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C’est bien ici la terre

Par | 2018-02-20T20:13:17+00:00 11 janvier 2013|Catégories : Critiques|

Le recueil s’ouvre sur une lettre-poème, et dans les textes qui suivent, le poète conti­nue de s’adresser à nous.

C’est la terre.
Ne lui deman­dez rien de plus.

Il s’adresse aus­si – sur­tout peut-être – à ceux qui ne sont pas encore nés.

Avant de vous lever,
enfants de demain,
n’oubliez pas de lais­ser res­pi­rer les nuages,
d’offrir vos pre­miers mur­mures
aux racines.

Ce sont les pre­miers vers d’un long poème. Un chant où se mêlent la vision du désastre en cours et l’espoir de ne pas s’y enli­ser.

vous êtes forts,
quelle que soit l’heure,
avec votre sang d’héritiers vul­né­rables
qui réclament leur part,
 

assez pour écou­ter,
où nous l’avons presque per­du,
le souffle
de l’air du monde
à son com­men­ce­ment.

Qui connaît les enfants d’aujourd’hui, ceux que les écrans fas­cinent et éloignent du réel, sait que ce qui était hier tout natu­rel – l’étonnement d’un enfant – ne va plus de soi main­te­nant et sera peut-être encore plus rare demain. Il y a sans doute dans ce poème une bonne dose d’utopie. Mais le poète dépose aus­si des touches d’incertitude. L’inquiétude qui affleure dans le recueil de Dominique Sorrente est légi­time. Elle n’est jamais sans issue.

Je lis cette phrase dans son trou noir qui me parle de
per­di­tion
et de pas­sage,
de tous ces jours guet­tant la moindre lumière.
 

C’est pour­quoi il accorde sa confiance à l’enfant qui vient.

Dans sa pré­face, Jean-Marie Pelt, qui connaît bien l’homme comme son écri­ture, parle de la volon­té du poète de « sus­ci­ter à tra­vers les mots un ré-enchan­te­ment poé­tique de notre regard sur le monde ». Cela sup­pose qu’il y a eu désen­chan­te­ment. Jean-Marie Pelt voit dans la poé­sie de Dominique Sorrente un lien avec la for­mule d’Hölderlin : « Habiter la terre en poète » et donc une invi­ta­tion à ne pas oublier ce ver­sant, pré­cieux, de l’humaine condi­tion. Il arrive au poète d’entreprendre de longs voyages, de se mettre même en tête de remon­ter à l’origine.

C’est le temps de la fleur pre­mière

Les sai­sons, parce qu’elles reviennent, peuvent don­ner accès à ce qui fut. Il faut alors savoir déchif­frer ce que le monde y a dépo­sé, entendre aus­si ce qu’il tait. Ce que traque le poète se tient par­fois sous ses yeux, à por­tée de main.

C’est le temps de tou­cher les arbres.

Les arbres sont omni­pré­sents : racines et feuillages. Ils appar­tiennent au ver­ger, à la forêt.

Écrire dans l’angle mort
où l’enfant de tou­jours lance ses rico­chets
vers l’indistinct.

Le poète est res­té cet enfant qui lance des rico­chets et peut per­ce­voir le souffle de l’air du monde à son com­men­ce­ment. On croise quelques anges, des elfes, un che­va­lier, un trou­ba­dour. Le plus sou­vent, c’est ce qui lui échappe qui l’attire : l’étoile, l’aigle, la lumière de l’aube, l’ombre, la brume, la len­teur… L’éphémère beau­té.

Voilà qui fut
nuage, et repar­ti.

Quand le réel se fait laby­rinthe, le poète pose des ques­tions et tente de com­prendre le mur­mure dans lequel se trouvent peut-être les réponses. Il se penche et creuse ou lève les yeux vers le ciel. Sa poé­sie fait écho à celle de Roberto Juarroz – le nom de « poé­sie ver­ti­cale » lui irait bien. Ou alors celui de « poé­sie des pro­fon­deurs » que Paul Vermeulen met en lumière dans les pages de Recours au Poème.

 

Matthieu Baumier a écrit ici un article sur l’ouvrage pré­cé­dent, publié chez le même édi­teur, et choi­si quelques poèmes : http://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​c​r​i​t​i​q​u​e​s​/​d​o​m​i​n​i​q​u​e​-​s​o​r​r​e​n​t​e​-​p​a​y​s​-​s​o​u​s​-​l​e​s​-​c​o​n​t​i​n​e​n​t​s​/​m​a​t​t​h​i​e​u​-​b​a​u​m​ier

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