> Chanter bouche close

Chanter bouche close

Par | 2018-05-26T17:26:07+00:00 20 septembre 2013|Catégories : Blog|

Jamais je ne vou­drais rede­ve­nir enfant

Tudor Arghezi

 

   Ce volume est tra­duit et pré­sen­té par Benoît-Joseph Courvoisier, spé­cia­liste de la poé­sie rou­maine, et récent tra­duc­teur d’un recueil de Matéi Visniec aux édi­tions Bruno Doucey (À table avec Marx). Il faut d’emblée noter la qua­li­té de l’ensemble, tra­duc­tion et pré­sen­ta­tion, concer­nant cet opus de Tudor Arghezi, immense poète rou­main décou­vert puis enfoui à diverses reprises au sein de la « répu­blique des lettres » fran­çaise. Courvoisier démarre sa pré­sen­ta­tion ain­si : « La per­son­na­li­té de Tudor Arghezi et l’importance de son œuvre poé­tique sont encore peu connues en France. Il est, à côté d’Eminesco [Mihai Eminescu], le plus grand poète de la Roumanie et l’un des plus mar­quants d’Europe. L’anthologie que nous pré­sen­tons, si brève qu’elle soit, n’a d’autre but que de cor­ri­ger une sin­gu­lière injus­tice. » Ces mots, pla­cés en ouver­ture de la pré­face du volume consa­cré à Tudor Arghezi en 1963 dans la fameuse col­lec­tion « Poètes d’Aujourd’hui » des édi­tions Seghers, peuvent être repris tels quels cin­quante ans plus tard, car l’œuvre du poète, jamais réédi­tée en France depuis cet ouvrage, n’a tou­jours pas trou­vé l’audience qu’elle méri­tait ». Et en effet Tudor Arghezi est un poète majeur, au moins à l’échelle de la poé­sie rou­maine, ce que Courvoisier pré­cise en une jolie for­mule : [il] « embrasse d’un geste poé­tique à la fois le vol de l’ange et le coup de pied de l’âne », ceci pour expli­ci­ter les trans­for­ma­tions appor­tées par le poète à la langue poé­tique de son pays. Plus loin : « Car il s’agit pour cette poé­sie que l’on dit trop sou­vent divi­sée, écar­te­lée entre chant de pas­sion et chant de haine, entre louange et ana­thème, de peindre le pas­sage et d’embrasser le monde en un seul mou­ve­ment, loin de tout dua­lisme et de tout hypo­stase ». On se sau­rait mieux dire.

Tudor Arghezi est le pseu­do­nyme d’un homme qui avait une enfance à régler avec son père (l’abandon) et la pau­vre­té, consé­quence directe de la soli­tude de sa mère. Le choix de ce nou­veau nom ne s’est pas fait en un jour, Arghezi aban­don­nant des mor­ceaux de son nom d’origine au fur et à mesure qu’il déve­lop­pait l’atelier de son écri­ture. Reste que la face sombre de cette enfance aide sans doute à sai­sir la part elle-même sombre de cer­tains de ses poèmes.

 L’homme est né en 1880, a dû aban­don­ner ses études (aban­don, pau­vre­té encore), se faire moine ortho­doxe pour quelques années. Entre temps, il a été remar­qué par le poète sym­bo­liste Alexandru Macedonski, en 1896, et a pu grâce à lui publier ses pre­miers poèmes (seize en tout) dans une impor­tante revue, Liga Orthodoxa. Cela marque le début de sa « car­rière lit­té­raire ». Après 1918, le poète est très enga­gé, tant sur le plan poli­tique que sur le plan lit­té­raire condam­né pour « paci­fisme » et pour avoir publié dans des jour­naux favo­rables à l’Allemagne, Arghezi fait son pre­mier séjour en pri­son, cette pre­mière fois en com­pa­gnie d’onze autres intel­lec­tuels, la plu­part écri­vains ou jour­na­listes. Il n’y allait pas de main morte : « Avec chaque nou­veau-né est créée la quan­ti­té d’explosifs néces­saire à son éli­mi­na­tion ». Le poète n’en a pas ter­mi­né avec la guerre et la pri­son puisqu’il sera de nou­veau incar­cé­ré en 1943, cette fois en riposte à ses pam­phlets écrits contre… cette même Allemagne.

Le pre­mier recueil de poèmes de Tudor Arghezi a paru en 1927, il avait alors (et déjà) 47 ans. Ce sont Les mots jumeaux. Sa poé­sie avait cepen­dant déjà lar­ge­ment été publiée en revue, lui don­nant une forte noto­rié­té. Les revues, cela comp­tait beau­coup au siècle der­nier. Victime de la cen­sure, il doit se reti­rer de la vie lit­té­raire en 1947, et ce jusqu’à 1955. Il meurt en 1967. Sa poé­sie est à décou­vrir. 

X