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Chassez la sorcière, elle revient poème

Par | 2018-06-25T21:09:12+00:00 6 juillet 2014|Catégories : Blog|

                                   

                                     Chassez la sor­cière : elle revient poème

                                      Essai sur la poé­sie lyrique au fémi­nin

                                        (Extrait sur le Tristan de Thomas)

 

                                            

Chapitre I : le XIIème

 

            Le Tristan de Thomas (vers 1173), ver­sion consi­dé­rée comme plus cour­toise que celle de Béroul, est très lacu­naire : six manus­crits recueillent dix frag­ments, envi­ron un quart de l’œuvre. Le sixième frag­ment, dit de Carlisle, est décou­vert au début des années 1990, sur les feuillets de garde d’un car­tu­laire latin, dans une biblio­thèque anglaise. Il donne le pre­mier pas­sage connu du roman quand Tristan et Iseut viennent de boire le philtre dans le navire qui les mène au roi Marc. Autre étran­ge­té, ces pre­miers vers, étant eux-mêmes abî­més – leur début près de la reliure a été cou­pé – donnent à entendre les pre­miers mots d’amour comme s’ils étaient décou­sus :

 

             … e fu mer­veille

                … ne vos ocis[1]

 

C’est Iseut qui parle : « Ce fut mer­veille que je ne vous ai tué », au lieu de vous gué­rir comme je fis, alors que vous aviez tué mon oncle Morholt. Une  chaîne conti­nue de bles­sé en bles­sant, de corps en cœur, est sug­gé­rée, dans la pres­cience que l’amour un jour… Cependant Iseut ne veut pas se décla­rer tout à fait, elle esquisse le pre­mier pas puis le laisse en sus­pens en jouant sur les mots : le verbe aimer se disant « amer » en ancien fran­çais, elle l’entortille avec l’amer et la mer. D’où :

 

            Merveille est k’om la mer ne het

                Que si amer mal en mer set

                Et que l’anguisse es si amere ![2]

 

C’est mer­veille que pris d’un si amère mal de mer, et de si amère angoisse, nous ne haïs­sions pas la mer  – ou l’amour, pour Tristan, tout ouïe, qui titube un peu, ne sachant si cette dou­leur vient « de la mer ou de l’amur ». Il emboîte alors le pas, son mal ne vient pas de la mer :

            Mes d’amer ay ceste dolur,

                E en la mer m’est pris l’amur.[3]

 

C’est l’amour. Le sub­stan­tif dis­sipe homo­pho­nie et poly­sé­mie. Le son avait trois sens : Tristan choi­sit le plus beau du bou­quet ten­du par Iseut, choix qui est mer­ci en retour. Le breu­vage semble cla­ri­fié et pourtant…il y avait, moins naïf, un qua­trième son : « la mère », c’est elle qui, s’appelant aus­si Iseut, a don­né le philtre pour favo­ri­ser l’amour entre sa fille et Marc, figure de père lui-même pour Tristan.

            Le récit révèle au texte une limite inhé­rente à sa tech­nique. Comment dire le coup de foudre depuis l’intériorité des deux êtres ? Contredire cet impos­sible est un enjeu lyrique, une règle ren­con­trée en néces­si­té. Le texte ne pou­vant faire par­ler de concert deux amants, Tristan marche dans les mots d’Yseut. On ne sait pas tout à fait qui a fait le pre­mier pas véri­table. « L’amer » : le son a quatre sens, fon­dés sur le réel visible et invi­sible, invi­sible lui-même par­ta­gé entre conscient et incons­cient. Le pas­sage est poé­tique en ce qu’il fait naître l’amour tout autant du philtre que du corps du lan­gage et cela non par déca­pi­ta­tion mais par élec­tion. L’intelligence joue sur le corps sonore des mots pour faire entendre le mal au cœur. C’est là sans doute beau­coup d’intériorité à la langue mater­nelle, Tristan souf­fri­ra de voir la terre quand il fait si bon faire l’amour dans la mer… La langue a cepen­dant marié Iseut et Tristan : le cœur du roman, l’octosyllabe « ni toi sans moi, ni moi sans toi » a pris. Le roman l’emporte ensuite, le fait reprend ses droits : les amou­reux se réjouissent et s’embrassent « et enveisent e acolent. » 

 

