> Canicule et Vendetta, de T. Renard

Canicule et Vendetta, de T. Renard

Par |2018-08-14T10:28:34+00:00 16 juin 2013|Catégories : Critiques|

Canicule et Vendetta de Thierry Renard est divi­sé en deux par­ties : un long texte en prose qui donne son titre au livre et un ensemble de poèmes réunis sous le titre Impressions médi­ter­ra­néennes. Le point com­mun à ces deux ensembles : le goût des îles, de la mer, du large… Et de l'écriture !

Thierry Renard renou­velle le jour­nal de voyage, le jour­nal tout court. Il trans­fi­gure ce qui pour­rait n'être que plate accu­mu­la­tion de jour­nées, que sèche énu­mé­ra­tion de dates ; dans Canicule et Vendetta où il dit son amour de la Corse ("Hier encore à Marseille, aujourd'hui heu­reu­se­ment en Corse"), il mêle bribes des­crip­tives, sou­ve­nirs, anec­dotes, lec­tures. Et réflexions sur la vie ("La femme, par­fois, est encore plus amère que la mer et son île de Beauté") qui viennent remettre à leur juste place des pas­sages pure­ment infor­ma­tifs qu'on croi­rait sor­tis d'un guide de voyage ("Nous quit­tons Bastelicaccia pour Bocognano, gros bourg mon­ta­gnard situé à 640 mètres d'altitude, par­mi les pins et les châ­tai­gniers"). Et ce, tou­jours sans tran­si­tion, d'un para­graphe l'autre, d'une phrase l'autre : c'est ce "simul­ta­néisme" qui fait l'intérêt de ce texte car ce n'est pas seule­ment l'île qui se dit mais aus­si Thierry Renard lui-même à tra­vers l'amour, l'attirance qu'il éprouve pour la Corse, ses pay­sages, ses habi­tants. Mieux, c'est un frag­ment d'autobiographie qui est livré à la curio­si­té du lec­teur.

Les poèmes de la seconde par­tie sont mar­qués par la nos­tal­gie de la mer et de l'ailleurs et pré­cé­dés par une sorte de pré­face dans laquelle Thierry Renard se livre à un rap­pro­che­ment auda­cieux entre le rap et la poé­sie grecque ancienne… Mais le voyage n'est pas une idylle de tout repos car il peut être pla­cé sous le signe de la peur : c'est ce qu'on peut lire vers la fin du recueil dans le poème La peur néces­saire : "Peur de mener ma barque en soli­taire /​ Peur d'agir en mécon­nais­sance de cause /​ Peur d'oublier l'ordinaire le prin­ci­pal peur /​ De ne pas bra­ver tous les inter­dits…"  C'est que voya­ger, c'est se confron­ter à l'autre, à l'étranger, à l'inconnu tout comme à l'écriture. Une écri­ture pré­sente jus­te­ment dans chaque poème : " Tous les mots sont res­tés à quai /​ le mot ici le mot main­te­nant", "Au fond on ne fait que récrire /​ Ce qu'on a déjà dit" ou encore "Mais j'ai pour­tant le sen­ti­ment pro­fond /​ D'être tou­jours en train d'écrire". C'est que Thierry Renard est un lec­teur infa­ti­gable car, c'est lui qui le dit vers la fin du livre : "J'ai lu quelques livres der­niè­re­ment" alors qu'il com­mence ou presque son livre par ces mots : "Je suis né dans les livres"… Aussi ne faut-il pas s'étonner de tous ces noms d'écrivains qui émaillent les poèmes, ne pas s'étonner des échos que son écri­ture éveille en nous. "Mais vivre tra­vailler tout cela fatigue" écrit-il dans Retour à Ventimiglia. Si l'exergue pla­cé en tête d'Une vie plus tard est une cita­tion extraite de Travailler fatigue de Cesar Pavese, on ne peut alors s'empêcher de pen­ser à Jean-Claude Izzo et à son ouvrage Vivre fatigue… Tout fonc­tionne en réseau dans ce livre qui n'en finit pas de sus­ci­ter de mul­tiples échos…

Et qui se clôt para­doxa­le­ment sur l'écri­ture du silence… Mais qui est à la fois "le bon­heur des autres" et "notre immense soli­tude".

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