> Bernard Desportes, Irréparable quant à moi/​André du Bouchet

Bernard Desportes, Irréparable quant à moi/​André du Bouchet

Par | 2018-05-25T22:34:25+00:00 15 mars 2015|Catégories : Critiques|

 

Ce très beau livre cerne très bien la poé­sie d’André du Bouchet qui tou­jours nous échappe. Mots clairs et pré­cis, pen­sées nettes et péné­trantes s’associent pour éclai­rer un des rares poètes à pou­voir vrai­ment por­ter ce nom. La poé­sie n’y est pas hasard mais pro­fonde réflexion sur la vie et sur ce qui la trans­crit : la langue. Cette poé­sie qui nous fait exis­ter  nous pro­jette en avant par tous ses moyens et laisse au fond de nous un goût d’inaccompli, d’un com­men­ce­ment tou­jours à com­men­cer, d’une éten­due vierge où la blan­cheur nous sert de guide en même temps qu’elle obs­cur­cit notre pré­sence. Ce livre fort est aus­si l’expression d’une ami­tié et d’une empa­thie dont le choix de lettres témoigne. Approcher l’homme était com­prendre que la poé­sie et la vie d’André du Bouchet n’étaient qu’une seule pré­sence.

Comment par­ler d’André du Bouchet sans par­ler de la parole qu’il a tant ques­tion­née pour abou­tir à cette parole tra­ver­sée, ins­crite dans un non moins excellent livre cri­tique de Jacques Depreux, qui devient double : son propre écho et sa nou­veau­té, nou­velle parole alors qui dit le monde et le monde dans sa dif­fé­rence, cette paral­lèle.

La rup­ture est la parole enten­due sur son inter­rup­tion qui la relance : elle sur­git de ce qui est hors langue dans la langue. Voici tout du Bouchet : cela n’est pas le cri, mais la part inac­ces­sible, inad­mis­sible, étran­gère, insen­sée qui tra­verse la langue dans la langue même… Là sous le soleil, langue qui est et n’est pas, monde à nou­veau autre, pré­sent absent, cette parole, comme cou­ron­ne­ment de l’être dans sa pré­ca­ri­té, frappe par son par­ler au quo­ti­dien. L’éclat n’est éclat que d’un  moment quand la parole fuse ajus­tée à l’instant qu’elle aura dépas­sé. Nous sommes alors au plus loin de nous dans la proxi­mi­té d’un dire qui ne subi­ra nulle contra­dic­tion, excep­té de notre part. Face qui à nou­veau sur­prise libé­re­ra l’autre face dans sa part d’acceptable, monde alors à soi sup­por­table.

Poète de l’inachèvement de la phrase et de la dis­lo­ca­tion du poème brusque en éclats, il s’acharne à recons­truire, à ser­rer ce que la parole, et ce qu’elle repré­sente c’est-à-dire la vie, fait écla­ter. Travail inces­sant, inutile – qui ne trouve son uti­li­té que dans le poème sans cesse repris- comme conso­li­dé par apports suc­ces­sifs, chan­ge­ments, remise en chan­tier autre, bref vivant lui aus­si d’une non fixa­tion, d’un com­bat, en fait, pro­je­té dans un infi­ni qui en est peut-être le terme. Le poème est ce fini qui ne finit pas par nature et par néces­si­té d’être. Véritable enga­ge­ment pour et dans un calme pro­vi­soire, nous sommes jetés à la face du monde qui nous ébranle et nous révèle vivants.

Ce livre de Bernard Desportes n’explique pas la poé­sie d’André du Bouchet, mais la fait sur­gir dans ce qu’elle a de pré­sent et d’intemporel dans la réa­li­té du monde. Cette vue d’ensemble ne se laisse pas prendre, c’est un éclair sur une œuvre pro­fonde qui n’est énig­ma­tique qu’en appa­rence. C’est la tra­duc­tion de notre pré­sence dans ce qu’elle a de tra­gique parce qu’elle est résis­tance, vou­loir être sur le che­min, le même com­pact et dis­lo­qué, che­min sans cesse per­du, sans cesse gagné et qui ne s’achève pas. Dans la mati­té de l’écho, cette poé­sie nous frappe parce que l’homme y côtoie l’éternité. Poésie sans désir et sans dégoût, elle est comme « ciel est », consta­ta­tion qu’aucune expli­ca­tion ne sou­lage dans sa véra­ci­té.  C’est le nous sommes, affir­mé dans une audace dis­crète et non pas une volon­té de par­tage. En fait, c’est une mise à dis­tance de la vie sou­le­vée à bras le corps. Le che­min, dès lors, peut se tra­ver­ser car il n’est ren­du à aucune néces­si­té. Le monde j’y suis sans moi avec moi et au total s’y gagne une fra­ter­ni­té parce qu’elle peut briller sans cause. Ce qu’a trou­vé André du Bouchet c’est l’homme par-delà les mots dans sa nudi­té simple : vivre au jour le jour, sans arti­fice, au point zéro sans espoir, sans sou­ci d’être que d’être déta­ché de toute forme de domi­na­tion, dans la com­pli­ci­té de la main ten­due et d’un espace à occu­per au seul sou­ci de la pré­sence.

