> Carnet de voyages/​ Travels notebook /​ Diario de Viajes

Carnet de voyages/​ Travels notebook /​ Diario de Viajes

Par |2018-10-16T17:15:33+00:00 6 octobre 2013|Catégories : Blog|

 

En hom­mage à Blaise Cendrars

 

 

À tra­vers la vitre
De-ton-train-à-six-temps
Voyageuses Voyageurs
Sur le quai, ali­gnés
Dans leurs bagages
S’entassent, s’emmêlent puis glissent

Adieu
Les der­niers pié­tons des rues désertes
Adieu
La ville dans les der­nières lumières du jour

Adieu retire tout sur son pas­sage

Et Amour s’éloigne
à tra­vers la vitre
Bientôt un monde vous sépare
Et la glace s’aiguise et t’épuise et épris tu te brises
Tu entends encore ses rires
Qui défilent comme les gares

Ta tris­tesse est immense

Dans un vieux wagon vide
Vrombissante soli­tude
Pour le ver­tige voyage
À tra­vers l’Amérique
Cinq mille cent vingt-trois kilo­mètres
Ici on dit trois milles deux cents deux miles

Tu es seul et tu penses à Cendrars
La prose du Transsibérien a un siècle
Petite Jehanne de France est morte depuis long­temps

 

Et le train file tou­jours
M’entraine à l’essence du voyage
Là où je suis né
Où du haut de mon enfance je res­sen­tais la pro­fon­deur de mon âme
Où le rêve était ma vie
Où je por­tais la beau­té en cof­fret
Et tout était encore pos­sible
Et tout à pré­sent n’est plus grand chose

Dehors la nuit colo­nise le ciel
Thermomètres et sabliers bas­culent
Et dans mon cœur, moins quinze

Première nuit et pre­mière fièvre
Tu n’as vu de la Côte Est que des lumières blanches, jaunes, conjonc­tives, et du noir, beau­coup de noir
La terre tourne sur elle-même plu­sieurs fois par heure
Et sur ton gra­mo­phone, Bon Diable branche le disque rayé de Tes Rêves :

Te sou­viens-tu du lieu de ta nais­sance ? Sur la place prin­ci­pale tu jouais. Le soleil tom­bant ren­dait le visage des pas­sants rouge et chaque seconde éter­nelle. Les secondes pas­saient ren­dant les soleils rouges éter­nels et chaque visage tom­bant. L’Eternel pas­sant ren­dait les soleils tom­bants rouges et chaque visage seconde.

Les montres dégou­linent, les aiguilles se tordent, les cadrans fondent
Ça fait des heures que l’on roule
Des jours peut-être
Tes che­veux gri­sonnent à vue d’œil
Le contrô­leur te demande « tu rentres à la mai­son ? »
Tu n’as plus de Maison
Quelques rumeurs de Famille, tout au plus
Et tu as peur des e-mails
Ils n’annoncent pas de bonnes nou­velles
Et Amour te regarde par la fenêtre chaque fois
Que les sabots de ta mémoire tremblent
Sur le cime­tière de tes sou­ve­nirs
Ce che­val sent la mort
Plus que Ton Rêve pour t’aider :

Et je voyage dans ton voyage, revis mille fois chaque seconde. Je chante dans ton silence, mon songe, ton rêve, plus réel que le monde.

Tu es en Moscovie et tu es saoul. Tu as vingt ans et tu montes un trai­neau à six che­vaux au galop. La tem­pête ivre t’envoie de la neige à la figure.

 

 

 

Et les sabots de ma mémoire tremblent
Amour me regarde par la fenêtre
Le disque s’enraye
« Me haces reír »
Qu’elle disait comme un éclat
Fille d’Amazonie au sou­rire d’Espagne
Si seule­ment tu savais m’aimer
Si seule­ment j’étais aimable

Et le soleil pour­suit la lune et semble ne jamais l’atteindre
Les éclipses sont si rares

Et je voyage dans ton voyage, revis mille fois chaque seconde. Je chante dans ton silence, mon songe, ton rêve, plus réel que le monde

