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Choix de Poèmes

Par | 2018-05-26T02:14:20+00:00 8 février 2016|Catégories : Blog|

 

 

 

 

Ce choix de poèmes est traduit par Nicole Pottier

 

"Condensación de la luz", Libros de Alejandría BA – 1998


Cadencia
Cómo fortalecer el borde, 
recuperar a tiempo
la urdimbre, lo oscuro,
cómo ignorar el silencio,
aquello o más allá:
lo que nunca calla.
 Cadence

Comment ren­for­cer le bord,
récu­pé­rer à temps
la trame, l'obscur,
com­ment igno­rer le silence,
celui-là là-bas ou plus loin :
ce qui jamais ne se tait.

               *

 

Paso a paso 
¿Volveremos a la huella que creímos borrada?
Amanece. Los viejos atisban el recuerdo.
Caminan entre geranios eternos.
Tal vez evoquen los hijos,
otros árboles ya muertos, lejanos,
aquel roble sedoso 
que encontraron apenas despegando
cotiledones de oro.
Era una sombra entre gigantes,
burbujas de magnolia,
lo secreto.
Tal vez repitan las mismas frases
y los hijos tejan redes de vapor
cuando los viejos no intenten entonar
esa olvidada melodía.
Es hora de volver a casa.
Cada tanto él se inclina y le obsequia
secas hojas este otoño.
  

Pas à pas

Reviendrons-nous à cette trace que nous pen­sions effa­cée ?
Le jour se lève. Les vieux entre­voient le sou­ve­nir.
Ils che­minent par­mi des géra­niums éter­nels.
Ils évo­que­ront peut-être les enfants
d'autres arbres déjà morts, loin­tains,

ce chêne soyeux
qu'ils trou­vèrent alors qu'ils venaient de décol­ler
des coty­lé­dons d'or.
C'était une ombre par­mi des géants,
bulles de magno­lia,
le secret.
Ils répè­te­ront peut-être les mêmes phrases
et les enfants tis­se­ront des dédales de vapeur

quand les vieux n'oseront pas enton­ner

cette mélo­die oubliée.
C'est l'heure de ren­trer à la mai­son.
De temps en temps, lui, il s'incline
et l'automne lui offre des feuilles sèches.

                  *

 

Condensación de la luz

Ya no se tra­ta de par­tir
sino de atra­ve­sar la pro­pia som­bra.
Como más­ca­ra del vien­to
el ave ocul­ta el vacío en su vue­lo.
¿Inasible vacío ?
Lo que emerge hubo de no estar.

Callamos.
Miramos el agua.
Debería haber algún modo de decir.
Tal vez lo umbrío,
deba­jo del agua,
y más allí,
todavía.  Y más.

Callamos.
Quizás se trate de par­tir,
de empren­der otro viaje,
de bor­dear el tiem­po.

 

Condensation de la lumière

Il ne s'agit plus de par­tir
mais de tra­ver­ser sa propre ombre.
En tant que masque du vent
l'oiseau occulte le vide dans son vol.
Vide insai­sis­sable ?
Ce qui émerge ne devait pas être.

Nous nous tai­sons.
Nous regar­dons l'eau.
Il devrait exis­ter un moyen de dire.
Peut-être les ombres
dans l'eau,
et plus encore
là-bas. Plus.

Nous nous tai­sons.
Peut-être s'agit-il de par­tir,
d'entreprendre un autre voyage,
de lon­ger le temps.

***

 

 

"Demudado", Airediseño edi­ciones, Buenos Aires, 2007

 

Otra sali­da del sol

Un abu­so del silen­cio 
delante de mí. 
No apren­de­mos que 
el olvi­do es nada más 
que el recuer­do de lo mis­mo.

 

Autre lever de soleil

Un abus du silence
devant moi.
Nous n'apprenons pas
que l'oubli n'est rien de plus
que la mémoire du même.

               *

De letra

La ausen­cia dice
que hay som­bra que zozo­bra
por la noche y bus­ca detrás de la pala­bra
las rui­nas por donde cir­cu­la el azar
No hay tiem­po en este tiem­po
cuan­do la voz es otra ocul­ta
Deletreamos ausen­cia
y no hay
Pero las voces dicen por cal­lar
que bas­ta no decir cuán­to silen­cio
cuán­to cabe
que no había letra
de sobra
para el nombre del padre
de vocal que hace
pre­po­si­ción del aban­do­no
que no dice bas­ta que no
hijo puro espí­ri­tu san­to

No hay letra para decir no vida
La muerte es otra cosa

 

De la lettre

l'absente dit
l'ombre qui cha­vire
la nuit et cherche der­rière le mot
les ruines par où cir­cule le hasard.
Il n'est de temps en ce temps
quand la voix est une autre dis­si­mu­lée.
Nous épe­lons l'absence
mais elle n'est pas.
Les voix disent pour se taire
qu'il suf­fit de ne pas dire com­bien de silence
ni ce qu'il contient
qu'il n'y avait pas de lettre
en trop
pour le nom du père
de voyelle qui se fait
pré­po­si­tion de l'abandon
pour ne pas dire que cela suf­fit
sans fils pur ni esprit saint

