> Bernard FOURNIER : Histoire de l’Académie Mallarmé.

Bernard FOURNIER : Histoire de l’Académie Mallarmé.

Par |2018-10-17T03:03:57+00:00 16 juin 2016|Catégories : Critiques|

 

L'histoire lit­té­raire fran­çaise est truf­fée d'académies, d'écoles et de prix… À ne plus savoir qu'en faire ! Mais, plus sérieu­se­ment, si l'Académie fran­çaise (on y trouve quelques écri­vains de valeur) fut créée en 1635 par Richelieu afin de défi­nir la langue fran­çaise par la rédac­tion d'un dic­tion­naire dont la neu­vième édi­tion est en cours d'élaboration, si l'histoire du Prix Goncourt est bien connue, y com­pris dans ses détails, on ne sait pas grand chose des autres ins­ti­tu­tions… Mais l'objet de cet article n'est pas de retra­cer l'histoire de ces deux nobles ins­ti­tu­tions. Bernard Fournier vient de publier un essai consa­cré à l'Académie Mallarmé qui com­mence par ces mots : "L'historique des lieux poé­tiques reste à faire". Il faut y aller voir.

 

Bernard Fournier cir­cons­crit son étude à la période 1913-1993. Pourquoi ces dates alors que l'Académie Mallarmé a été offi­ciel­le­ment créée en 1937 ? 1913 est l'année où se consti­tue "une sorte d'association […] sous la déno­mi­na­tion « Les poètes des Mardis de Mallarmé »". 1993 est l'année où Guillevic démis­sionne de la pré­si­dence de l'Académie Mallarmé. Ce qui ne va pas sans obs­cu­ri­té car la période 1993-2016 est pas­sée sous silence… Encore que Bernard Fournier ne s'empêche pas de débor­der lar­ge­ment cette limite de 1993… Le lec­teur pres­sé remar­que­ra que le livre est impri­mé de deux façons : alternent des pas­sages en noir sur blanc et des "hors-textes" impri­més sur fond gris qui explorent le contexte de l'époque (évé­ne­ments, poètes, publi­ca­tions…). Bernard Fournier n'hésite pas à rela­ter objec­ti­ve­ment les reproches qui ont pu être faits à Edmond Bonniot ou à Édouard Dujardin (cha­pitre 3). Si Paul Claudel figure par­mi les pre­miers à appar­te­nir à la socié­té Mallarmé, cette der­nière connut quelques dif­fi­cul­tés pour se créer dues aux hési­ta­tions de cer­tains. Le pro­blème est posé d'une réunion de poètes autour de la figure de Mallarmé ou d'une asso­cia­tion des­ti­née à pro­mou­voir la poé­sie, les débats sur la com­po­si­tion de l'association et du comi­té sont labo­rieux et Bernard Fournier entre dans le détail des choses et montre à tra­vers les docu­ments exploi­tés, la com­plexi­té de la recherche d'un équi­libre : c'est tout l'intérêt de cette par­tie de l'essai consa­cré à la pré­his­toire de l'Académie Mallarmé. Bernard Fournier cite lon­gue­ment André Fontainas qui pré­sente en 1925 un pro­jet pour trans­for­mer et élar­gir la Société exis­tante afin de sur­mon­ter la crise qu'elle tra­verse. Mais ce pro­jet n'aboutit pas. Il n'est donc pas éton­nant qu'après 1929, la Société Mallarmé, dans sa confi­gu­ra­tion du moment, cesse ses acti­vi­tés, faute de cohé­sion. Bernard Fournier passe alors à la par­tie sui­vante de son essai : la fon­da­tion de la pre­mière Académie Mallarmé…

 

