> Choix de poèmes établi par Stéphane Chaumet

Choix de poèmes établi par Stéphane Chaumet

Par | 2018-05-26T10:08:56+00:00 25 novembre 2013|Catégories : Blog|

 

Ma mémoire est en feu dans l’ombre
et brûle : brûle comme l’amadou
le mar­teau de ma mémoire
qui me dit que je ne suis pas, n’ai pas été
que je suis comme quelqu’un de cra­ché
des lèvres du pré­sent.

Je suis un nid de cendre
où viennent les oiseaux
pour cher­cher la manne de l’ombre
la flèche clouée dans le poème
le bai­ser de l’insecte.

L’ombre d’un cyprès dans le froid de l’âme
aide à se sou­ve­nir de la vie qui ne fut pas
et l’effroi pro­fond de se regar­der les mains
comme si on était encore un être vivant.


LA FABLE DE LA CIGALE ET LA FOURMI

pour Antxon-La Herra, avec l’affection et les excuses de
Leopoldo

 

Le soleil illu­mine le linge mis à sécher
– un slip sale, une che­mise râpée –
et un sque­lette bouge dans la cui­sine.
Si tu veux regar­der, regarde
si tu as vou­lu faire un spec­tacle de la pour­ri­ture
et gloire au ver qui ne meurt jamais.
Je suis un homme sans vani­té, et par­fois je me mouche
avec mon tire-jus.
De moi l’histoire ne sau­ra jamais rien
mais je suis confiant, puisque dehors aboyant
nu, ses mains sai­sis­sant avec fer­me­té les tes­ti­cules,
trem­blant et plein de froid
je vois le sou­ve­nir d’un homme qui eut de la vani­té
et vou­lut connaître le mys­tère du monde.

CE QUE STÉPHANE MALLARMÉ
A VOULU DIRE DANS SES POÈMES

Ce que le vieux a vou­lu dire quand déjà la der­nière lampe
dans la chambre était éteinte
et que le soleil ne nous voyait pas, le ser­pent jeté
avec les excré­ments du jour dans le puits du sou­ve­nir
dans le som­meil qui efface tout, dans le rêve,
il a vou­lu dire le vieux que les lois
de l’amour ne sont pas les lois du néant
et que seuls étreints à un sque­lette dans le monde vide
nous sau­rons comme tou­jours que l’amour est néant,
et que le néant
étant ain­si quelque chose qui avec l’amour et la vie
fata­le­ment rompt, il veut une ascèse
et c’est pour ça qu’une croix dans les yeux, et un
scor­pion dans le phal­lus repré­sentent le poète
dans les bras du néant, du néant bouf­fi
disant que même Dieu n’est pas supé­rieur au poème.

LE FOU QUI REGARDE DEPUIS LA PORTE
DU JARDIN

Homme nor­mal qui pour un moment
croises ta vie avec celle de l’épouvantail
tu dois savoir que ce ne fut pas pour avoir tué le péli­can
mais pour rien pour être cou­ché ici par­mi d’autres tombes
et qu’à rien sinon au hasard et à aucune volon­té sacrée
de démon ou de dieu je ne dois ma ruine.

HYPOCRITE DE LA JOUISSANCE

« Jois e Jovens n’es tri­chaire
e Malvestatz eis d’aqui. »
Marcabru

Un cafard par­court le jar­din humide
de ma chambre et cir­cule entre les bou­teilles vides :
je le regarde dans les yeux et je vois tes deux yeux
bleus, ma mère.
Et elle chante, tu chantes pour les nuits pareilles à la folie,
   tu veilles
avec ta malé­dic­tion pour que je ne tombe pas dans le som­meil,
   pour que je ne m’oublie pas
et sois réveillé pour tou­jours face à tes deux yeux,
ma mère.

 

SOLDAT BLESSÉ DANS LE LOINTAIN VIETNAM

 

La mort a vidé mon être, lais­sé mes yeux
si doux et sexuels comme une jungle.
Chaque fois que je me sou­viens de moi et de ces forêts
la neige du sperme baigne mon front.
L’avion m’attendait comme une menace :
à mesure que la ter­reur s’éloignait
j’ai vu le navire du sens som­brer entre mes yeux.
Dans cette chambre de Windham Street
je ne suis qu’un tir entre les joncs.
Ils disent que là-bas dans les rivières, quand des­cend
le vent obs­cur de la nuit, un pois­son
se sou­vient peut-être de moi.