Le long du Danube, un vent frais siffle la joyeuse buco­lique. Des enfants jouent dans les bottes de foin. Tu n’as rien à craindre. Tu appré­cies la tran­quilli­té du pay­sage. Tu res­pires le par­fum de la terre. Tu en goutes les fruits, les dégustes. De ta main fati­guée tu caresses le bois de ta vieille barque. Tu vois ces col­lines qui défilent, cha­cune plus escar­pée. Et tu entends les vio­lons voya­geurs ber­çant le pay­sage ber­cé par les vio­lons voya­geurs ber­çant le pay­sage ber­cé par les vio­lons voya­geurs ber­çant le pay­sage qui se déroule à tra­vers la vitre du train gris. Tu as vu la nuit gla­ciale de fin du monde au Nebraska, les plaines ennei­gées de l’Iowa, le lac Michigan comme une grande mer du Nord et Chicago en ori­flamme dans les écumes sau­vages
              U

T

 

 

M
A
R
C
H
A
I
S

 

                                   L
                                   A          V

                                               E

                                               R

                                               T

                                                I

                                               C

                                               A

                                               L

                                               E

 

 

 

 

 

D
A
N
S

 

 

                              V

                              I

                              L

                              L

                              E

 

 

Je m’en sou­viens, c’était il y a quelques heures, quelques jours peut-être
Et la rivière du Colorado nous devance, nous suit, nous devance encore
La nuit océane en pays mor­mon
La loco­mo­tive éclaire les récifs dans les fonds bleus infi­nis
Et peu à peu Amour sombre dans
Les sou­ve­nirs et ses sou­ve­nirs sombrent dans
La dou­leur et ma dou­leur sombre dans
L’oubli, pour ne lais­ser que les éten­dues immenses du Nevada

Et au bout de l’inconfort, vain­cu par la fatigue, rebu­té par l’odeur des corps enfer­més, dans ton demi-som­meil, les rideaux vont et viennent, se gonflent et se dégonflent, dans la res­pi­ra­tion du monde. Et les fau­teuils aus­si, et le wagon, et le train res­pirent, la nature, les élé­ments…

Et je voyage dans ton voyage, revis mille fois chaque seconde. Je chante dans ton silence, mon songe, ton rêve, plus réel que le monde

Tu es à Sarajevo. Tu es vieux à pré­sent. Et la mort te fait un peu peur. Tu crois en Dieu. Soudain convain­cu de son exis­tence. Juste au cas où.

Et les cloches sonnent, appellent à la messe. Les parois­siens ortho­doxes prient déjà à la fumée de l’encensoir. Du haut d’un mina­ret le Mu'adhdhin chante à la gloire d’Allah. Agenouillé dans la marée de fidèles, à quelques pas à peine tu entends la Amida réci­tée par un rab­bin bar­bu à la pénombre d’une méno­rah. Et tout se mélange dans ta tête : « Baroukh ata Adonaï… Pater Noster, qui es in cae­lis … Allahu Akbar… Gospode Isuse Hriste, Sine Božiji, pomi­luj me greš­nog ».

Et dans l’antre du néant
Tu entends encore la sym­pho­nie immé­mo­riale des reli­gions
Orthodoxes, juives, musul­manes, catho­liques,
Entrecoupée du rythme sac­ca­dé de nos méca­niques modernes :
« Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou… »
Et les voix susurrent « Baroukh ata Adonaï…Allahu Akbar… Pater Noster, qui es in cae­lis… Gospode Isuse Hriste, Sine Božiji, pomi­luj me greš­nog ».
Et plus dou­ce­ment, et plus dou­ce­ment encore
Et les méca­niques modernes détonnent et détonnent plus fort
« Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou…»
Annoncent la fin d’un rêve.

Vagabonds des étoiles dans ce train aux mille pro­messes inache­vées nous sommes arri­vés à San Francisco. Sur Pacific Avenue j’ai vécu ma vie à l’envers. Dans une cel­lule j’ai vou­lu être prisme de lumière entre les murs de mon ver­tige, et j’ai vu la mer. J’ai fini entre les dents du diable : mille che­vaux d’écumes que le vent pleut au ciel. C’était la fin de mon voyage et une voix m’a dit qu’il était temps de ren­trer main­te­nant. J’ai revu une der­nière fois la ville dans les éclats de lumières, miettes de mon sou­ve­nir.