Et il com­mence par un long déve­lop­pe­ment sur le sens du terme aca­dé­mie d'où il res­sort que l'Académie Mallarmé, dans l'esprit de ses fon­da­teurs, est une ins­ti­tu­tion qui entend per­pé­tuer le sou­ve­nir de Stéphane Mallarmé et qui décer­ne­ra un prix chaque année à un poète dont l'œuvre est déjà faite mais dont la renom­mée est appa­rem­ment insuf­fi­sante. Complétée par le don que fait Édouard Dujardin de sa pro­prié­té au dépar­te­ment de Seine-et-Marne pour en faire une mai­son de retraite accueillant les poètes néces­si­teux… Mais cer­tains subo­do­re­ront der­rière cette géné­ro­si­té un com­por­te­ment plus inté­res­sé… Les heu­reux "élus" se pressent mal­gré quelques réti­cences que Bernard Fournier ne manque pas de signa­ler par­fois lar­ge­ment : ain­si celles d'Edmond Jaloux qui "demeure dans le dilemme des émules de Mallarmé et [dont les] pro­pos sont pré­mo­ni­toires quand il envi­sage une socié­té à éclipses". Mais Bernard Fournier qui béné­fi­cie du recul néces­saire ne joue pas les Cassandre quand il note : "Mais, somme toute, l'histoire le démen­ti­ra, car l'Académie Mallarmé se veut réso­lu­ment une Académie de poètes au-delà de la per­sonne de Mallarmé, de son œuvre de poète…" C'est donc tout à son hon­neur que de faire un tour d'horizon des cri­tiques (par­fois acerbes comme celles de Paul Léautaud) que ce pro­jet de créa­tion fait naître. Le grand mérite de cette nou­velle Académie sera de ne pas être dans le sillage du sym­bo­lisme "mais de se mon­trer ouverte à toutes les écoles" pour reprendre les mots de Michel Jarrety. L'Histoire lui don­ne­ra rai­son mais les trac­ta­tions dure­ront plus d'un an avant que l'Académie ne soit offi­ciel­le­ment ins­tal­lée.

 

Bernard Fournier ne dis­si­mule rien des dif­fi­cul­tés et des désac­cords ren­con­trés lors de la mise en place de cette Académie : il dépouille de nom­breuse lettres échan­gées par les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes mais aus­si la presse de l'époque qui rend compte des évè­ne­ments mar­quants de la nou­velle ins­ti­tu­tion. Rien n'est épar­gné au lec­teur de la recherche de sub­tils équi­libres quant à la com­po­si­tion de l'Académie, des pré­fé­rences et des ini­mi­tiés des uns et des autres, des chi­ca­ne­ries sur les sta­tuts ou les moda­li­tés de vote, ni de l'hostilité de cer­tains à Édouard Dujardin… Peut-être est-ce dû aux lettres ana­ly­sées par Fournier et aux articles de presse ? Il faut sou­li­gner l'absence d'archives du secré­ta­riat de l'Académie et le fait que de nom­breuses sources n'ont pu être iden­ti­fiées et a for­tio­ri exploi­tées. En tout cas, Bernard Fournier fait preuve d'un franc-par­ler évident : "On com­prend les opi­nions reli­gieuses des cri­tiques, mais on se demande ce qu'elles viennent faire à ce moment dans le recru­te­ment d'une Académie qui ne parle pas de reli­gion". Il est vrai que les choses durent et que la mal­chance s'y met puisque le pré­sident de la nou­velle ins­ti­tu­tion (Francis Vielé-Griffin) meurt en novembre 1937 et qu'il fau­dra attendre mars 1938 pour que celle-ci désigne un nou­veau pré­sident en la per­sonne de Saint-Pol-Roux… De même les trac­ta­tions et intrigues qui ont débou­ché sur l'attribution du pre­mier Prix Mallarmé à Jacques Audiberti pour Race des hommes sont vues à tra­vers le dia­logue épis­to­laire Fontainas /​ Mockel, pour les rai­sons évo­quées ci-des­sus.

