> Cahiers étoilés d’une légende de Francesca Y. Caroutch

Cahiers étoilés d’une légende de Francesca Y. Caroutch

Par |2018-10-23T10:11:17+00:00 16 octobre 2013|Catégories : Blog|

A cette époque où le numé­rique et la lai­deur, l’imposture, la régres­sion et l’hypocrisie triomphent, nous avons plus que jamais besoin de ce genre de petit livre de poche : livre magique, livre que l’on emporte avec soi, tel un « charme », en voyage.

   J’allais dire livre-joyau. C’en est un : cou­ver­ture souple, brillante, lumi­neuse, colo­ris chauds, très sobre, pour­tant.

   Le tableau de François Augiéras, d’une col­lec­tion pri­vée, illu­mine cette cou­ver­ture. Il est d’une beau­té, d’un mys­tère et d’une immense dou­ceur.  Un ado­les­cent guide ten­dre­ment une jeune fille, debout sur une barque des Morts. Au-des­sus d’eux, un grand oiseau imma­cu­lé s’envole. Nous voi­ci trans­por­tés au pays où les déesses ne vieillissent et ne meurent jamais, pas plus que les divins oiseaux blancs de la vision qui les pro­tègent, dans un ciel très ancien  – ou futur, on ne sait.

   C’est un livre qui semble réa­li­sé d’abord pour la jouis­sance de la  main. Elle le caresse, et ne le lâche plus. Ce sera l’ami des che­vets et des tables basses, émet­tant ses radia­tions, à dis­tance. C’est un livre qui vit, tel un petit soleil.

   C’est aus­si un cri.

    L’écrin ren­ferme une sorte d’exorcisme, tel­le­ment intense et inat­ten­du que nous sommes quelques uns à en  être res­tés aba­sour­dis. Dans sa pré­face aux Cahiers étoi­lés d’une légende, la poé­tesse et cri­tique uni­ver­si­taire Camille Aubaude, qui publia déjà de péné­trantes études sur Caroutch, met  l’accent sur le fait que cette suite poé­tique, très forte, est une « sur­pre­nante fable phi­lo­so­phique ». Elle ajoute que l’auteur a choi­si la par­rhe­sia, le « dire-vrai » des anciens grecs ; tout ce qu’elle écrit est donc  véri­dique et véri­fiable, avec les risques inévi­tables que cela com­porte.

   « La beau­té, c’est la véri­té », disait Augiéras. Cet écrit de Caroutch est aus­si vrai que ceux de son éveilleur, tra­cés avec le sable et le sang du désert.

 

      Ce pay­san céleste
      m’apprend la reli­gion des astres
      et son pou­voir aphro­di­siaque
      ll m’apprend l’éveil
      Il  a les constel­la­tions dans la peau
      l’azur dans le sang
 

        Je com­pris rapi­de­ment que la poé­tesse, éga­le­ment essayiste et roman­cière, venait de rompre  le pacte de silence qui la liait à François Augiéras, alias Abdallah Chaamba, depuis l’époque où,  lycéenne, elle venait de publier ses pre­miers poèmes – poèmes qui furent d’ailleurs les arti­sans de l’évènement fon­da­teur de la ren­contre.

      La rela­tion lit­té­raire entre Caroutch et Augiéras était connue depuis ses 20 ans, puisqu’ils écri­vaient tous deux dans Structure, la revue diri­gée par le père de la poé­tesse. Dans Recours au poème, elle publia au début de 2013 un  Hommage à Lydia Claude Hartmann, son âme-sœur séfa­rade, depuis ses quinze ans ;  elle y évoque nos débuts en poé­sie à tous trois, à Paris. Le nom d’Augiéras appa­raît natu­rel­le­ment. Mais jamais aucune confi­dence ne fran­chit les lèvres de la poé­tesse, ni dans ce témoi­gnage sur la vie poé­tique au Quartier latin, après le milieu du siècle der­nier, ni dans ses textes épars sur la pein­ture de François Augiéras. (A ce pro­pos, signa­lons le gros album Augiéras, le peintre. Editions de la dif­fé­rence, 2006 et deux bio­ra­phies. Grâce  Jean Chalon, les livres d’Augiéras son réédi­tés dans la col­lec­tion « Les Cahiers rouges », aux édi­tions Grasset.)

        C’est la pre­mière fois que Caroutch dédie un ouvrage au vision­naire qui ter­mi­na ses jours en ana­cho­rète. Sa renom­mée ne fait que croître, bien qu’il ait qua­si­ment som­bré dans l’oubli lorsqu’il dis­pa­rut, âgé de 46 ans, en 1971.