Je vou­drais, je vou­drais que ce voyage ne s’arrête jamais. Fuir la réa­li­té pour tou­jours. Au delà du Pacifique, de l’horizon, jusqu’à ce que tout dis­pa­raisse.

Et le Japon fleu­ri les ceri­siers
La Chine gong
Le Brésil car­na­val
Tombent les masques à Venise
Et les entre­pre­neurs marchent
Sur Singapour, Moscou, New-York
Sous les tro­piques

Les sal­se­ros
Havanent
Des pro­ces­sions andines
Où le cha­man sacri­fie
Où les Hougans, les Péristils
Et par­tout les chan­son­niers
Chantent mon ago­nie-nais­sance

Un jour j’ai aimé Amour
Et Amour est morte.

Maman, le monde est si cruel et tu ne m’as rien dit. Parfois je pré­fè­re­rais ne pas exis­ter, ou à peine. Et pour seule once de pré­sence un regard, et tout racon­ter :

Les cinq mille cent vingt trois kilo­mètres de rails
Les mon­tagnes ennei­gées de l’Utah,
Le désert triste et ses buis­sons prêts à mou­rir,
Les val­lées oranges du Colorado,
Presque aus­si belles que sa peau,
Son soleil rouge-à-lèvre de Californie
Et le vent de l’Ohio qui fait fré­mir
Comme sa démarche d’enfant,
Le vide de son absence per­du dans les val­lées du Nevada,
Remballez, rem­bal­lez tout et ran­gez dans un coin, car c’est la fin de mon voyage et demain je rentre seul, dans l’immense nulle part du monde.

 

 

 

Travels Notebook

 

Translation by the Author
Corrections in English pro­vi­ded by Farahn Morgan

 

A tri­bute to Blaise Cendrars

 

Through the win­dow
Of your six-sound rhythm train
Travellers
Along the plat­form, ali­gned
In their lug­gage
Pile-in, entangle and slide

Goodbye,
The last wal­kers in the deser­ted streets
Goodbye
The city in the last day­lights

Goodbye takes eve­ry­thing away

And Love stays behind
Through the win­dow
Soon a world sepa­rates you
And the glass shar­pens and wears you out and in love you are sma­shed
You can still hear her laughs
Cat-wal­king like the train sta­tions

Your sad­ness is immense

In an old emp­ty coach
Throbbing lone­li­ness
For the ver­ti­go tra­vels
Across America
Five thou­sand, a hun­dred and twen­ty three kilo­me­ters,
Here we say three thou­sand two hun­dred and two miles
You are alone and you think of Cendrars
The prose of the Trassiberian is a cen­tu­ry old
Little Jehanne of France is long gone

 

And the train still dashes,
Takes me to the essence of the jour­ney
Where I was born
Where from the high of my child­hood I could feel the deep­ness of my soul
Where the dream was my life
Where I held beau­ty in a box
And Everything was still pos­sible
And Everything is not much any­more

Outside the night colo­nizes the sky
Thermometers and hour­glasses tip over
And in my heart, minus fif­teen

First night and first fever
You have seen of the East Coast only white, yel­low, connec­tive lights, and a lot of black
The earth turns around itself seve­ral times per hour
And on your gra­mo­phone, Good Devil plugs the scrat­ched record of Your Dreams :

Do you remem­ber your place of birth ? You were playing on the main square. The fal­ling sun tur­ned pas­sers-by faces red and eve­ry second eter­nal. The seconds pas­sing by tur­ned suns red eter­nal and eve­ry face fal­ling. The Eternal pas­sing by tur­ned the suns fal­ling red and eve­ry face seconds.