Sans entrer dans le détail de cette troi­sième par­tie consa­crée à la pre­mière Académie, force est de consta­ter que ce n'est pas la réus­site glo­rieuse qu'on aurait pu ima­gi­ner. Non parce que seule­ment Bernard Fournier a l'honnêteté, plu­sieurs fois répé­tée, de dire qu'il manque de pré­ci­sions ou de sources pour étayer ses affir­ma­tions. Ce qui fait que la période 1939-1945 est par­ti­cu­liè­re­ment confuse avec 2 ou 3 lau­réats cer­taines années et 0 à d'autres. Mais sur­tout parce que cette pre­mière Académie finit tris­te­ment dans une espèce de déroute qui est la consé­quence du com­por­te­ment d'Édouard Dujardin dont les sym­pa­thies pro-alle­mandes ont fait qu'il fut taxé de col­la­bo­ra­tion avec l'ennemi à la Libération. Curieusement, Bernard Fournier ne cite pas en notes (en bas de la p 272) ses sources : il se contente de pré­ci­ser (dans les notes 516 à 518) ce que sont le CNÉ et le Front National (de l'époque !) et qui est Claude Morgan. Mais l'essayiste est un peu hâtif quand il affirme que "Claude Morgan 1 est le direc­teur des Lettres fran­çaises qui viennent d'être créées" (nous sommes en août 1944). Par ailleurs, Bernard Fournier, indul­gent, passe rapi­de­ment sur l'épuration : "La guerre a ain­si eu pour consé­quence d'exacerber quelque peu les carac­tères et les ini­mi­tiés rési­duelles". On peut cepen­dant rete­nir ces autres mots de Fournier : "L'Académie Mallarmé est née au mau­vais moment. Mais elle eut sa néces­si­té, et c'est cette néces­si­té qui va la faire revivre". Rappelons qu'elle est née en 1937, peu avant la seconde guerre mon­diale, mais que dans les années 60 elle est mori­bonde depuis long­temps…

 

Née d'une idée de Michel Manoll, après le décès des deux der­niers aca­dé­mi­ciens encore vivants en 1974, cette nou­velle Académie se dis­tingue de la pre­mière dès ses débuts : ses membres n'ont pas connu Mallarmé et Manoll (comme plu­sieurs des pre­miers membres) venait de l'École de Rochefort qui est assez éloi­gnée du sym­bo­lisme… Se fon­dant sur le récit de Denys-Paul Bouloc (qui fut le Secrétaire géné­ral de cette nou­velle ins­ti­tu­tion), Bernard Fournier met en évi­dence ses inno­va­tions : pré­sence de cri­tiques (par ailleurs poètes) par­mi ses membres, élec­tion de membres étran­gers fran­co­phones, dési­gna­tion de membres cor­res­pon­dants étran­gers non fran­co­phones… Si l'on ajoute à ces nou­veau­tés, le prix des­ti­né à dis­tin­guer un poète vivant pour la qua­li­té de son écri­ture, tous les élé­ments sont réunis pour que la deuxième ver­sion de l'Académie Mallarmé connaisse le suc­cès. Mais après des débuts glo­rieux (mécé­nat, musée Mallarmé…) les choses s'enlisent et l'Académie devient "par­fai­te­ment inutile" selon les mots de Charles le Quintrec son vice-pré­sident en novembre 1995. L'institution est vic­time des aléas de la vie poli­tique, la fameuse antho­lo­gie de l'Académie ne ver­ra jamais le jour, la revue s'arrêtera à son n° 3… Fatigué sans doute, Guillevic démis­sion­ne­ra en 1993. C'en est fini d'une ère fas­tueuse qui doit beau­coup au poète de Carnac mais aus­si au mécé­nat d'Yves Rocher, pour dire les choses vite… C'est aus­si la fin de l'essai de Bernard Fournier si l'on excepte les 55 pages d'annexes.