   Ma pre­mière réac­tion fut la stu­pé­fac­tion, car je décou­vrais le jar­din secret de la poé­tesse, d’une richesse insoup­çon­née. Puis je lui sug­gé­rai d’étoffer son manus­crit, dans le même style ins­pi­ré, et de le trans­for­mer en roman à clef.  En effet, le sujet s’y prê­tait  admi­ra­ble­ment.

   Fragments en prose, alter­nant har­mo­nieu­se­ment avec des poèmes d’amour fou, nous font évo­luer sur un damier noir et blanc cor­res­pon­dant à deux hommes : une âme noire, malade, vic­time d’une mère cas­tra­trice, et un prince du désert, un nomade fas­ci­nant comme un demi-dieu, un vision­naire qui sacra­lise tout ce qu’il touche.

 

    A la lisière des bois
    il réin­vente des cla­meurs mau­resques
 

   La brève trame du récit en prose et les poèmes d’amour fou alternent, imbri­qués d’une manière qui en rend la lec­ture qua­si hale­tante.

  Cette forme binaire s’imposait, en rai­son du contraste abys­sal entre les deux hommes évo­qués ici. D’ailleurs, les deux couples décrits ne sont pas ceux que l’on croit. L’époux de la nar­ra­trice est marié avec « la Mère Terrible », dont il est l’esclave. L’amant de la poé­tesse, lui, est marié avec la liber­té.               

 

  De haute sta­ture l’Elu a la san­té
  des grands guer­riers de jadis
  bar­dés de talis­mans

 

   Il arrive aux lec­teurs de Caroutch, si dis­crète au sujet de sa vie pri­vée,  de lire deux fois, d’une seule traite, son ouvrage, quitte à en savou­rer plus tard des frag­ments. Elle a réus­si le tour de force consis­tant à réunir, dans une par­faite uni­té, un jour­nal de bord, un long poème et l’histoire d’un mythe fon­da­teur.

  Avec ce livre d’une « haute écri­ture », c’est avant tout  l’histoire « d’un accès à la liber­té, d’une ini­tia­tion », écrit Jean-Pierre Siméon. Avant, Caroutch s’effaçait der­rière ses écrits. A un tour­nant de sa vie, il était temps qu’elle brise ses dif­fé­rents pactes avec le silence.

      Depuis la fin du prin­temps der­nier, je com­men­çais à m’inquiéter : Caroutch, introu­vable, ne se mani­fes­tait plus, et nul n’avait de ses nou­velles. Son silence dura un mois et demi.  Avec la pho­to­co­pie de son manus­crit gri­bouillé au crayon, sur de minus­cules feuillets presque illi­sibles, je reçus ces lignes lapi­daires que je repro­duis, avec sa per­mis­sion.  

 

    « Tombée dans un tra­que­nard,  je reviens de l’empire des morts et d’un royaume plus effroyable encore, pire qu’une pri­son dans la pri­son. Evoquer ce drame ris­que­rait de me faire revivre ces semaines cau­che­mar­desques. Et l’on ne me croi­rait pas, tant c’est hal­lu­ci­nant. Je viens d’archiver le dos­sier, en lieu sûr. Avec ses pièces à convic­tion, offi­cielles, il sera divul­gué lorsque je ne serai plus là. Au delà du déses­poir et de la souf­france, j’ai écrit ce petit livre en un éclair, comme sous la dic­tée. » 

 

   Je recon­nus l’art de Caroutch, qui sut sou­vent trans­mu­ter l’épreuve en mer­veilleux, dans sa vie comme dans son œuvre. Ici, entre sor­dide et sublime, elle cherche et trouve l’harmonie des contraires, dans la joie, grâce à une poé­sie lucide et à l’amour clan­des­tin d’un homme « venu d’ailleurs ».

  Disciple de Nietzsche, qu’Augiéras véné­rait autant qu’Héraclite et Rimbaud,  Lou Andreas-Salomé affir­mait : « L'art le plus haut, le plus reli­gieux, est aus­si l'art le plus tra­gique, car l'artiste y fait sur­gir la beau­té de l'horreur. »

    Pourtant, aucune tris­tesse ni aucune ran­cune ne point dans l’acceptation du des­tin, qu’il soit funeste ou joyeux. « Magnifiques vicis­si­tudes », disait François Augiéras. En dépit de l’atmosphère sou­vent sinistre de la mai­son où se déroule l’action, et de la situa­tion périlleuse et ambi­guë de la nar­ra­trice, la poé­sie trans­fi­gure tout, avec sa lumi­no­si­té aveu­glante.

