> Choix de poèmes établi par Anne-Marie Metellus

Choix de poèmes établi par Anne-Marie Metellus

Par | 2018-02-20T02:39:39+00:00 3 février 2014|Catégories : Blog|

HAÏTI

 

in La peau et autres poèmes. Éditions Seghers. Paris.2006

 

Sur cette terre sans repos
Indiens exter­mi­nés
Africains trans­plan­tés
L’horreur recom­men­cée

Sur cette terre sans repos
Disparaissent sans écho
Projets à peine éclos
Menteurs tou­jours dis­pos

Sur cette terre sans repos
Gestes et souffle éper­dus
Miel et fiel confon­dus
La vie comme pour­fen­due

Sur cette terre sans repos
Cousue de cica­trices
Offerte aux sacri­fices
La mémoire se hérisse

Dans le scin­tille­ment du lan­gage
Avec des mots de sang, d'orage
Sans peur, sans ran­cœur,  sans tapage
L'homme vif trans­met son héri­tage

Passé son­dé sans pré­ju­gé
Hauts faits jus­te­ment célé­brés
Génocides, pillages dénon­cés
L'histoire jaillit trans­fi­gu­rée      

      
in Au pipi­rite chan­tant et autres poèmes. Éditions Maurice Nadeau. Paris. 1995

 

Au pipi­rite chan­tant le pay­san haï­tien a fou­lé le seuil du jour et
        des­sine dans l'air, sur les pas du soleil , une image d'homme en
        croix étrei­gnant la vie
        Puis bénis­sant la terre du vent pur de ses vœux, après avoir
        salué l'azur trem­pé de lumière, il arrose d'oraison la mon­tagne
        oubliée, sans faveur, sans engrais
Au pipi­rite chan­tant pèse la menace d'un retour des larmes
Au pipi­rite chan­tant les heures sont sus­pen­dues aux lèvres
        des plan­ta­tions

Si revient hier que ferons-nous ?

Et le pay­san haï­tien enjambe chaque matin la langue de l'aurore
       pour tuer le venin de ses nuits et rompre les épines de ses
       cau­che­mars
Et dans le souffle du jour tous les loas sont nom­més

Au pipi­rite chan­tant le pay­san haï­tien, debout, aspire la clar­té,
        le par­fum des racines, la flèche des pal­miers, la fron­dai­son
        de l'aube
Il déboute la misère de tous les pores de son corps et plonge dans 
        la glèbe ses doigts magiques
Le pay­san haï­tien sait se lever matin pour aller ense­ve­lir un songe,
        un sou­hait
Sur des ter­rasses vêtues de pourpre il est hap­pé par la vie, par les yeux
         des caféiers, par la che­ve­lure du maïs se nour­ris­sant des feux
         du ciel
Le pay­san haï­tien au pipi­rite chan­tant lève le talon contre la nuit et va
         conter à la terre ses misères dans l'animation d'une chan­delle
Et son oreille croit plus à la patience des végé­taux qu'au ver­tige
         du geste, à l'insurrection des her­bages qu'aux pro­diges
         du ser­mon­naire
Car il méprise la mémoire et fabrique des pro­jets
Il révoque le pas­sé tres­sé par les fléaux et les fumées
Et dès le point du jour il conte sa gloire sur les gale­ries fraîches
         des jeunes pousses

 

in Au pipi­rite chan­tant et autres poèmes. Paris. Éditions Maurice Nadeau. 1995

 

Circonvenir l’aurore
Et repas­ser le temps
Presser les heures choyées par la brise du bon­heur
Comme le fleuve nour­rit ses pois­sons
Et la forêt ses futaies

Le temps de dire le jour
Ce qu’on découd la nuit

Le temps de coudre la nuit
Ce qu’on délie le jour

Le temps de contem­pler
Les rides sereines de la foi
Les orgues sacrées de la loi
Le temps d’écouter dans cette pâle insom­nie la voix étouf­fée de la vie

 

in Braises de la mémoire. Paris. Éditions de Janus. 2009

 

Sur la terre, à la fois ber­ceau, havre et tom­beau
Je marche
Le talon levé contre la misère
Qui flé­trit toute vie et ense­ve­lit toute pas­sion

Sur la terre, lieu de ma nais­sance, sub­stance de ma chair
Couvoir et cer­cueil
Je construis un temple en l’honneur du pas­sé

