Schönholz sous la bruine

à sa fenêtre il prend la plante verte
la pose dou­ce­ment sur la table près du fau­teuil
se pré­pare à fer­mer les rideaux
aurait pu ? pour­rait ?  pour­rait…

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