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Choix de Poèmes M.A Bustos

Par |2018-08-20T01:48:49+00:00 6 septembre 2015|Catégories : Blog|

Traduction : Stéphane Chaumet

 

AUJOURD’HUI JE ME RETRANCHE

 

Aujourd’hui je me retranche
der­rière
mon front
et le cri de ma langue.
Je ne reviens ni au vent
ni au soleil
ni à la pluie peu­reuse.
Aujourd’hui je reste
et m’enfonce
gorge en bas,
jusqu’à me tou­cher les che­villes.
Aujourd’hui je me retranche
et me contracte,
petit
humain,
jusqu’à ce que le vol
habite mes entrailles.

 

 


LUTTANT AVEC DES OMBRES

Qu’ils ne me mordent pas !
Je demande
aux chiens
pres­sant la nuit
qu’ils ne mordent pas.
De l’air
pour dor­mir dans leurs mâchoires.
De l’amour
et du som­meil mater­nel
je demande,
je demande leur langue
leurs aboie­ments cas­sés.
Chiens molosses.
Je demande
le soleil
pour leur enfon­cer
l’aube entre les dents.

 

 


FRAGMENTS

27

   Une fois, en regar­dant par une fenêtre je suis entré dans un rêve. Les choses, les êtres et la lumière devant mes yeux prirent la forme mer­veilleuse du rêve. Ils se cou­vrirent d’un brouillard doré et triste. Sur tout et sur tous il y avait un grand silence. Je suis res­té pri­son­nier, sub­mer­gé, hal­lu­ci­né par cette lumière et ce vent qui viennent d’un abîme incon­nu. Quelqu’un vou­dra cou­vrir d’une bouche déses­pé­rée, avec des yeux vides, le por­tail don­nant sur l’insomnie ? Quelqu’un vou­drait, on ne sait qui, si je lui deman­dais ten­dre­ment, égor­ger le jour ?

35

   Je vais prendre ton corps pour le laver des peaux, des épi­dermes mil­lé­naires qui te mènent au mys­tère. Quand je te sen­ti­rai pure, de la cou­leur de l’eau qui tremble dans les rêves, j’embrasserai ton sexe pour que le pois­son d’or soit le cri qui ferme tes lèvres.

61

   Tu te sou­viens du sui­ci­dé ? Celui qui s’aida à par­tir avec ten­dresse à la mort ?
   Comme ses yeux ne regardent per­sonne, comme ses fleurs sentent la lumière décom­po­sée.
   Comme pour­rit sa voix dans une nou­velle langue de miroirs.
   Que res­te­ra de l’amour qu’il avait à part un peu de semence dans les tuyaux du corps.
   Une seule croix marque son pas­sage par l’épouvantable veille : ses os qui se brisent dans le temps.

 

 

VENTRE PROPHÈTE SANS TEMPS

   Je ne suis d’aucun siècle.
   Je vis absent du temps. Je suis mon siècle comme je suis mon sexe et mon délire.
   Je suis le siècle libé­ré de toute date et pénombre.
   Mais quand je mour­rai, le pro­phète qu’il y a en moi se lève­ra comme un enfant sans morale ni patrie. Un enfant fou avec une langue de hur­le­ments. Alors le jour se lève­ra dans les mil­liers de Galaxies.
   Mères du futur, pre­nez garde, à ma mort je peux reve­nir.
   Alors, oh ventre qui m’attend, très douce cathé­drale de ténèbres.

 

 


MÉTAUX
(Buenos Aires, juin 1959)

I

À quoi bon le plomb un jeu­di de rien. Quittons son poids
   du ventre.
À l’acier ira l’amour.
À l’acier en nous frap­pant revien­dra l’amour.
Illuminés dans une seule minute d’acier, com­ment ne
    pas gran­dir !
Parce que men­songe de la terre sou­ter­raine
                                                           celui qui nous fatigue !

II

Je dénu­de­rai de brumes l’année qui me pour­suit.
Quand je des­cen­drai au métal vierge de mes jours ;
je dénu­de­rai d’ombres, j’aimerai sa chair.
Pour mou­rir, ma voix dans les enfants d’ici à mille ans.
Pour vivre, tes yeux qui avancent dans les métaux
   obs­curs de mon temps.

 

 


FOULE

Nous n’allons pas res­ter seuls
parce que ciel et pous­sière haï­ront comme des fouets.
Nous serons des murailles d’eau
der­nier bai­ser du monde.
Nous dor­mi­rons parce que la nuit ter­ri­fie,
vien­dra la lumière et nous ne serons pas seuls.
Jamais seuls nous n’irons
   tends la main
un tam­bour à pul­sa­tion
   enva­hit ton sang
et tu par­le­ras dou­ce­ment de mort et de vie.

 

 


TU DORS

Ne va pas au som­meil
lourde de noms de pous­sière
mon corps cou­pe­ra ta chair
et ouvri­ra les mains dans tes yeux endor­mis.

Debout
je veux te lais­ser avec les noms que j’aime
sur la terre
debout immense.

Si pur
je veux naître dans tes yeux endor­mis
pour qu’aient l’air de men­songe
la mort et la nuit
qui nous suivent la main sur l’épaule.

 

 


VIEUX COMME UN VERRE D’EAU

La lumière monte par les câbles de la terre
le ciel ouvre sa pulpe bleue
étoile de ton corps étoile de mer
ta bouche pareille à ma bouche.
Victoire de l’amour sur le brouillard
mon amour dans ta chair dis­soute
écume dans l’air
écoute-moi bien langue à langue.
Vieux comme un verre d’eau
       froide en été
c’est la pal­pi­ta­tion de ton sang dans mes veines.
Le monde fleu­rit en vapeur de feu
    aux ciels
nous dor­mi­rons avec les astres.
Vieille ta langue sur ma langue
nou­veau mon ventre sur ton ventre.
Vierge le temps.

 

 

 

VEILLÉE BAPTÊME ET NOCES DU CORPS

1

S’il était pos­sible
de quit­ter l’os et l’âme
et par­ler d’autres choses.
De choses qui ne frappent pas
qui volent
viennent dor­mir
rien de plus. Mais
quel est cet incen­die
ces yeux qui tournent et tournent si tristes
pure moelle et mort
qui sont le goût que j’ai.
Qu’est-ce sinon la veillée de ce qui meurt en moi
et le bap­tême de ce qui naît en moi
Seigneur corps
je t’habille te chausse et te marie avec mes yeux
bien que j’en perde la vie.

 

2

Deux cent sept os
nez front ventre visage
crue du sang
chair vive
cre­vasse des voix et des larmes
font le corps.
Aujourd’hui en octobre
où tant bien que mal je suis par­ve­nu
je sens la matière
proche
péné­trable comme jamais.
Aujourd’hui en octobre
où je joue
à la vie à la mort
ce que j’ai vu
les his­toires cruelles
ce qui vien­dra un jour à m’arriver
dans ces mots qui ne sont pas les miens
qui sont au vent de mil­liers d’années.
Pour tou­jours au vent
 

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