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Césarine de nuit d’Antoine Wauters

Par |2018-10-21T09:11:14+00:00 14 janvier 2014|Catégories : Blog|

Antoine WAUTERS était l’invité de France Culture le 30 sep­tembre 2012 pour l’émission « ça rime à quoi » ( http://​www​.fran​ce​cul​ture​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​-​c​a​-​r​i​m​e​-​a​-​q​u​o​i​-​a​n​t​o​i​n​e​-​w​a​u​t​e​r​s​-​2​0​1​2​-​0​9​-30 ) afin d’évoquer son ouvrage « Césarine de nuit » publié en 2012 dans la col­lec­tion Grands Fonds des édi­tions CHEYNE. 28 minutes d’entretien radio­pho­nique ne suf­fisent pas à épui­ser la pro­fon­deur de ce recueil de poé­sie ; quelques lignes de recen­sion cri­tique non plus …

Le récit poé­tique de la vie de Césarine se com­pose de trois par­ties non chro­no­lo­giques : la genèse de l’histoire de Césarine consti­tue la par­tie cen­trale du recueil ; la pre­mière est consa­crée à l’errance, pré­cé­dant la claus­tra­tion lar­ge­ment déve­lop­pée dans la troi­sième.

« Césarine de nuit » est comme un conte qui se situe­rait entre la misère sociale d’un Charles Dickens et le fan­tas­tique de « Hansel et Grætel » : Fabien et Césarine sont les deux frères et sœurs jumeaux du célèbre « Märchen », dure­ment aban­don­nés par leurs parents à l’âge de douze ans.

« Deux enfants, douze et douze ans, et une Vache qui se lasse et dit Non, plus pos­sible, non le pain manque et la viande et le vin, allez viens mon mari, on lâche la petite et le petit mor­baques, on les jette loin de nous et on vit comme avant ! » Page 59

Cependant, la langue d’Antoine WAUTERS est contem­po­raine et nous rap­pelle que l’aliénation et la vio­lence sociale se  pour­suivent de nos jours et ne sont mal­heu­reu­se­ment pas can­ton­nées au Londres du XIXème siècle ou au Moyen-âge mythique et fan­tas­tique res­ti­tué par un Grimm.

La majeure par­tie du recueil est consti­tuée par une nar­ra­tion exté­rieure et omni­sciente à peine inter­rom­pue par la prise de parole de cer­tains per­son­nages (qui figure en ita­lique). Toutefois, au détour d’un poème, une for­mule inclut le nar­ra­teur et le lec­teur, mais comme insen­sibles à ce drame.

« On la croise les matins, jolie, cras­seuse, et encore tard le soir et la nuit depuis les longues années qu’elle est en cage avec nous. Nous pas­sant sous les yeux. Sur les pieds. » Page 14

Au long de la troi­sième par­tie, même la sen­si­bi­li­té de Césarine semble s’amenuiser, rom­pant tout espoir.

« Evidemment que non. L’asile n’est pas un champ de coque­li­cots, et Césarine n’approchera jamais le jeune homme à la grue, l’adoré au cœur sombre. Comme les autres elle lave­ra. Comme les autres, par pro­cu­ra­tion, elle trem­pe­ra ses lèvres dans le thé pen­sion­naire, buvant la fumée bleue en rele­vant joli­ment son men­ton, qui relè­ve­ra son nez, ses lèvres, et sa petite bouche un peu trem­blante d’où tous ses mots seront chas­sés. » Page 121

Le lan­gage poé­tique laisse devi­ner le sort de Fabien et Césarine plus qu’il ne le dévoile, si bien que le lec­teur hésite à en prendre plei­ne­ment conscience. Cette indé­ter­mi­na­tion, vou­lue par le poète, ren­force la por­tée dra­ma­tique du recueil.

Combien de temps a duré leur errance, huit ans ?

« Vingt ans. On les retrouve en mor­ceaux par­mi les pour­ri­tures, les éga­rés, les fous, jeunes gens de la berge, de la ville fen­due par le fleuve. » Page 71

On devine que l’errance a éga­le­ment été syno­nyme de souf­france. Césarine a-t-elle été sou­mise à la pros­ti­tu­tion ?

« On brû­le­ra Césarine. On la fera défi­ler dans les rues […] On brû­le­ra la mer­deuse et on aime­ra l’exquise, Césarine des galas, des bou­tiques. » Page 23

Césarine s’est bat­tue, sans doute pour se défendre, mais de quoi ?

« Il sait qu’elle a bles­sé un homme à la tempe, au cou­teau à la tempe, qu’elle a mor­du, frap­pé, cogné à vide en lais­sant dire à sa colère tout ce qu’elle, fille de rien, ne peut dire. » Page 79

Mais la souf­france de l’errance semble encore douce com­pa­rée au sort qui leur est réser­vé : l’enfermement dans un asile quel­conque où les deux enfants sépa­rés se retrou­ve­ront, mais à quelles condi­tions ?

« L’endroit blesse. Coupe les deux plus encore. Césarine et Fabien. Ils pour­ront se croi­ser par­fois, oui, mais sans traî­ner, et se frô­ler aus­si […] » Page 93

A quoi sont confron­tés Fabien et Césarine ? A la socié­té et la nor­ma­li­té qu’elle impose, à ceux qui com­posent, qui col­la­borent avec elle, à ce « on » indé­fi­ni qu’Antoine WAUTERS emploie dans son der­nier poème et qui s’arroge le droit de châ­tier.

« On brû­le­ra la mau­vaise graine et le mau­vais génie, l’adolescent bre­douille, le doux rêveur au fleuve, le pan­tois, les Fabien et les fils de Fabien, on brû­le­ra les mains vides, les pierres n’amassant mousse, Césarine légère et les frères Charles chauves, on brû­le­ra l’étrangère et la leveuse de laine. » Page 124

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