Aucune lettre ne dit la non-vie
La mort c'est autre chose

*

Las tablas de la ley

A Delfina Goldaracena

Hay niños como águi­las
que inven­tan las gar­ras del tiem­po
y tie­nen las manos como flor­ci­tas aus­te­ras.
No confia­ba madre­ci­ta en mis ver­sos
de manan­tial de agua ines­pe­ra­da. Desdecían
el escrú­pu­lo del hombre que sueña
y no da de beber
para ser tam­bién madre­ci­ta tuya
y de todos los cie­los de extra­mu­ros.
Pero un aire mun­da­no
entor­pece este ince­sante letar­go
y la pala­bra es un ale­teo de coli­brí.
Yo tra­to madre­ci­ta de contar
cuán­tas veces se mue­ven las alas
en un solo minu­to. Cansa mirar­lo.
Si parece una esta­tua de arco iris
que liba su mismí­si­mo cuer­pi­to.
Yo soy lo que hice, lo que hago aho­ra
den­tro de los siglos que no vie­nen.
No hay divi­sión divi­na diva
madre­ci­ta tu ter­nu­ra de horas que consu­men el futu­ro.
Nací para serte madre.
No me dejes morir
como el agua que huye río aba­jo
eter­na entre las pie­dras y el sol.
No te quemes con este des­tier­ro a des­tiem­po.
No des­te­jas la mor­ta­ja que hicie­ron mis manos
cuan­do labra­ba la huer­ta de los hijos.
En las mone­das que guar­da la tier­ra está la pala­bra.
Y no dirá nun­ca qué soy
cómo lle­gué al mun­do, cómo me fui.

 

Les tables de la loi

A Delfina Goldaracena

Il existe des enfants tels des aigles
qui inventent les griffes du temps,
leurs mains sont comme de petites fleurs aus­tères.

Ma petite mère ne croyait pas en mes vers
de source d'eau inat­ten­due. Ils contre­di­saient
le scru­pule de l'homme qui rêve
mais ne donne pas à boire
pour être aus­si ta petite mère
et de tous les cieux hors les murs.
Mais un air mon­dain
entrave cette inces­sante léthar­gie
et le mot est le bat­te­ment d'aile d'un coli­bri.
J'essaie petite mère de comp­ter
com­bien de fois les ailes bougent
en une seule minute. Le regar­der fatigue.
On dirait une sta­tue d'arc-en-ciel
buti­nant elle-même son très petit corps.
Je suis ce que j'ai fait et ce que je fais main­te­nant
dans les siècles qui ne viennent pas.
Pas de divi­sion divine diva
petite mère ta ten­dresse des heures consom­mant le futur.
Je suis née pour être ta mère.
Ne me laisse pas mou­rir
comme l'eau fuyant en aval
éter­nelle entre les pierres et le soleil.
Ne te brûle pas à cet exil à contre­temps.
Ne défais pas le lin­ceul que mes mains tis­sèrent
quand je labou­rais le jar­din des enfants.
Dans les mon­naies que garde la terre se trouve le mot
Et il ne dira jamais ce que je suis
com­ment je suis venue au monde, com­ment je suis par­tie.

***


 

 

"Sintaxis del nudo" (aire­di­seño, Buenos Aires, 2013)

 

Sintaxis del nudo

Hay nudos entre hombres
que desa­tan sus manos
y nadan como vul­gar ali­men­to
de los peces.
Allí no can­tan sire­nas
y el mun­do es un ges­to sinies­tro
de agua y hombre
de vue­los inde­centes que no dicen adiós

Son manos ten­di­das para otros
que no recu­pe­ra­ran el cuer­po
de la ausen­cia

hombres manos tien­tos

nudos lla­nos
o tal vez el haz de guía que no bas­ta
para lle­var­nos a la glo­ria
de nadar contra la cor­riente
o sudar para decir pan
como bené­vo­lo ali­men­to

Nadie nada
entre la vida o la muerte
como anu­da­mien­to fla­co y débil
que consue­la

Tal vez haya un modo nue­vo :
algún día
un her­ma­no con la piel abier­ta
donde decen­cia signi­fique
menos cuer­pos que espe­ren el día
del jui­cio final

 

Syntaxe du noeud

Il y a des noeuds par­mi les hommes
qui détachent leurs mains
et nagent comme de la vul­gaire nour­ri­ture
pour pois­sons.
Aucune sirène ne chante là
et le monde est un geste sinistre
d'eau et d'homme
de vols indé­cents qui ne disent pas adieu.
Ce sont des mains ten­dues vers les autres
qui ne récu­pèrent pas le corps
de l'absence

hommes mains cir­cons­pects

Noeuds plats
ou encore le noeud de chaise qui ne suf­fit pas
à nous mener à la gloire
de nager à contre-cou­rant
ou de suer pour dire le pain
comme béné­vole ali­men­taire

Rien ni per­sonne
entre la vie ou la mort
comme nouage faible et mau­vais
qui console

Il y aura peut-être une nou­velle manière :
un jour
un frère à la peau ouverte
où la décence signi­fie­rait
moins de corps atten­dant le jour
du juge­ment der­nier

 

                  *

Reflejos de los nudos del tiem­po

Sogas como arcos de oro bai­lan en la noche
La gar­gan­ta de las horas es una cuer­da estrel­la­da
que hace la mul­ti­pli­ca­ción
de los panes y los peces
La noche y su rigor azul
me convo­ca jun­to a los engra­najes de la máqui­na.
La miro desde el espe­jo
tibia y cor­rec­ta como una madre
que ama­man­ta su pre­sa
Miro cómo se van entre­cru­zan­do los dientes
igual que una fie­ra hace andar el mun­do a taras­cones
No hay noble­za que deten­ga el azar