                                                           *

 « La mer du lan­gage est haute. Ses voiles blanches, sexuelles, sug­gé­rant l’application de l’image, ou noires, en deuil du déclin de la navi­ga­tion. » Rosmarie Waldrop[4]

 

La fin du roman offre une même den­si­té poé­tique. Tristan, mor­tel­le­ment bles­sé, guette depuis la Bretagne le bateau d’Iseut qui doit venir le gué­rir : une voile blanche sera son signe. Guérison phy­sique et sen­ti­men­tale ain­si que l‘a dévoi­lée, déliée en liant, la scène du philtre. Or Iseut aux Blanches Mains, épouse de sub­sti­tu­tion, trom­pée par Tristan, va manier consé­quem­ment la langue cla­ri­fiée, mono­sé­mique, et de vic­time deve­nir bour­reau :

 

            Sachez que le sigle est tut neir[5]

 

Sachez que la voile est noire : elle ment et Tristan meurt, qui lui avait donc aus­si men­ti. Ce pas­sage est en sus­pens, action et parole se ren­con­trant, car le bateau d’Iseut est sur le point de tou­cher au rivage mais le vent est tom­bé et sadi­que­ment il y a comme un arrêt sur image, sur les mots d’Iseut « le sigle est tut neir »… Son nom lui-même est en sus­pens, entre iro­nie, ses actions étant plus d’un cygne noir que d’une vierge, et véri­té, Tristan l’ayant déjà inno­cen­tée.

Or, peu avant, il y a eu un autre arrêt sur image : c’est à l’approche de la côte quand un orage menace de nau­frage le bateau. Thomas donne cette fois lon­gue­ment la parole à Iseut la blonde dans une sorte de chant du cygne. La scène du philtre était signi­fiée par une nais­sance du cœur au corps des mots se dis­tin­guant. Naissance pré­poé­tique dans le sens où les sons sont encore mêlés dans un hasard que contre­dit la métrique. Ensuite la sexua­li­té sera pos­sible entre Iseut et Tristan puisque fon­dée en amour, et le poème qui ensemble rime et dis­tingue. La scène de la mort pose à Thomas un autre défi esthé­tique : com­ment faire mou­rir les deux amants ensemble ? Sa réponse a une enver­gure plus roma­nesque : Tristan est néces­sai­re­ment pas­sif tan­dis qu’Iseut est active, sujet d’un long dis­cours, trou­vère fémi­niste qui chante l’homme aimé qui meurt. En vis-à-vis d’Iseut aux Blanches Mains, elle cherche à conju­rer la sépa­ra­tion des mots et des élé­ments, et prie en oxy­mores.

 

            Vus ne poiez senz moi mur­rir,

                Ne jo senz vus ne puis per­ir.

                Se jo dei em mer per­iller,

                Dun vus estuet a tere neier.[6]

 

Vous ne pou­vez mou­rir sans moi, ni moi sans vous, si je meurs en mer, sur terre vous vous noie­rez. Puis elle rêve de repo­ser en paix avec Tristan dans le ventre d’une baleine, sou­haite qu’il sache sa mort puis ne le sou­haite plus, elle avance en gra­duelle oppo­si­tion… Dans cette tem­pête, très humaine, les oppo­sés échangent, la ligne de par­tage bouge. Ce n’est plus le corps des mots, peau mer­veilleuse entre humain et monde, qui donne vie à l’amour entre l’homme et la femme. Iseut parle à Tristan absent : elle échange les attri­buts de la terre et de la mer, celle-ci pré­va­lant, elle ranime, par la fic­tion d’une image, le désir régres­sif d’aimer dans la mer, elle se lie déses­pé­ré­ment à Tristan, cher­chant ce qui pour­rait témoi­gner dans le monde de ce lien… Depuis et contre les mots mono­sé­miques, elle rend visible le tra­vail de la méta­phore : le trans­port réver­sible, dans l’air mou­ve­men­té,  de la mer vers la terre (se noyer dans la terre ou repo­ser ensemble dans un pois­son-tombe) – pour dire vive­ment que s’est éteint le feu de l’amour. Elle remonte au bou­quet d’amour inau­gu­ral quand tout se tou­chait phy­si­que­ment et séman­ti­que­ment, mais main­te­nant c’est depuis l’aval, depuis le sens : or « ço que je di estre ne puet », ce que je dis ne peut pas être. Alors elle fait signe à son double sur la rive, Iseut aux Blanches Mains : si le monde ne peut s’unir d’amour pour réper­cu­ter la mort de deux amants, que le vent tombe, que la terre se sépare de la mer, que la sœur mal aimée donne la mort à l’amour qui est… Si l’amour réel qui meurt ne peut pas se pro­lon­ger dans un monde d’amour, alors que l’amour qui n’est pas (par­ta­gé), la sœur mariée, mette fin à l’amour. Si les limites séparent sans retour, que la mort fasse son œuvre. Si la peau merveilleuse…Le roman se ter­mine, le poème étant impos­sible. La double néga­tion (vous ne pou­vez mou­rir sans moi…) qui n’est pas tout à fait en poé­sie une affir­ma­tion, plu­tôt un double tour sur un secret, se retourne en décla­ra­tive dans les der­niers mots auprès du corps de Tristan :