Du Bouchet aura reca­dré l’homme face au monde en lui ren­dant sa place, certes éphé­mère, mais réelle. On n’escamote pas la parole d’André du Bouchet, elle nous accom­pagne dans une réa­li­té qui n’appartient qu’à nous. La force du mou­lin est de nous rendre le grain  inen­ta­mé et de lais­ser cha­cun à sa vie : il ne délivre que cette parole en pure perte qui seule donne accès – « Ne te retient que ce que tu ne peux sai­sir », affirme du Bouchet. Le tout dans le poème tou­jours à écrire, à réécrire.

Desportes, com­plice de la poé­sie de du Bouchet, laisse un champ de réflexions ouvertes. Il nous guide à tra­vers l’œuvre par une approche pré­cise et ration­nelle à sans cesse gra­vir dans ce qu’elle a vou­lu : une forme à l’image de son dire. L’auteur sou­ligne bien qu’il y a inco­hé­rence et lisi­bi­li­té du récit. Le monde existe bien mais il est inabor­dable, le seul espoir qui reste est celui de la parole  dans laquelle il faut s’enfoncer et peut-être s’y ter­rer, tel à quoi se réduit la poé­sie. Il nous reste bien  une his­toire, un signe humain : « Je vais droit au jour tur­bu­lent » celui d’une marche dans le pré­sent du monde-un monde neuf, vibrant, infi­ni.

Desportes a su res­té au-des­sus du com­men­taire, celui qui altère la poé­sie, elle qui ne s’enracine nulle part, d’un coup pré­sence où un récit ne pré­cède pas.

Les mots n’accèdent à la parole que par dépos­ses­sion. Ils ne donnent rien. Ils montrent. Les paroles qui se heurtent inter­disent toute pen­sée, c’est un souffle qui passe, à peine sai­sis­sable. L’écriture de du Bouchet est sans mémoire et sans ave­nir, elle est parole et écho de la parole. Le lec­teur a l’impression d’être sur un retard, c’est l’écart qui nous sur­prend. Notre vigi­lance se perd, nous accep­tons le poème comme la meule de l’autre été, pré­sente mais introu­vable. Légèreté et den­si­té, dit et non dit, parole et silence, se par­tagent le blanc comme une résur­gence dans un poème qui n’est qu’une for­mu­la­tion pro­vi­soire. « Wege nicht Werke », nous dit Martin Heidegger, mot qui n’indique ou n’éclaire rien d’extérieur au mot. André du Bouchet crée les condi­tions de l’hospitalité, sa poé­sie tra­verse le monde, tra­verse le poème et ne s’y attarde pas.

Poésie lumi­neuse, vivante, il est impos­sible d’en par­ler, presque, c’est-à-dire d’y ajou­ter. Poésie seule et à l’exclusion de toute autre chose. Le voca­bu­laire y est simple, clair, mais le poème nous dépasse. Nous sommes dedans et en dehors à la fois. Comme toute poé­sie, elle échappe au code du lan­gage ordi­naire, mais ici aus­si, au code du lan­gage poé­tique lui-même. Ancrée dans le réel, elle s’en écarte. Il y a un au-delà de la parole qui rejoint quelque chose devant nous de pré­gnant, d’insaisissable par l’intellect. Poésie qui brille indé­pen­dam­ment de ce qui la fait naître et de ce qu’elle dit. Laissons le der­nier mot au phi­lo­sophe  Henri Maldiney : «  La poé­sie d’André du Bouchet, étran­gère au savoir, ne signi­fie pas ce qu’elle désigne. Elle l’appelle avant la langue. »

Jean-Marie Corbusier a publié Georges Perros /​ Un pas en avant de la mort, chez Recours au Poème édi­teurs

 

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