Lo jus­to cabe en la pal­ma de una mano

 

Reflets des noeuds du temps

Des cor­dages comme des arcs d'or dansent la nuit
 La gorge des heures est une corde étoi­lée
qui fait la mul­ti­pli­ca­tion
des pains et des pois­sons
La nuit et sa rigueur bleue
me convoque ain­si que les engre­nages de la machine.
Je la regarde depuis le miroir
tiède et cor­recte comme une mère
qui allaite sa proie
Je regarde com­ment les dents s'entrecroisent
tout comme une bête sau­vage fait mar­cher le monde à coups de mor­sures
Aucune noblesse n'arrête le hasard

Ce qui est juste tient dans la paume d'une main

Choix de poèmes

Par | 2018-05-26T02:14:20+00:00 16 octobre 2015|Catégories : Blog|

 

Bréviaire de sel  (che­mi­ne­ment en baie d’Audierne)

 

Je marche dans la parole plu­rielle
D’un pays de haut vol
Qui m’enveloppe au-delà de moi-même
Dans l’ivresse des paluds et les vents

En ce théâtre de grèves et de dunes
Aux rap­pels inces­sants des vents et des lunes
La mer ravale sa bave
Dans une épi­lep­sie de baleine

Errer, les sens et le corps en éveils
Bretagne que je cherche
Avant de me perdre dans ce monde
D’antiquaires, de folk­lo­ristes

Sur la grève la nuit des veuves de marins
Déambulent dans le silence, s’évaporent à l’aube
Les marées emportent leurs pas
Les vents leurs dou­leurs

La vie se mesure dans le hard rock per­ma­nent
Des vagues au tumulte des talus bas
Des che­mins lan­guis­sants
Aux caho­te­ments de char­rette invi­sible

La coa­gu­la­tion de l’hiver
L’apoplexie des fermes retiennent le temps
Avec la cor­ne­muse des goé­lands
Quand se taisent les grandes orgues des tem­pêtes

Les pierres imitent les ani­maux la nuit
Chaque taillis semble avan­cer sour­noi­se­ment vers soi
Les roseaux comme de fines flûtes de cris­tal
Captent les vents dans un silence chan­tant

Une oie sau­vage sur­git des entrailles de la tourbe
Pour filer droit dans un rai de lumière
Ange fac­teur qui livre au ciel
La sup­plique des sui­ci­dés

Les mou­vances des vagues ne sont-elles
Que des prières per­pé­tuelles ?
Revenir ici dans le vacarme sourd et conti­nu
Ecouter la longue res­pi­ra­tion du monde

Je marche dans la parole plu­rielle
D’un pays de haut vol
Qui m’enveloppe au-delà de moi-même
Dans l’ivresse des paluds et des vents            

Extrait du livre Bréviaire de sel, Les Éditions Sauvages, 2013 et du DVD Live à l’Archipel, Fouesnant (à paraître), musique de Yvonnick Penven.

 

***

 

LA GWERZ¹ DU VENT

 

J’irai vent
tel l’élytre
dans ton exil
         visi­ter 
tes songes lapi­daires
en des fuites intem­po­relles,
des dimen­sions labiles,
         impal­pables.

Pierres et os
dans l’invisible
         s’accouplent  
        miné­ra­lisent 
mon sou­rire
         d’une micro­par­ti­cule   
                                   de rocher.

Ma peau se des­quame
pour le vent
que la pluie sème
aux sillons des prin­temps.

Nuages de points
dans le ciel
que le vent chasse
de ses phrases…
          migra­teurs.

Maintenant jamais,
bien­tôt tou­jours,
pour­quoi suis-je aiman­té
          au sol, 
pour cou­rir
dans la pré­sence
          des ancêtres ?

Vent tu sais
la chan­son macabre
de la longue nuit d’hiver,
la can­deur de nos images
sur tes ailes de vitres fines.

Tu ne peux
sai­sir l’éclair,
tu t’octroies
          sa ges­ta­tion.

Les tem­pêtes
célèbrent les sou­mis­sions
dans leurs orgues
où s’écartèlent
         les pha­lènes.

Les esprits
se draguent
dans ses orgies de ciel iodé
où des craies
s’inscrivent… mouettes.

Vent tu t’enivres
dans les ports cré­pus­cu­laires
d’une gwerz de rouilles.
Tu lègues aux astres
          ton mépris.

Tu attises
les yeux de braise
pour empour­prer
         la cape noc­turne.

Des lam­beaux d’arbres
fla­gel­lés
sup­plient la terre
         de leurs doigts.

J’irai vent
tel l’élytre
dans ton exil
         visi­ter  
            tes songes lapi­daires…  en des fuites intem­po­relles,
                des dimen­sions labiles,
                    impal­pables

 

Extrait de Les Ronces bleues, Blanc Silex édi­tions, 1998, Les Éditions Sauvages, réédi­tion aug­men­tée, 2013 et du disque CD Ma seule terre, Aval Avel prod. 2014, musique de Yves Manchec.