      D’après l’auteur, cette suite poé­tique fut rédi­gée d’un seul jet, en trois semaines. Elle la por­tait depuis son ado­les­cence,  certes. Mais elle affirme que sa main fut gui­dée, puisqu’elle écrit len­te­ment, de cou­tume et médite sou­vent ses pages des années avant de les publier – sou­vent à regret.

   Dans ce récit, elle a le don de s’arracher à une atmo­sphère véné­neuse – qu’elle a pas­sion­né­ment vou­lue, au risque d’être vam­pi­ri­sée et de s’étioler.   Unique manière de retrou­ver celui qu’elle aime, et qui est déjà une légende. Pour accom­plir cet exploit, elle a pris un risque insen­sé – du genre de ceux que prend l’Elu,  déjà reve­nu plu­sieurs fois du royaume des morts.

   Cette trop jeune lycéenne intran­si­geante haïs­sait les milieux lit­té­raires pari­siens foi­son­nant de pontes sou­vent per­vers (à l’exception des purs comme André Breton, Bachelard et de Mandiargues, qui devinrent des proches. En outre elle cor­res­pon­dit quelque temps avec Pierre Reverdy, Jean Paulhan, Jean Grosjean, etc.)

   Comment cette jeune poé­tesse fuyant la célé­bri­té de la capi­tale pou­vait-elle ne pas s’éprendre du beau nomade, sur­homme et bar­bare raf­fi­né, menant une exis­tence dan­ge­reuse au désert ? Avant tout, il incarne à ses yeux l’Eros de l’Esprit et la poé­sie elle-même.

   L’écrivain et peintre  nour­ri du feu d’Héraclite – jamais nom­mé, pas plus que le mal­heu­reux époux-   est dési­gné ici sous le nom de l’Elu.

 

   La résine offerte aux dieux
   brûle encore sur les galets
   comme le vif azur
   dans les tisons éteints
   Nuits mouillées de sève
    L’un dans l’autre nous rêvons
   à nos cendres mêlées plus tard
   dans l’eau vive d’une rivière

        

   Francesca Y. Caroutch eut l’excellente idée d’ajouter à ses Cahiers, une annexe, De l’oiseleur du vide aux Cahiers étoi­lés d’une légende. Elle a le mérite d’éclairer  le huis clos du qua­tuor tout en épais­sis­sant davan­tage leur mys­tère.

   Après  Soifs, publié alors qu’elle était encore lycéenne, avait paru, en 1957, une suite de 33 poèmes en prose dédiés en secret à François Augiéras – comme Les enfants de la foudre, aux édi­tions Rougerie en 2011. L’un d’eux est le récit à peine sty­li­sé, d’une jour­née du couple au bord de la Vézère.

   Voici quelle fut la réac­tion de Christiane Burucoa, poète et phi­lo­sophe.

 

    La jeune poé­tesse Yvonne Caroutch sait ce qu'est la poé­sie. Dans l'herbier des mots, elle sait choi­sir celui qui porte saveur et couleur…Un monde ambi­gu  et fas­ci­nant que la palette poé­tique nous rend en demi-teintes. "Entre deux bat­te­ments de cils sur­gissent des mondes de légende."  Mais ces tableaux servent de sup­port à une pen­sée qui s'achemine dans une direc­tion déjà mar­quée. "Soumis à des rites obs­curs dont la clef s'est per­due, nous évo­luons  entre de per­pé­tuels jeux de miroirs, qui ren­voient nos gestes vieux de mil­liers d'années" nous ramène à Platon et "Nous nous croyons éveillés au cœur de notre cer­ti­tude, mais nous ne sommes que des dor­meurs enfouis dans des pays ensa­blés" aux pen­seurs de l'Orient. (France latine, Juillet 1958.)

                                                           

  A la fin, Caroutch cite le poète et phi­lo­sophe Salah Stétié : Comme Hölderlin et Nerval, ce « pas­sant consi­dé­rable » est l’un des rares écri­vains réel­le­ment « habi­té ».

(L’oiseau des signes. Augiéras, une tra­jec­toire rim­bal­dienne. La licorne 1996.)

 

  Sachant que nous ne serons jamais que l’esquisse de notre icône, Augiéras a déci­dé  que celle de son âme serait par­faite. La poé­tesse eut cette chance rare, à peine sor­tie de l’enfance, de ren­con­trer un tel éclai­reur. Nous com­pre­nons à pré­sent qu’il rayonne à tra­vers toute son œuvre, l’illuminant comme une lampe, de l’intérieur.

 

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