 

            Mort estes pur la meie amur,

                E jo muer, amis, de ten­drur.

                …

                De meisme le beivre avrai confort.[7]

Vous êtes mort de mon amour, je meurs de ten­dresse (…) j’aurai cor­dial du même breu­vage. Puis le nar­ra­teur :

 

            Cors a cors, buche a buche estent,

                Sun espi­rit a itant rent

                …

                Tristrans murut pur sue amur,

                E la bele Ysolt par ten­drur.[8]

 

Corps à corps, bouche à bouche, elle rend son der­nier souffle (…) Tristan mou­rut pour son amour, et la belle Iseut par ten­dresse.

Quel même breu­vage que Tristan Iseut boit-elle ? On peut voir dans le mythe une contes­ta­tion cour­toise du mariage arran­gé, maté­ria­liste, une ten­sion entre socié­té cel­tique où la filia­tion est ouverte au matriar­cat (Tristan fils de la sœur de Marc aurait dû héri­ter de la cou­ronne) et socié­té gau­loise patriar­cale, une ten­sion entre vas­sal et sei­gneur, entre éros et amour, pas­sion et aga­pè.

Et per­ce­voir sou­ter­rai­ne­ment une autre trame. Il est un pôle pénible dans les poèmes des trou­ba­dours et des trou­vères qui clivent la femme en idéale Marie ou vénale Madeleine, dames magni­fiées du grand can­so ou ber­gères vio­lées des pas­tou­relles. Or les deux Iseut sont autres : Tristan aime et fait l’amour avec Iseut la blonde, contre-Marie ; il épouse mais sans l’aimer et sans la pos­sé­der Iseut aux Blanches Mains, contre-Madeleine. Les femmes ne sont pas défi­nies par la seule sexua­li­té ou son refou­le­ment. Autres, elles disent sub­ti­le­ment un sens sur l’amour et la mort, elles font la mort avant Tristan. Quand Iseut débarque, elle court vers Tristan puis l’embrasse puis meurt, on ne voit pas Iseut aux Blanches Mains. L’onomastique le dit, les deux femmes sont mêmes, ne peuvent se ren­con­trer. Tristan, l’amour tris­ta­nien, a sépa­ré en trois axes l’être, les contra­dic­tions d’être : Iseut la mère, le corps, le moi ; Iseut l’amour, le cœur, le toi ; Iseut l’épouse, la rai­son, le soi. Son erreur ou angoisse ori­gi­nelle a pris ou plu­tôt lais­sé les femmes au mot, au même son, au même nom. Le roman a sépa­ré ce qui se touche et com­mu­nique sans cesse dans l’être : le moi, le toi et le soi, le corps, le cœur et la rai­son. Et les a incar­nées en trois fonc­tions : la mère, l’amante et l’épouse. Or dans une belle vie, dans un beau poème, les trois Moires sont le même jour qui passe chaque jour. Le récit, lui, les sépare sans cesse, Clotho la mère tient, lâche puis retient la main de Lachésis l’amour quand Atropos « l’amère » aux Blanches Mains est bien seule. C’est la longue élé­gie finale de Thomas qui révèle ce sens : Iseut prend la parole, prend le « je », et s’adressant à Tristan, elle tente de rac­com­mo­der les élé­ments sépa­rés, en réunis­sant terre et mer, réel et irréel mais « ço que je di estre ne puet », c’est impos­sible. Le jour ne peut plus se marier avec la nuit, la voile sera noire. Si le Tristan n’avait pas sépa­ré l’amour contra­dic­toire en trois femmes et, en même temps, don­né même signi­fiant à celles-ci, le réel aurait gar­dé son plu­riel axial, et son moyeu : le pou­voir de n’être pas. Ce n’est pas l’une des Iseut, une des trois muti­la­tions, qui peut réunir. Le roman finit faute de poé­sie, de ne pou­voir marier des mots décou­pés par l’amour tris­ta­nien, de n’avoir plus qu’une rime. C’est pour­quoi Iseut se résigne à boire le même boire que Tristan : un cœur sans être parce que sans autre.