 

Le défi que devra rele­ver l'Académie Mallarmé en 2016 n'est pas mince : c'est celui de la place de la poé­sie dans la socié­té actuelle. Jamais les poètes n'ont été aus­si nom­breux semble-t-il, jamais ils n'ont été aus­si peu lus. Lors de son ins­tal­la­tion en juin 1975, la nou­velle Académie publie un com­mu­ni­qué de presse qui rap­pelle les six points qui seront les siens, mais Bernard Fournier note : " … force est de consta­ter que seuls les deux der­niers points seront réa­li­sés". Il s'agit de la sélec­tion tri­mes­trielle et du Prix annuel ; les autres (défense des poètes, amé­lio­ra­tion des rap­ports entre ces der­niers et les édi­teurs, ren­for­ce­ment de la pré­sence de la poé­sie dans l'enseignement et les moyens d'information, par­ti­ci­pa­tion aux grands col­loques) n'ont guère avan­cé. Et ce n'est pas la conclu­sion opti­miste de l'essayiste qui fera chan­ger d'avis le signa­taire de ces lignes. La poé­sie est deve­nue, mal­gré les efforts des poètes qui font par­tie de l'Académie Mallarmé, la parente pauvre de l'édition ; elle a l'image d'une acti­vi­té déri­soire, sinon hon­teuse, dont les poli­tiques ne se sou­viennent (et encore) que pour grap­piller quelques voix ! Le compte d'auteur fait tou­jours les choux gras de quelques mar­gou­lins, le Printemps des Poètes se bat contre des mou­lins à vent et se trouve par­fois en dif­fi­cul­té finan­cière, l'économisme fait des ravages… À tel point que l'on pour­rait s'étonner encore de la per­sis­tance de cette acti­vi­té lit­té­raire ! Du tra­vail reste à faire.

 

Les sources consul­tées par Fournier sont consi­dé­rables (plus de sept pages dans les annexes) mais là aus­si de l'ouvrage reste à faire pour en décou­vrir de nou­velles et Bernard Fournier ne manque pas de le sou­li­gner à l'occasion. S'il a fait un tra­vail de pre­mière impor­tance avec cet essai, ses pro­pos qui jus­ti­fient l'arrêt en 1993 ("Après cette date, nous entrons dans le temps contem­po­rain qui n'appartient pas à l'historien") pèchent par excès de modes­tie, même si l'on peut com­prendre ses scru­pules à par­ler d'une actua­li­té brû­lante. Il faut donc espé­rer qu'un auteur prenne le relais car il y a beau­coup à dire sur l'activité de l'Académie Mallarmé depuis 1993. Sans doute la pas­sion sera là, sans doute les excès ne seront pas tou­jours évi­tés. Mais c'est le prix à payer pour que les choses avancent…

 

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Note.

1. Quelques mots sont néces­saires sur l'histoire de ce jour­nal même si en 1944 Claude Morgan en est le direc­teur comme l'affirme B Fournier ; il le sera même de 1942 à 1953, date à laquelle Aragon prend la relève. Les Lettres fran­çaises furent créées en 1942 par Jacques Decour et Jean Paulhan. Mais Decour fut arrê­té en février 1942 et fusillé le 30 mai au fort du Mont-Valérien ; le pre­mier numé­ro ne parut pas et les textes furent détruits… Cependant Claude Morgan qui tra­vailla en liai­son avec Decour retrou­va en juillet 1942 l'atelier où devait être impri­mé le jour­nal. Ce n'est qu'en sep­tembre 1942 que parut le n° 1 du jour­nal, les articles n'étant pas signés et l'ours brillant par son absence pour des rai­sons évi­dentes de sécu­ri­té. 19 numé­ros parurent de sep­tembre 1942 à août 1944 aux­quels il convient d'ajouter le n° spé­cial consa­cré à Oradour-sur-Glane daté du 1er août 1944. Le lec­teur inté­res­sé pour­ra se repor­ter à l'ouvrage de François Eychart et Georges Aillaud, Les Lettres fran­çaises et Les Étoiles 1942-1944 dans la clan­des­ti­ni­té, paru en 2008 aux édi­tions du Cherche-Midi.

 

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