Watch drips, its hands bend, dials melt
We have been on the road for hours
Maybe days
Your hair tur­ning gray
The ticket ins­pec­tor asks you « are you going home ? »
You don’t have a home
Some rumors of a Family, at most
And you are sca­red of e-mails
They don’t bring good news
And Love watches you through the win­dow eve­ry time
That your memory’s hoofs shake
On the ceme­te­ry of your remi­nis­cences
This horse smells like death
Only Your Dreams to help you :

And I tra­vel in your tra­vel, live each second a thou­sand times. I sing in your silence, my day­dream, your dream, more real than the world.

You are in Moscovia and you are drunk. You are twen­ty and you drive a gal­lo­ping six-horse sledge. The stone storm thro­wing snow to your face.

 

 

And your memory’s hoofs shake
Love still watches you through the win­dow
The record skips
« Me haces reír »
She was saying like a sparkle
Daughter of Amazonia with a Spanish smile
If only you knew how to love me
If only I was lovable.

And the sun pur­sues the moon and never seems to reach it
Eclipses are so rare

And I tra­vel in your tra­vel, live each second a thou­sand times. I sing in your silence, my day­dream, your dream, more real than the world

Along the Danube River, a fresh breeze whistles the joy­ful buco­lic. Children play in the sheaves. You have nothing to fear. You enjoy the landscape’s tran­qui­li­ty. You smell the land’ smell. You taste its fruits, deligh­ted. Your tired hand caresses the wood of your old small boat. You see hil­ls pas­sing by, each one stee­per. And you hear the tra­ve­ling vio­lins crad­ling the land­scape crad­led by the tra­ve­ling vio­lins crad­ling the land­scape crad­led by the tra­ve­ling vio­lins crad­ling the land­scape unrol­ling across the win­dow of the gray train. You have seen the fro­zen night of Nebraska and the end of times, the snowy plains of Iowa, Lake Michigan as a big Northern Sea and Chicago as an ori­flamme in the savage spume.

                                                                                                                                    V
                                                                                                                                    E
                                          W                                                                                      R
                                           A                                                                                       T
                                           L                                                                                        I                                   C
              Y                           K                                                   T                                 C                                   I
              O                          E                       I                           H                                 A                                   T
              U                          D                      N                          E                                 L                                   Y

 

 

I remem­ber now, it was a couple of hours ago, maybe days
And the Colorado River pre­cedes us, fol­lows us, and pre­cedes us again
The night oceans in the Mormon coun­try
The loco­mo­tive lights the reefs in the infi­nite blue depths
And slow­ly Love sinks into
Memories and memo­ries of her sink into
Pain and my pain sinks into
Oblivion, to leave but only the immense stretches of Nevada

And at the end of dis­com­fort, defea­ted by tired­ness, put off by the smell of bodies locked in for too long, in your half-sleep, the cur­tains come and go, inflate and deflate, in the world’s breathe. And the seats also, and the car, and the train breath, the nature, the ele­ments…

And I tra­vel in your tra­vel, live each second a thou­sand times. I sing in your silence, my day­dream, your dream, more real than the world

You are in Sarajevo. You are old now. And death frigh­tens you a lit­tle. You believe in God. Suddenly convin­ced of its exis­tence. Just in case.

And the bells ring, call for the mass. The Orthodox pari­shio­ners are alrea­dy praying at the cen­ser smoke. From the top of a mina­ret the Mu’adhdhin sings to the glo­ry of Allah. Kneeling down on your prayer rug, a few steps away you hear the Amida reci­ted by a bear­ded rab­bi in the dim light of a meno­rah. And eve­ry­thing blends in your head : « Baroukh ata Adonaï… Pater Noster, qui es in cae­lis … Allahu Akbar… Gospode Isuse Hriste, Sine Božiji, pomi­luj me greš­nog ».

And in the nothin­gness den
You still hear the imme­mo­rial reli­gions’ sym­pho­ny
Orthodox, Jewish, Muslim, Catholic,
Halting with the bro­ken rhythm of our modern mecha­ni­cals
« Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou… »
And the voices whis­per « Baroukh ata Adonaï… Pater Noster, qui es in cae­lis … Allahu Akbar… Gospode Isuse Hriste, Sine Božiji, pomi­luj me greš­nog ».
And slow­ly, and slo­wer still
« Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou…»
Announcing the end of a dream.