¹. Ballade, com­plainte, mélan­co­lie en bre­ton.

 

***

 

Le ruis­seau

 

Filet de vie
du ruis­seau
coule, coule
lim­pide, fra­gile
musique frêle
sous les branches
qui tapissent l’eau
de l’automne silen­cieux

Le temps s’écoule
calme, serein
trans­pa­rent
sur l’onde
timide et claire
qui res­pire à peine
pour ne pas frois­ser
l’air si pur

Une demoi­selle bleue
sor­tie de l’invisible
bat ses élytres
où s’arrête le temps
aucune pesan­teur
ne semble l’habiter
elle se dilue
dans la brise

Dans ce havre
hors du monde
nul frois­se­ment
rien que le doux filet
qui coule, coule
lim­pide, fra­gile
vers nulle-part
car ici même

tel­le­ment fluet
que coule, coule
depuis des lustres
le filet d’eau
indif­fé­rent, régu­lier
il éter­nise l’instant
quand de la source
nous buvons l’éphémère

Extrait de Paroles pour les silences à venir, Les Éditions Sauvages, 2015.

 

***

 

Par l’absence

 

Par le fil de soie
dans le chas de l’aiguille
je tis­se­rai le rien
du silence fra­gile

Par le vent doux
je m’envolerai
en un mot d’amour
souf­flé dans le cou

Par l’absence
je serai sans être
une simple caresse
au creux des songes

Par le sou­ve­nir
je visi­te­rai
de quelques larmes
les fleurs de ma vie

Par le rêve
je serai his­toire
qui s’envolera
dans les pol­lens

Par effrac­tion
j’habiterai en vous
de mes poèmes
en cel­lu­lose

Par oubli
je serai libre
pous­sière d’étoile
dans la mul­ti­tude

Extrait de Paroles pour les silences à venir, Les Éditions Sauvages, 2015.

 

***

 

Je viens de la gwerz ¹

 

Je viens de là, je viens de la gwerz,
du pays de la char­rue qui creuse le sillon
du chant ances­tral,
comme un saphir atone
où sur­volent les mouettes gla­neuses
coui­nant les octaves des labours
en gobant les lom­brics dans la fête du ciel.

Dans les rumeurs, la glèbe sou­rit
d’une parole d’ombre et de lumière
quand fleu­rit la mois­son.

L’épi mûr est une note de musique
en autant de com­plaintes
que de douces pro­messes
dans les vio­lons et les harpes des vents.

Les sen­teurs d’herbe, de mousses,
les vagues jaunes d’été
ont lais­sé place à la rosée d’automne.
Pas d’autre levain
pour la vieille chan­son des champs
que les fume­rons dans l’âtre au cidre nou­veau
lorsque le sar­ra­sin en cuis­son
réjouit l’enfant aux yeux noi­sette.
Le fau­cheur alors peut rêver
sous l’aile de l’engoulevent
en autant d’ailes que de cla­meurs à venir.

Dans la mélan­co­lie des grandes plaines,
à l’horizon des col­zas,
s’asseoir sur une souche,
écou­ter la gwerz qui s’envole
quand craille la cor­neille
dans le cré­pi­te­ment du soir.

Au mitan du jour,
ça récolte, émonde et pétrit,
l’étable vide res­pire
alors que le fruit mûr écoule son suc
dans le sang des che­mises retrous­sées
pour un juste retour à l’humus
avec la perle de sueur
bou­clant le col­lier des âges.

De la graine aux fer­ments d’incertitudes,
le blues suinte de par les pores
quand les riffs des tem­pêtes
s’invitent dans la danse
et que volent pétales de branches
comme autant de média­tors de gui­tares agi­tées
dans la gouaille du diable.

Jabadao² du grand désastre,
rut des tour­billons fous,
qui emporte toi­tures et enchan­te­ments,
réduit en tas d’allumettes les appen­tis,
les loch³  et les doux repaires des trêves,
c’est la gwerz qui s’énerve sur son par­che­min.

Je viens de là, je viens de la gwerz,
du fin fond des landes et des pluies,
je suis de fro­ment et de luzerne,
de piz­za, de nems et de pal­miers
sous les ban­nières du rock, du jazz et du blues,
je suis un nègre boud­dhiste, slave et indien
qui secoue le Gwen-ha-du au pas de ses san­tiags
qui chante ses ori­gines dans le métis­sage des maïs,
des vents apa­trides et des ban­nières uni­ver­selles.
Je suis de saxo, de bom­barde, de kora,
de chu­penn 4, de per­fec­to, de djel­la­ba,
je n’oublie pas le ferment de ma Bretagne,
patrie du rejet des inté­grismes,
peuple de voya­geurs aux mul­tiples dia­spo­ras
qui connaît plus qu’ailleurs la valeur de l’accueil
car il se sait venu de la gwerz.

Extrait de Paroles pour les silences à venir, Les Éditions Sauvages, 2015. Musique de Yvonnick Penven.

 

¹. Gwerz : chan­son bre­tonne sous forme de bal­lade, com­plainte que l’on peut com­pa­rer au blues ou au fado. Dans la tra­di­tion, les gwer­zioù sont des bal­lades chan­tées a capel­la, à tona­li­té triste, voire tra­gique.
². Jabadao : danse bre­tonne tra­di­tion­nel­le­ment pra­ti­quée dans l’ouest et le sud-ouest de la Cornouaille. Sarabande.
³. Loch : cabane, hutte, niche.
4. Chupenn : veste en Breton.

