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Carnet de somme

Par |2018-08-21T16:27:33+00:00 29 mars 2013|Catégories : Critiques|

 

Le Carnet de somme de Nathanaël fait suite à ses Carnet de désac­cords et Carnet de déli­bé­ra­tions. L’ensemble forme une tri­lo­gie, pla­cée sous le regard d’un ensemble d’écrivains et de poètes, que l’on évi­te­ra de qua­li­fier de « famille » concer­nant un écri­vain tel que Nathanaël. On y croise Duras, Guibert, Malraux, Cioran, Genet, Lyotard, Celan, Derrida, Benjamin, Bachmann… Et tant d’autres qui ne sont pas nom­més. Car le tra­vail lit­té­raire de Nathanaël est tra­vail en res­pi­ra­tion avec ses ren­contres, lec­tures bien sûr, mais pas lec­tures au sens com­mun, lec­tures vivantes ; des cor­res­pon­dances, et cela n’est pas si fré­quent. Vivre ses lec­tures en dedans de soi tout autant qu’en dedans même de ce qui est lu. De cette matière qu’est Nathanaël lisant, et souf­frant, car la souf­france est ici au cœur de l’écriture, naît une œuvre à la fois intime, inti­miste, pro­fonde et uni­ver­selle. On y croise les noms cités bien sûr, on y croise sur­tout cha­cun de nous, et nous-mêmes en par­ti­cu­lier, dès que l’on accepte fuga­ce­ment de se regar­der. Ce qui n’est guère fré­quent non plus. Nathalie est deve­nue Nathanaël, ce qui étonne :

« Et votre nom, insiste-t-il, en me ten­dant une main que je serre mal­gré moi. Nathanaël, dis-je, sur le point de par­tir. L’air per­plexe, il vou­drait que je pré­cise : e-l-l-e ? Non, je réponds, et je m’en vais. »

C’est l’un des rares moments du livre où Nathanaël raconte quelque chose. Le vécu quo­ti­dien et non pas intel­lec­tuel de ce que l’on nomme étran­ge­ment la « ques­tion du genre /​ gen­der », comme l’on disait autre­fois la ques­tion juive. Cela dit beau­coup, le mot qui entre dans l’air du temps.  L’irrespirable. Le reste du livre est poé­sie, de mon point de vue. Quête de l’au-delà de ce Je dont on croit savoir ce qu’il est, en soi, tan­dis qu’il joue à être ce que nous croyons qu’il est. Ce « Je » qui, allon­gé, devient un Jeu.

Poésie, ce Je qui est moi tout en étant un autre, et dans tous les cas lieu géo­gra­phique pré­cis de ma souf­france. C’est en cela, exac­te­ment, que je lis ces lignes d’apparente prose comme étant une forme pré­cise de poé­sie.

Carnet de somme est un livre com­po­sé de « choses vues », mais non pas vues en exté­rieur – ou si peu – de choses vues ou entre­vues en dedans de Nathanaël, par Nathanaël. Dans l’en-soi, et natu­rel­le­ment cer­tains pas­sages deviennent des apho­rismes :

 

« Nous sommes dans le temps. Cela aus­si est impen­sable. »

 

L’en-soi est un soi dans la dou­leur. Qui est ce Je ? Que reste-t-il de lui, de moi, quand il y a eu la mort ? De l’autre, de moi. De moi en l’autre, de l’autre en moi. Où es-tu ? semble crier Nathanaël. Ce qui ne va pas sans révolte contre la bêtise du vide insi­gni­fiant ambiant, et l’on com­prend cela quand le monde dérive en-deçà des pré­oc­cu­pa­tions essen­tielles, celles de l’être et des êtres dans la confron­ta­tion intime de leurs propres dif­fé­rences, au pro­fit de ce rien que l’on nomme par­fois « avoir ».

Beaucoup se joue dans le miroir de soi. Dans la dif­fi­cul­té du rap­port au corps, que l’on dit « mas­cu­lin », que l’on dit « fémi­nin », mais qu’en est-il en réa­li­té ? Il y a une vio­lence ici, y com­pris sur ce visage que l’on affirme sou­vent por­teur de l’identité, mais de quoi en fait, qu’est-ce donc que cela « l’identité » ? Ici, écrire est une pul­sa­tion de tout le corps, y com­pris ce corps invi­sible vivant en dedans de la matière du Je, et l’on n’est alors pas éton­né de croi­ser Pippo Delbono disant « Tu danses parce que tu es conscient de la mort », comme en écho de Pina Bausch et de cette phrase extra­or­di­naire : « Danse, danse, sinon nous sommes tous morts ».

Tout est dans le corps. Et qui s’éloigne aujourd’hui, par faci­li­té, de la danse dite contem­po­raine est loin de toute poé­sie, et donc de toute huma­ni­té. Le grand livre trai­tant de la danse contem­po­raine en tant que poé­sie reste à écrire.

Lire Nathanaël dans Recours au Poème, dont un extrait de Carnet de somme :

https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/nathana%C3%ABl

 

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