HOMMAGE À CATULLE

 

Le cul de Sabenio chante
il chante et ce n’est déjà plus
la vibra­tion des ser­pents
(là) mais recueille­ment et mort
et mort :
Le cul de Sabenio chante
dans une soli­tude douce et abso­lue : le cul de Sabenio
dévore dans sa ron­deur le vent
et le tri­angle émane de durs troncs
non unquam digi­tum inqui­nare posses
comme l’hiver triste et abso­lu
    sec et froid
    purior salil­lo est
plus pur que le sel, n’attend pas
dans sa carence de temps il s’allège
je ne vis que pour le phal­lus, n’existant que pour lui
miroir qui ne sait pas être seul
mal­gré son irré­mé­diable soli­tude.
Oh, moi, Sabenio j’aime ton tri­angle
je res­treins l’amour, lieu de l’excrément¹
où règnent les fées écu­mantes
dont l’haleine me rend malade les venins vis­queux
               Gaius
joyeux dans l’abîme, joyeux dans le sui­cide
joy of nothin­gness : joyeux dans le sui­cide  cat­tus
Oh, moi, Sabenio, j’aime ton tri­angle
qui brûle d’un feu ter­rible vers le néant (joy)
néant est la joie
la joie est le néant
et dans ce tun­nel obs­cur
     (ioy)
qu’est ton cul, Sabenio
   oignon
nous dor­mi­rons éveillés dans la vision sté­rile
dans ce cul obs­cur et clair
éveillés pour le cou­teau
dans ce tun­nel obs­cur.
   Et les arbres (durs troncs)
ser­vaient de fon­de­ment au ciel
dia­mants abhor­rés excré­ments
ter­ribles et sépa­rés du monde
    (Embrasse ce cul)
et les sirènes bor­dant la nuit sans yeux.

Oh mère nuage qui n’as pas de poids
Personne ne prie pour nous.

 

¹ Juan Ramón Jiménez : « l’amour est le lieu de l’excrément »

« venid y seguid­nos a noso­tros, que no tene­mos pala­bras para decir »
Saint-John Perse

Cet arbre est pour les morts. Pour per­sonne d’autre que les morts.
Il gran­dit, tout-puis­sant sur la terre, comme un cyprès gigan­tesque
comme un fan­tôme que
des enfants baveux étrein­dront avec fré­né­sie, et criant comme des rats
   Scardanelli ! Scardanelli !
Et le sou­ve­nir pue.
Et la vie pue, comme elle est, comme une catin
qui te regarde au moment de se cou­cher, et voir entre les draps son
corps infecte
comme une catin
espé­rant dans un coin de rue pour tou­jours la mort
comme la ren­contre en tête à tête avec Jack the Ripper
avec son sou­ve­nir, dans une chambre obs­cure, sans plus de sou­ve­nir
de l’humain qu’un poêle et des pieds et un jour­nal chif­fon­né.
Et que cette ren­contre signe ce poème,
ce fœtus d’ange, cette excuse
pour ne pas en finir aujourd’hui avec ma vie.

PROJET D’UN BAISER

Je te tue­rai demain quand la lune sor­ti­ra
et que le pre­mier grèbe me dira son mot
je te tue­rai demain peu avant l’aube
quand tu seras au lit, per­due dans tes rêves
et ce sera comme une copu­la­tion ou du sperme sur les lèvres
comme un bai­ser ou une étreinte, comme une action de grâce
je te tue­rai demain quand la lune sor­ti­ra
et que le pre­mier grèbe me dira son mot
et dans son bec m’apportera l’ordre de ta mort
qui sera comme un bai­ser ou une action de grâce
ou comme une prière pour que le jour ne se lève pas
je te tue­rai demain quand la lune sor­ti­ra
et qu’aboiera le troi­sième chien à la neu­vième heure
au dixième arbre sans feuilles ni sève
dont per­sonne ne sait pour­quoi il se tient debout sur la terre
je te tue­rai demain quand la trei­zième feuille
tom­be­ra sur le sol de misère
et tu seras une feuille ou une grive pâle
qui revient dans le secret loin­tain du soir
je te tue­rai demain, et tu deman­de­ras par­don
pour cette chair obs­cène, pour ce sexe obs­cur
qui aura pour phal­lus l’éclat de ce fer
qui aura pour bai­ser le sépulcre, l’oubli
je te tue­rai demain quand la lune sor­ti­ra
et tu ver­ras comme tu es belle une fois morte
toute cou­verte de fleurs, les bras en croix
et les lèvres closes comme lorsque tu priais
ou m’implorais la parole encore une fois
je te tue­rai demain quand la lune sor­ti­ra,
et ain­si dans ce ciel qu’évoquent les légendes
dès demain tu t’inquièteras de moi et mon salut
je te tue­rai demain quand la lune sor­ti­ra
quand tu ver­ras un ange armé d’une dague
nu et silen­cieux devant ton lit blême
je te tue­rai demain et tu ver­ras que tu éja­cules
quand ce froid pas­se­ra entre tes deux jambes
je te tue­rai demain quand la lune sor­ti­ra
je te tue­rai demain et j’aimerai ton fan­tôme
et je cour­rai jusqu’à ta tombe les nuits où de nou­veau
brû­le­ront dans ce phal­lus trem­blant que j’ai
les rêves du sexe, les mys­tères du sperme
et ain­si ta stèle sera pour moi le pre­mier lit
où rêver des dieux, des arbres, des mères
où jouer aus­si avec les dés de la nuit
je te tue­rai demain quand la lune sor­ti­ra
et que le pre­mier grèbe me dira son mot.

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