 

***

 

Ange de feu

 

De la route de Sacramento
souf­flait la ville blanche,
brouillard du Pacifique,
Frisco, fris­quet,
monte au ciel de ses onze col­lines.
L'ange déchu a mor­du la pous­sière,
de camions en wagons,
ce paria saoul et mys­tique,
de « race solaire »,
rim­bal­dien jusqu'au déses­poir,
a grat­té la pure­té
sur la route du glas ¹
de cac­tus en pompes à essence,
vers l'Ouest uto­pique.

Divin sur le pro­mon­toire de la ville
il scrute la lumière d'Oakland
mâchon­nant du rai­sin sec.

Le clo­chard de la nuit be-bop
à North Beach,
dans les brumes de mari­jua­na,
invente Jean Genêt
avec des larmes chaudes de ben­zé­drine.
Jazz hot de mots scan­dés,
de sax en méta­phores,
Lester Young et visions de Cody,
le peau rouge bre­ton aux jeans errants
s'essouffle jusqu'à l'aube
rêvant du Vieux Mexique.

Tu auras beau gra­vir les Rocheuses
chères à Gary Snyder,
atteindre le ciel, le dhar­ma,
la perle rare n'est pas pour toi,
barde dévo­reur d'infini
au clair de lune.

De tous ces Four Roses de messes enfu­mées
jusqu'à ton ascèse à Big Sur,
le che­min mène à la mer
et ta sym­pho­nie céleste, inache­vée,
a enten­du les pois­sons par­ler bre­ton.

Petit Prince de Lowell,
poète beat, béa­ti­fié,
vaga­bond d'amours jetables,
men­diant de vie,
contem­pla­teur de la démence abso­lue
de ce monde ORGANISÉ.

Ramasseur de mégots tièdes
sur l'asphalte pis­seux,
cette socié­té a broyé ton humi­li­té
bien plus que les tôles incar­nées
de James Dean.

Partir pour te fuir à l'ouest de toi-même,
suceur d'étoiles, rêvas­sant
en gri­gno­tant dans une foire
du maïs grillé, une bière à la main.

Dormir, ange soli­lo­quant,
avec le chant des grillons
jusqu'au pré­lude des oiseaux,
le Voyage de Céline dans la poche.

Compulsif devant le cla­vier des mots,
tu as le tem­po des bat­teurs ardents
dans les caves de dingues.
Tu couches ta bible
en contre­point des notes
toi le rêveur debout
sur l'horizontale par­ti­tion
de ta Désolation.

Tu as pui­sé dans la fumée
l’âme pro­fonde de la nuit.

Jack Kerouac, beat­man zen,
« déses­pé­ré lucide », idéa­liste
a rem­pli son sac d'amitiés,
Burroughs, Ginsberg, Cassady,
dans un long chant tumul­tueux
et l'odeur crue du poivre
des errances épiques  et des jazz black,
vite comme le jazz,  vite comme je Jack
dans la nuit occi­den­tale,
trans­cen­dan­tale,
gros coeur exta­tique,
vers l'Ouest, on the road again…

Extrait de Amerika blues, Les Éditions Sauvages, 2009 et du CD-DVD Vents solaires, Édition d’Artiste/Aval Avel prod. 2008. Musique de Yvonnick Penven.

 

 

***

Octobre à Montréal

 

Montréal couve un mur­mure
d’hiver blanc,
érables, cèdres rouges et jaunes
déroulent leurs der­nières vapeurs autom­nales.

Ici et là des octo­gé­naires-cas­quettes à visières
cir­culent en cha­riots élec­triques,
fai­sant sau­tiller leurs bedaines
puis partent sou­per à 18 heures.

Le temps est souple,
la non­cha­lance se dilue
dans les sou­rires, les regards inqui­si­teurs.
Je bois Molsonex
dans un bar à télé : chiant !
Je vais lire Épiphanie
poèmes d’ Alexandre Faustino
dans un petit parc-crottes de chien
dédié à Charles Sandwith¹.

Les mondes s’imbriquent
dans la tru­cu­lence du Québec
entre chiac² et joual³,
fren­chy ok,
moi le bre­ton dont on a extir­pé la langue
avant même la nais­sance,
je me laisse ber­cer
dans ce « coin » où fluc­tue
les dif­fé­rences dans l’uni,
la poé­sie des lan­gages.

Montréal métis­sée
s’avance vers l’anglophonie
comme jadis le bre­ton vers la France !!?
Où va le rythme de mes entrailles
si j’oublie ses accents
de terre gut­tu­rale ?

Ici dans le Centre
ça chante en ren­dant la mon­naie,
ça s’hétéroclitise
et…de jeunes hommes pria­piques
dansent sur les scènes des bars
pour mes­sieurs buveurs de bières.
Des épouses res­pec­tables, des qui­dams
dans les rues rec­ti­lignes
pro­mènent l’ordinaire de leur quo­ti­dien
tan­dis que deux gon­zesses se roulent des pelles
devant un taxi impa­tient.
Un vent de liber­té s’échappe
de la rue Sainte-Catherine
vers le quar­tier chi­nois
où des cadres soli­loquent
à leurs cellulaires…comme par­tout,
inexo­ra­ble­ment…

À même la rue, la nuit tom­bée,
quelques cou­chages res­pirent,
recou­verts par des chiens hus­ky et autres,
d’où sortent des têtes en bon­nets
(par­fois jusqu’à – 30 dit-on).
La misère ne peut être pire que la misère !