Stars’ vaga­bonds, in this train of thou­sand unful­filled pro­mises, we arri­ved in San Francisco. On Pacific Avenue I lived my life in reverse. In a cell I desi­red being a prism of light bet­ween the walls of my ver­ti­go, and I saw the sea. I ended in the Devil’s jaw : a thou­sand horses of spume that the wind rains to the sky. It was the end of my jour­ney and a voice told me « it is time to go back now ». I had one last look at the city in its sparkles of light, the crumbs of my memo­ry.

I would like, I would like this jour­ney never to end. Escape rea­li­ty fore­ver. Beyond the paci­fic, the hori­zon, until eve­ry­thing disap­pears

And Japan cher­ry blos­soms
China gongs
Brazil car­ni­val
Fall the masks in Venice
And the Entrepreneurs walk
In Singapore, Moscow, New-York
Under the tro­pics
Salsa dan­cers Havana
Andean pro­cla­ma­tions
Where the Shaman sacri­fices
Where the Hougans, the Presitils
And eve­ryw­here the sin­gers
Sing my ago­ny-birth

One day I loved Love
And Love died.

Mother, the world is so cruel and you told me nothing. Sometimes I would rather not exist, or bare­ly. A glance as the only ounce of pre­sence, and tell eve­ry­thing :

The five thou­sand one hun­dred and twen­ty three kilo­me­ters of rail
The snowy moun­tains of Utah
The sad desert and its dying bushes
Colorado orange val­leys
Nearly as beau­ti­ful as her skin
Her California lips­tick sun
And the Ohio wind that makes you qui­ver
Just like her chil­dish walk
The emp­ti­ness of her absence lost in the Nevada val­leys
Wrap-up, wrap-up eve­ry­thing and store it in a cor­ner, because it is the end of my jour­ney and tomor­row I will return alone, in the immense now­here of the world.

 

 

 

Diario de Viajes

 

 

Traducción por el Autor
Correcciones en Español por Alexandra González

 

Homenaje a Blaise Cendrars

 

A tra­vés de la ven­ta­na
De tu tren de seis tiem­pos
Viajeras Viajeros
En el andén, ali­nea­dos
En sus equi­pajes
Se api­lan, se enre­dan y des­li­zan

Adiós,
Los últi­mos pea­tones de las calles desier­tas
Adiós
La ciu­dad con las últi­mas luces del día

Adiós reti­ra todo en su paso

El Amor se ale­ja
A tra­vés de la ven­ta­na
Pronto un mun­do los sepa­rará
Y la ven­ta­nilla se afi­la y te ago­ta y aman­do te rompes
Todavía oyes sus risas
Que des­fi­lan como las esta­ciones

Tu tris­te­za es inmen­sa

En un vie­jo coche vacío
Soledad abru­ma­do­ra
Para el vér­ti­go viaje
A tra­vés de América
Cinco mil cien­to vein­ti­trés kiló­me­tros
Aquí se dice tres mil dos­cien­tas y dos mil­las

Estás solo y pien­sas en Cendrars
La Prosa del Transiberiano tiene un siglo
Pequeña Jehanne de Francia murió hace tiem­po

Y el tren todavía vue­la
Me lle­va a la esen­cia del viaje
Donde yo nací
Donde de la altu­ra de mi infan­cia sentía la pro­fun­di­dad de mi alma
Donde el sueño era mi vida
Donde lle­va­ba la bel­le­za en un joye­ro
Y todo era todavía posible
Y todo aho­ra es poca cosa

Afuera la noche colo­ni­za el cie­lo
Termómetros y relojes de are­na bas­cu­lan
Y en mi corazón, bajo quince

Primera noche y pri­me­ra fiebre
Has vis­to la Costa Este, solo luces blan­cas, ama­rillas, conjun­ti­vas y negro, mucho negro
La tier­ra gira sobre sí mis­ma varias veces por hora
Y en tu gramó­fo­no, el Buen Diablo pone el dis­co raya­do de Tus Sueños :

¿Te recuer­das del lugar donde naciste ? En la pla­za prin­ci­pal juga­bas. El sol cayén­dose ponien­do el ros­tro de los tran­seúntes rojo y cada segun­do era eter­no. Los segun­dos pasa­ban ponien­do los soles rojos eter­nos y cada ros­tro cayén­dose. El Eterno pasa­ba ponien­do los soles rojos cayén­dose y cada ros­tro segun­do.