             Thomas est l’auteur du roman, Tristan le héros, cepen­dant le roman a une trame fémi­niste en ce que les clés essen­tielles passent d’Iseut en Iseut comme de main en main. Elles incarnent une inter­ro­ga­tion sur l’amour, mon­trant que la fusion est aus­si une sépa­ra­tion, que s’il est un amour heu­reux, il demeure belle confu­sion. Et elles sont une inter­ro­ga­tion sur le poème.

Dans la Folie Tristan d’Oxford, qui fait un gros-plan sur un retour de Tristan dégui­sé en fou pour appro­cher de la reine Iseut, le nar­ra­teur dit que le châ­teau de Tintagel dis­pa­raît pen­dant les sol­stices, quand il semble que tout va dis­pa­raître ou appa­raître. La nature parle au XIIème : si nous avons été créés, c’est dans elle. Nous ne sommes pas les autres de la nature à laquelle nous ne sommes pas com­plè­te­ment non plus.  D’où en poé­sie les jeux sonores inau­gu­raux, la peau des mots ou d’amour, d’où les entrées prin­ta­nières en même ou en dif­fé­rence avec le cœur du trou­ba­dour. L’orage et le calme plat ont à voir avec cela : les deux Iseut disent à la conjoin­ture de l’apparaître et du dis­pa­raître, du temps vif et du temps mort, que être humain a à voir mor­tel­le­ment avec la nature. Si nom­mer c’est tuer et créer, il est aus­si dif­fi­cile de vivre sans tuer qu’il est dif­fi­cile de vivre avec le meurtre. Le roman de Thomas cherche à sus­pendre le choix : entre le philtre poé­tique qui dit le plu­riel dans le même et le récit qui sépare, énu­mère et fonc­tion­na­lise sans pou­voir quit­ter le même son ori­gi­nel. On appelle « roman » un récit en langue romane et en vers : celui de Thomas raconte cette ten­sion entre concen­tra­tion poé­tique et récit, récit apo­ré­tique qui vou­drait dire clairs et défi­nis des visages que baignent encore la pénombre d’être. Quand les deux Iseut sont au bord de se voir, on devine que l’une l’autre sont l’ombre de l’autre l’une. Finalement ce n’est pas Iseut aux Blanches Mains qui est Atropos, mais la vision tris­ta­nienne de l’amour qui sépare incon­sé­quem­ment. Thomas raconte cette contra­dic­tion : le roman ne peut avoir den­si­té poé­tique et dérou­le­ment nar­ra­tif, Iseut ne peut être à la fois signi­fiant mul­tiple, et signe sin­gu­lier s’unissant à un autre signe. Ces deux mys­tères dans un poème seraient une image qui alli­tère, dans un roman c’est inceste et poly­ga­mie. Ainsi Thomas par la main d’une femme nous offre une qua­trième fleur qui n’est ni mer, ni amour, ni mort mais leur lien, l’art qui ensemble les inter­roge. 

 

                                                           *

 

Une minia­ture donne une inter­pré­ta­tion éton­nante du mythe. Tristan tend à Iseut, un vase rond comme une alliance : tous deux sont assis au milieu d’un jar­din édé­nique, un bel arbre de cœurs au-des­sus de la jeune femme habillée de ver­meil, un bel arbre d’étoiles au-des­sus du jeune homme habillé de bleu. Le peintre, tout en mon­trant ce qui est train d’être gen­ré, semble déjouer le mythe biblique de la chute : pas d’interdit, pas de ser­pent, pas de femme ten­ta­trice, pas d’ignorance (bien) puis de connais­sance (mal) du bien et du mal. Dieu, le trans­cen­dant qu’on ne domine pas, serait dans l’accident de boire, qui va mettre en cause l’ordre de la socié­té.  Semble ici sug­gé­rée la nais­sance à l’amour comme une nais­sance au para­dis.