Un sem­blant de « L’Été des Indiens »
me caresse le front, je chan­tonne
« Je revien­drai à Montréal » de Charlebois
comme pour jus­ti­fier mon départ.
Parc  Émilie Gamelin,
six jeux géants d’échecs,
ça joue sous les regards éber­lués
de quelques voya­geurs en par­tances
alors qu’une appren­tie Joni Mitchell
folk­singue de sa voix aigre d’amerlock made in USA.

L’air humide du Saint-Laurent
me rape la gorge-pas­tilles au miel,
jolies filles en tee-shirt mou­lant
face à mon écharpe,
j’y perds mon latin…et mon bre­ton.

Gare de bus pour l’aéroport Trudeau.
Lourd de bou­quins mon sac,
des frus­tra­tions, le cœur gros
et mon sirop d’érable oublié à l’hôtel.
Décidément je ne m’accorde aucun cli­ché
(toutes mes pho­tos seront ratées).
Montréal insou­mise, libre et sub­ver­sive,
je te revien­drai cher­cher le sirop
de l’histoire…

Extrait de  Amerika blues, Les Éditions Sauvages, 2009.

 

¹. Ch arles Sandwith Campbell : Ch (1858-1923) célèbre avo­cat, phi­lan­thrope.
². Chiac : idiome par­lé dans le sud-est du Nouveau-Brunswick.
³. Joual : langue des bums et des fau­bourgs mont­réa­lais, propre à toutes les dis­tor­sions syn­taxiques.

 

Choix de poèmes

Par | 2018-05-26T02:14:20+00:00 30 août 2015|Catégories : Blog|

 

 c'est au matin dans le parc
après la rosée dans la
rever­die de la lumière
une brume comme si
un feu cou­vait sous la terre

 

*

 

solu­tion

une solu­tion qui fer­mente
par­mi l'odeur des levures
(les mal­te­ries sous le vent)
puis se dis­sipe et te laisse
seul, au milieu des ver­tiges

 

*

 

orage

un san­glot à fond de gorge
un orage qui fer­mente
et amasse des fureurs

trois gouttes vont s'écraser
sans rafraî­chir ta peau
sans aérer le temps

 

*

 

in altum

cri que tu lèves
quand – ciel trop haut forces épui­sables –
il ne fau­drait que
bais­ser
et que toute ta chair soit un cri
qui plonge

 

*

 

la pluie a lavé ciel terre
si tu pou­vais bel orage
rabattre comme les pous­sières
ce front et noyer les fièvres
mortes du res­sen­ti­ment

 

*

 

pétri de nuits et de larmes
qui se cuit dans la lumière
au four obs­cur de la chair
romps-moi ce cœur comme un pain !

 

*

 

à som­met de col­line et de jour
(et ce n'est pas midi) il y a
en face à mi-hau­teur de mon­tagne
une lune par­fai­te­ment ronde et
grosse (et la voi­là qui ne prend plus
ses justes dis­tances, c'est fas­ci­nant)

ce flanc de la mon­tagne et ces roches
ces arbres nus ces prés de l'hiver
ce ciel peut-être tout cet air cou­leur
de bor­deaux ; la lumière vineuse
qui répand une coupe de ver­tige
sur la terre et nos jours, ou de gloire ?

 

*

 

Grünewald

sol­dats culbu­tés ou ten­tant l'appui
d'une lame désor­mais vaine
sépulcre béant d'où il sur­git
comme déli­vré des pesan­teurs
(mais il faut voir l'effort des jambes)
bras écar­tés paumes ouvertes
à élar­gir la lumière
bouillon­ne­ment du lin­ceul
qui se défait sur fond de nuit
et va plus défi­ni­tif qu'aucune vic­toire
cla­quer

 

Choix de poèmes

Par | 2018-05-26T02:14:20+00:00 21 juin 2015|Catégories : Blog|

 

chaque fois c’est
la même chose :
on se retourne vers le banc
où à l’instant d’avant
on était encore assis
comme s’il fal­lait y reprendre
un bagage oublié
ou
un simple mot
tom­bé là par inad­ver­tance
mais le regard a beau remon­ter un peu
à contre-voie
entre coque­li­cots
& herbes folles
tou­jours se consomme
la même perte éper­due
de soi-même

au moment pré­cis où
les choses se mettent enfin
à bou­ger
on est étreint par une hési­ta­tion sou­daine
un ins­tant
on ignore même si l’on part
ou si c’est le voi­sin qui s’en va
&
de ce fait
abri­tés sous le bou­clier du ciel trop bas
on ne sait plus où l’on en est
ici & là
dans les reflets mul­tiples
qui se répondent
&
s’annulent

dans la trans­pa­rence empres­sée
de ce qui passe
sans trop peser
d’un seul coup
tout se met à bou­ger
gen­ti­ment à bou­ger
dans le gris du décor
le convoi
& l’autre convoi
s’ébrouent
ain­si que le quai
& les bagages qui l’encombrent
& les pas­sa­gers qui attendent leur tour
& le gris du ciel aus­si
&
dans ce va-et-vient d’images
celui qui part
&
celui qui reste
se contentent de regar­der tour­ner le monde
l’un & l’autre
éter­nels pas­sa­gers de l’équivoque