Los relojes gotean, sus agu­jas se retuer­cen, las esfe­ras fun­den
Hace horas que anda­mos
Días quizás
Tus cabel­los se vuel­ven gris a simple vis­ta
El contro­la­dor te pre­gun­ta " ¿Te vuelves a casa ? "
Tu ya no tienes casa
Algunos rumores de Familia si aca­so
Y tienes mie­do a los e-mails
No traen bue­nas noti­cias
Y el Amor te mira por la ven­ta­na cada vez
Que los cas­cos de tu memo­ria tiem­blan
Sobre el cemen­te­rio de tus recuer­dos
Este cabal­lo huele la muerte
Solo Tus Sueños para ayu­darte :

Y via­jo en tu viaje, vuel­vo a vivir mil veces cada segun­do. Canto en tu silen­cio, mi ensueño, tu sueño, más real que el mun­do

Estás en Moscovia y estás bor­ra­cho. Tienes veinte años y mon­tas un tri­neo tira­do por seis cabal­los galo­pean­do. La tor­men­ta sal­vaje te envía nieve a la cara.

Y los cas­cos de mi memo­ria tiem­blan
El Amor me mira por la ven­ta­na
El dis­co se raya
"Me haces reír"
Dijo Ella con una car­ca­ja­da
Hija de Amazonia con la son­ri­sa Española
Si solo supie­ras amarme
Si solo fue­ra amable

Y el sol sigue la luna y nun­ca parece alcan­zar­la
Los eclipses son tan raros

Y via­jo en tu viaje, vuel­vo a vivir mil veces cada segun­do. Canto en tu silen­cio, mi ensueño, tu sueño, más real que el mun­do

A lo lar­go del Danubio, un vien­to fres­co sopla la feliz bucó­li­ca. Niños jue­gan en los pajares. No tienes nada que temer. Disfrutas la tran­qui­li­dad del pai­saje. Hueles el per­fume de la tier­ra. Pruebas sus fru­tas, las sabo­reas. De tu mano can­sa­da aca­ri­cias la made­ra de tu bar­co vie­jo. Ves las coli­nas des­fi­lan­do, cada una más pro­nun­cia­da. Y escu­chas a los vio­lines via­je­ros arrul­lan­do el pai­saje arrul­la­do por los vio­lines via­je­ros arrul­lan­do el pai­saje arrul­la­do por los vio­lines via­je­ros arrul­lan­do el pai­saje que se desen­rol­la a tra­vés de la ven­ta­na del tren gris. Has vis­to la noche gla­cial del final del mun­do en Nebraska, las lla­nu­ras neva­das del Iowa, el lago Michigan como un gran mar del Norte y Chicago como una ori­fla­ma den­tro de las espu­mas sal­vajes

                                                                                                                                                                 V
          A                                                                                                                                                     E
          N                                                                                                                    C                             R
          D                                                                                                                     I                              T
          A                                                                                                                     U                             I
          S                             P                                                                                     D                            C
          T                             O                                    L                                               A                             A
          E                             R                                    A                                               D                            L

 

Recuerdo, fue hace unas horas, unos días quizás
Y el río Colorado nos ade­lan­ta, nos sigue, nos ade­lan­ta
La noche oceá­na en país Mormón
La loco­mo­to­ra alum­bra los arre­cifes en los fon­dos azules infi­ni­tos
Y poco a poco el Amor se hunde en
Los recuer­dos y los recuer­dos se hun­den en
El dolor y el dolor se hunde en
El olvi­do, para dejar sólo las exten­siones inmen­sas de Nevada
Y al final de la inco­mo­di­dad, ven­ci­do por el can­san­cio, repe­la­do por el olor de los cuer­pos encer­ra­dos, en tu entre sueño, las cor­ti­nas van y vie­nen, se inflan y desin­flan, en la res­pi­ra­ción del mun­do. Y tam­bién las sillas, y el coche y el tren res­pi­ran, la natu­ra­le­za, los ele­men­tos…

 

 

Y via­jo en tu viaje, vuel­vo a vivir mil veces cada segun­do. Canto en tu silen­cio, mi ensueño, tu sueño, más real que el mun­do

Estás en Sarajevo. Ya eres vie­jo. Y la muerte te da mie­do. Crees en Dios. De repente estás conven­ci­do de su exis­ten­cia. Solo por si aca­so.