 

Le philtre, le point nodal du mythe, est com­pli­qué. Au pre­mier niveau, méta­pho­rique, il équi­vaut à la flèche grecque d’Eros, le boire du breu­vage est varia­tion sur le voir du regard d’amour. L’image dit le peut-être d’un trans­cen­dant. On dirait l’intervention d’un dieu, mais on n’en est pas sûr, nous sommes peut-être libres, res­pon­sables, et l’amour est contin­gent. Le second niveau est réa­liste, c’est la dimen­sion roma­nesque où le philtre est moteur de tout le récit. Mais si le philtre n’est plus une image, s’il est réel, il n’y a plus d’ambiguïté, l’amour n’est pas un choix, nous ne sommes pas libres. Un Dieu malin se joue cruel­le­ment de nous et en même temps nous inno­cente, c’est ambi­gu. Le Tristan est la trans­for­ma­tion d’une image en récit, d’une liber­té tra­gique en tra­gique inno­cence : vaut-il mieux être libre de faire le mal (l’adultère) ou bien obli­gé mais inno­cent de ce mal ?

Le texte cel­tique décons­truit la vision biblique qui pense l’ignorance comme bien, et la connais­sance comme déjà le mal. Si Tristan et Iseut ignorent qu’ils boivent le philtre du mal, le Dieu est injuste : il leur laisse l’innocence tout en leur infli­geant ensuite de quoi faire et sen­tir le mal. Le para­dis et la moi­tié empoi­son­née du fruit. Le mer­veilleux cel­tique dis­culpe le couple et accuse, mais c’est inau­dible à l’époque, Yahvé. Il étire les pôles contra­dic­toires de la Genèse en défai­sant l’asymétrie biblique – le plai­sir par­ta­gé est d’abord un bien-être, plus tard un mal et qui tient du hasard : s’il n’avait pas fait chaud, si le philtre n’avait pas été à por­tée de main, Tristan n’aurait pas bu et etc. Il noue consé­quem­ment l’invivable liber­té qui, à peine sug­gé­rée, est reti­rée. Cela fait signe aux schismes à venir, qui mène­ront à son terme logique la contra­dic­tion de la Genèse : il y aura les élus et les autres.

Ainsi la scène de la minia­ture dit aus­si sim­ple­ment le bon­heur sur terre, le temps d’une inno­cence où une femme et un homme se découvrent amou­reux. Le par­tage du philtre est le bon­heur de l’amour, l’inséparabilité de deux corps et deux cœurs, a contra­rio de l’inséparabilité biblique qui asso­cie connais­sance et mal. Plus tard il y aura le temps de la souf­france. A l’instant du philtre, Iseut et Tristan éprouvent la joie de se décou­vrir nus, d’amour. Le peintre sug­gère à notre aujourd’hui ces inter­pré­ta­tions en mon­trant le visible qui lui était pos­sible, le plai­sir, l’amour inno­cen­tés. Qui est aus­si un amour par­ta­gé entre un homme et une femme. Là encore les Pictes et les Hébreux s’opposent. Les Pictes, leur boire ensemble qui met au monde du bon­heur, auraient dû gagner car ils étaient, femmes et hommes ayant l’avenir devant eux, bien plus nom­breux.

 

 

 


[1] Tristan et Iseut, Les poèmes fran­çais, La saga nor­roise, Paris, Le Livre de poche, 1989, p. 330.

[2] Tristan et Iseut, Les poèmes fran­çais, La saga nor­roise, op. cit., p. 332.

[3] Ibid.

[4] La Reproduction des pro­fils, trad. J. Roubaud, Editions Melville, Paris, 2003, p. 76.

[5]Tristan et Iseut, Les poèmes fran­çais, La saga nor­roise, op. cit., p. 476.

[6] Tristan et Iseut, Les poèmes fran­çais, La saga nor­roise, op. cit., p. 470.

[7] Tristan et Iseut, Les poèmes fran­çais, La saga nor­roise, op. cit., p. 480.

[8] Ibid.

 

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