ici
très vite
la vie devient double
il y a dedans
& dehors
& ça fait drôle cette fron­tière
qui
sépare & lie en même temps
comme si on disait
« on passe & on ne passe pas »
dans la même phrase

de la vie
on s’en rap­proche pour­tant
on s’y devine un peu
fan­tôme ou spectre :
œil pour œil
dent pour dent
dans le même temps
mais absent du dedans
celui qui est là
dehors
hors de nous
& hors de tout

au fond
ce serait com­mode
de savoir s’il par­tage
nos émo­tions & nos éton­ne­ments
s’il a la même mémoire des choses
& de tout ce fatras que
silen­cieu­se­ment
on a mis en tas
dans les gre­niers
de ren­contre

on vou­drait lui deman­der
à l’autre
s’il ne peut pas nous aider à
faire le tri
à tout remettre en ordre
pour déployer un peu d’exactitude
dans ces gra­vats
où tout
s’emmêle sans dis­tinc­tion

mais le reflet refuse
d’être autre chose
qu’un dupli­ca­ta impo­sé
par cela
qui va inven­tant le monde
le dédou­blant patiem­ment
d’un aiguillage
à l’autre
& mul­ti­pliant
ses fan­tômes
parce qu’ils sont nom­breux ceux qui
voyagent avec nous
emmu­rés dans le vide
filant & se défi­lant
vis­sés aus­si à leur image

illu­sion des formes ava­chies
dont l’œil rend compte
en même temps
qu’il sent ce qu’il a engen­dré
hors la marche du train

reste la ban­quette sur laquelle vient se repo­ser le regard fati­gué par
l’impermanence de ses cer­ti­tudes


dans la vitre
je vois une main qui écrit
je dis
ce n’est que ma main
ma main reco­piée
ma main qui écrit
& qui se voit reco­piée
redres­sée par la cour­bure
du verre
ma main qui écrit ner­veu­se­ment
de gauche à droite
& dans l’autre sens
qui écrit ce que je ne par­viens plus
à déchif­frer
qui sait ce que je ne sais plus
& qui écrit je ou il sans savoir
qui est qui
sans plus savoir qui je suis
ou qui elle suit
len­te­ment défaits
tous les deux
par cette cour­bure
atten­tive au moindre geste
mais étran­ge­ment
men­son­gère

 

 

À chaque jour suf­fit son poème – son petit paquet de mots débi­tés à la va comme je te pousse dans le long éti­re­ment des heures qui hésitent à dire leur nom

À chaque jour suf­fit son poème dans la ville ravau­dée de pluie et de pièces rap­por­tées d’on ne sait où

À chaque jour suf­fit son poème jeté sur la lande pour éclai­rer nos pas nos pauvres pas d’hommes qui nous mènent comme ils peuvent d’un bout à l’autre de la nuit

 

Choix de poèmes

Par | 2018-05-26T02:14:21+00:00 28 février 2015|Catégories : Blog|

 

AUX BRAISES DE L'ENTRELACS INITIAL

L'exploration du temps à recu­lons par une série d'emboîtements qui font pen­ser à des miroirs est un trem­plin qui per­met d'autres bonds, d'autres plon­gées qu'une fausse réponse per­due. La pre­mière de ces plon­gées s'effectue dès la fin du pre­mier écho incan­ta­toire.

 

*

LE CRÉPUSCULE VACILLANT

I

c'est ici
cathé­drales d'eau
elle font fré­mir les pré­ci­pices

l'écorce pro­mé­théenne se fige encore
un phé­nix naî­tra des ter­rains vagues
des ruines d'un son­net d'huître

 

II

le venin des astres mord le rubis fon­dant

éclo­sion d'une main
le mime s'écroule

 

III

dans les entrailles d'une étoile un emblème de péril

 

*

 

LA GERMINATION DES SQUELETTES

Toute cel­lule est entiè­re­ment entou­rée d'une mem­brane et contient un cyto­plasme d'apparence agréable dans lequel flottent nos uto­pies.
Les objets du quo­ti­dien fondent l'un dans l'autre, échangent leurs qua­li­tés sen­sibles, retrouvent entre eux plu­sieurs voies de com­mu­ni­ca­tion semi-liquides.

Les hié­ro­glyphes impré­vus tra­duisent l'altération de la brume,
sus­citent d'autres phé­no­mènes atmo­sphé­riques pro­di­gieux ou inquié­tants,
mais leur cycle repro­duc­tif est condi­tion­né par la contra­dic­tion sociale.