Y ya las cam­pa­nas tocan, lla­man a la misa. Los par­ro­quia­nos orto­doxos ya rezan al humo del incien­so. Desde un mina­rete el Mu’adhdhin can­ta a la glo­ria de Allah. De rodillas en la alfom­bra de fieles, a pocos pasos ape­nas oyes la Amida reci­ta­da por un rabi­no bar­bu­do en la penum­bra de un meno­rah. Y todo se mez­cla en tu cabe­za : "Baroukh ata Adonaï… Pater Noster, qui es in Caelis… Allahu Akbar… Gospode Isuse Hriste, Sine Božiji, pomi­luj me greš­nog. "

Y en la gua­ri­da de la nada
Todavía oyes la sin­fonía inme­mo­rial de las reli­giones
Ortodoxas, judías, musul­ma­nas, cató­li­cas,
Intercalada con el rit­mo entre­cor­ta­do de nues­tras mecá­ni­cas moder­nas :
"Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou …"
Y las voces susur­ran "Baroukh ata Adonaï… Pater Noster, qui es in Caelis… Allahu Akbar… Gospode Isuse Hriste, Sine Božiji, pomi­luj me greš­nog. "
Y más suave y más suave todavía
Y las mecá­ni­cas moder­nas desen­to­nan y desen­to­nan más fuerte
"Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou Tchoukoutchoukou …"
Anunciando el final de un sueño.

Vagabundos de las estrel­las en este tren con mil pro­me­sas incon­clu­sas hemos lle­ga­do a San Francisco. En Pacific Avenue viví mi vida al revés. En una célu­la quería ser pris­ma de luz entre las paredes de mi vér­ti­go, y vi el mar. Terminé entre los dientes del dia­blo : mil cabal­los de espu­ma que el vien­to llueve al cie­lo. Era el final de mi viaje, y una voz me dijo que ya era hora de regre­sar. Vi una últi­ma vez la ciu­dad en los resplan­dores de luces, miga­jas de mi recuer­do.

Deseo, deseo que este viaje no se pare nun­ca. Escapar de la rea­li­dad para siempre. Más allá del Pacífico, del hori­zonte, has­ta que todo desa­pa­rez­ca.

Y el Japón flo­rece los cere­zos
China gong
Brasil car­na­val
Se caen las más­ca­ras en Venecia
Y los empre­sa­rios mar­chan
Sobre Singapur, Moscú, Nueva York
Bajo los tró­pi­cos
Los Salseros
Havanan
Procesiones andi­nas
Donde el chamán sacri­fi­ca
Donde los Hounganos, los Péristiles
Y todos los can­tantes
Cantan mi agonía-naci­mien­to

Un día amé el Amor
Y el Amor murió.

Mamá, el mun­do es tan cruel y no me dijiste nada. A veces pre­fe­riría no exis­tir, o ape­nas. Y por úni­ca onda de pre­sen­cia una mira­da, y contar­lo todo :

Los cin­co mil cien­to vein­ti­trés kiló­me­tros de rieles
Las mon­tañas neva­das del Utah,
El desier­to triste y sus arbus­tos dis­pues­tos a morir,
Los valles ana­ran­ja­dos del Colorado,
Casi tan her­mo­sos como su piel,
Su sol rojo, bar­ra de labios de California
Y el vien­to de Ohio que emo­cio­na
Como sus andares de niña
El vacío de su ausen­cia per­di­do en los valles de Nevada,
Despachan, des­pa­chan todo y guar­dan en un rincón, porque es el final de mi viaje, y maña­na regre­so solo, en la inmen­sa nin­gu­na parte del mun­do.

X