Sur la terre, folie et rai­son
Hamada et oasis
Je tisse une écharpe haute en cou­leurs

Sur cette terre de pulpe et d’ossements
D’oraison et d’incendie, de robots et d’ascètes
La fureur des hommes nour­rit les jar­dins du ciel

Sur cette terre, cime­tière des erreurs humaines
Nécessité que le châ­ti­ment
Réalité que la péni­tence

Mais la puis­sance de l’imagination
L’ardeur de la prière
La vigueur de la foi
Réveillent l’espoir 
Colorent l’avenir

in Braises de la mémoire. Paris. Éditions de Janus. 2009

 

À petits pas
Les formes du cré­pus­cule s’évanouissent
L’homme et l’arbre tendent le front
L’aube gri­sante voile l’enfer

Cette joie de vivre éclate
En feuilles, en pétales, en cou­leurs
Elle monte tel l’ange
Érectile par notre seul regard
À la cadence de nos vœux
S’envole
Portée par la flamme du désir
Par le sou­rire tou­jours repris de l’avenir
Elle libère les cœurs
Fidèles à ses pro­messes
Acquiesçant à ses éclairs, prêts à la mois­son
Accompagne ceux qui
Déçus par les sai­sons
Se remembrent dans l’oraison

À petits pas
L’espérance imprègne paroles et gestes
À petits pas
L’espérance ima­gine, sti­mule, édi­fie
Rien ne lui est impos­sible
À nous ses ser­vi­teurs
Il advien­dra selon notre foi
L’espérance, à la fois appa­rence et essence 

Poème extrait de La Terre in Éléments. Paris. Éditions de Janus. 2008

 

La terre, féconde et nour­ri­cière, tou­jours géné­reuse
En per­pé­tuelle acti­vi­té, maî­tresse de toute vie
Demeure à l'origine de toute chose
Sa gran­deur ne tient pas seule­ment à sa convi­via­li­té
Mais à l'ordre qu'elle impose dans le chaos ou la plu­ra­li­té
La terre comme la femme crée l'homme
Mais plu­sieurs terres se par­tagent l'univers
Terre meur­trière et terre d'immortalité
Terre de déso­la­tion et terre pro­mise
Terre pûre et de rétri­bu­tion
Terre de rédemp­tion comme la terre d'Haïti
Terre sacrée et sacri­fiée
Terre mys­tique et sca­ri­fiée
Mais aus­si terre de lumière et de pré­dic­tion
Garante du ser­ment du Bois Caïman
Elle pro­pul­sa Toussaint à la tête d'esclaves trai­tés comme des bêtes
Cette terre de nais­sance du pre­mier état nègre du monde
Oui, c'est une terre éton­nante, cette terre d'Haïti
Elle accueille et sus­cite tant de mys­tères
C'est le pays des morts vivants
Pays où s'enracinent des légendes
Où naissent de très grandes aven­tures
Où jaillissent des cris qui ébranlent les pré­ju­gés
C'est le pays d'un homme qui fut à lui seul une nation
C'est le pays de Toussaint Louverture
L'homme des com­men­ce­ments
L'homme-phare au verbe pré­mo­ni­toire
En me ren­ver­sant on n'a abat­tu que le tronc de l'arbre de la
        liber­té des noirs, mais il repous­se­ra par ses racines car
        elles sont nom­breuses et pro­fondes ʺ
La racine trait d'union entre la terre et l'eau
Permet à la vie de voya­ger aérienne
L'eau pénètre le sol
Dans ce royaume des morts, lieu muet et clos
Indifférent aux mes­sages variés venus du ciel
Elle engendre et pro­tège la sub­stance même des espèces végé­tales
La terre boit pour s'amollir, s'alanguir
Et s'ouvrir aux convoi­tises des arbres prêts à l'assaut
Toute brèche sou­ter­raine invite à la repro­duc­tion
Appelle à la per­pé­tua­tion des graines, des semences
La terre une et mul­tiple
Mère, géni­trice et gar­dienne de tout ce qui res­pire
La terre mul­ti­plie les dif­fé­rences et les res­sem­blances
Risquant par­fois de créer la confu­sion ou l'anarchie
Comme si elle vou­lait aler­ter le cœur de la connais­sance

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