 

*

 

LES RACINES DU MASQUE

sur un des­sin de Pascale Dubé

 

dans la val­lée médu­sée
à l'origine intense et mor­tuaire
la pierre inquiète se couvre le visage
pour demeu­rer cloî­trée long­temps
par­mi les divi­ni­tés sou­ter­raines

 

*

 

JORGE CAMACHO

J'ose cra­cher sur la mort et je mords le cachot de la joie
Mes mâchoires cassent la cage d'os

Le chaos jauge la roche du mage

 

*

 

L'AUBE PÉTRIFIÉE

à Jacques Lacomblez

les parures du vent
la sève des gla­ciers
la rosée du vitrail
les bac­té­ries fos­si­li­sées sous la fine écorce cris­tal­line
                               inter­rogent le voya­geur immo­bile

 

*

 

GUY ROUSSILLE

la mer et le vol­can s'unissent au centre de chaque corolle
le dia­gramme d'un fruit s'ouvre aux érup­tions luxu­riantes
le ciel éclot dans l'océan d'une libel­lule

 

*

 

JORGE KLEIMAN

Au large de son île natale, les immeubles laby­rin­thiques appa­raissent et dis­pa­raissent comme des éclats de verre sur la table, ou comme le rayon­ne­ment d'une noyade.

Choix de poèmes

Par | 2018-05-26T02:14:21+00:00 17 février 2015|Catégories : Blog|

 

(Η γήρανση του πληθυσμού σε σχέση με τη συνταξιοδότηση.)
Le vieillis­se­ment de la popu­la­tion par rap­port à la mise en retraite.

 

La vie a de ces mon­tées !
Après, un genre de ter­mi­nus ou d’arrêt
et ensuite le vide. Beaucoup veulent
s’envoler, mais ils res­tent vis­sés à terre.
Ils exercent dif­fé­rents métiers
avec des mou­ve­ments sem­blables. Ils font des enfants
et des mai­sons. Très peu – une part infime –
demeurent des enfants. Ils cachent
leurs jeux dans le pla­card.
Le soir ils les montrent au démon
qui les suit. Celui-ci rit
avec bon­té, révé­lant une ran­gée
de dents blanches. Alors que les années passent,
ils sèment des musiques dans leur champ
en regar­dant secrè­te­ment l’auvent du
ciel, où Dieu créait
des jar­dins sus­pen­dus, en fonc­tion de son humeur.
Sans ver­gogne les portes
des caisses d’assurance se ferment
– parce que le temps ne se mesure en rien.
Un nuage noir recouvre la ville.
Les lumières baissent, les ombres s’épaississent.
Les hor­loges comptent en se trom­pant.
Et mon esprit est accro­ché
à toi, for­mant un angle droit
avec le pas­sé.

Yiannis Kondos, in L’hypoténuse de la lune, Éd. Kedros, 2002.
Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 

 

 

L’orphelinat des mots (Lundi Pur)*
Το ορφανοτροφείο των λέξεων (Καθαρή Δευτέρα)

 

Dans des salles obs­cures, des draps blancs
dorment des mots grecs anciens d’origine.
Un peu oubliés, un peu plain­tifs
ils attendent des doigts tendres qui les embrassent,
des mères qui les allaitent, un père qui les cajole.
Ils remuent non­cha­lam­ment dans leurs lits.
Ils jouent dans la cour : à la balle, à cache-cache
et avec dif­fé­rents ins­tru­ments de musique en cuivre.
Ils ne s’enfuient pas, ils attendent patiem­ment
leur tour d’être adop­tés. Ils boivent bien
leur encre le matin,
ils racontent leur his­toire et pro­fitent
du cli­mat tem­pé­ré des phrases
et des ter­mi­nai­sons. Quelques-uns
plus tard portent le noir
et entrent au couvent.
Tous sortent dans la vie, se frottent
à la langue, prennent des cou­leurs ou
se consument dans le haut-four­neau de chaque jour.
Leurs gènes sont immor­tels
et ils évo­luent. Quelques-uns sont déca­pi­tés
par des épées négli­gentes ou par ven­geance.
Pourtant ils repoussent aus­si­tôt dans l’esprit.
Petite herbe ton­due tes paroles,
je les entends dans mon som­meil et je jubile.
La bouche dans les œuvres de Samuel Becket
expulse : phrases, lave, pierres.
Elle parle et veut com­mu­ni­quer
– vien­dra un fleuve de mots
et il nous noie­ra.
Les mots sont des four­mis et ils emma­ga­sinent
mes­sages, signi­fi­ca­tions et patrie.
Graviers, sable et eau qui court
dans le ciel, et nous là-des­sous
nous crions au miracle, et Dieu
nous jette des mots en plus.
Nous man­geons, nous nous ras­sa­sions et nous par­lons.

Garde chez toi des mots en liber­té,
pour qu’ils te gazouillent, que les man­da­ri­niers partent 
du para­dis et que les voi­sins soient jaloux.

C’est aus­si simple que ça

.

Yiannis Kondos, in L’hypoténuse de la lune, Éd. Kedros, 2002.
Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

* Premier jour du Carême.

 

 

L’accent aigu des amou­reux
Ο οξύς τόνος των ερωτεμένων

 

Il nei­ge­ra de l’incertitude.
Tu ser­re­ras les doigts
et tes mots cou­le­ront
larmes sur le sol.
Le pay­sage se dépla­ce­ra paral­lè­le­ment
et la nos­tal­gie du voyage t’envahira.
Le temps t’as tou­ché à fleur de peau.
– Tes bai­sers de can­nelle –
Le pay­sage s’écroulera
sans un bruit dans le jar­din.
Tout sera comme avant :
velours et plus-que-par­fait.

Yiannis Kondos, in L’hypoténuse de la lune, Éd. Kedros, 2002.
Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 

 

 

Instantanés de la peur, extraits.

Le petit, le minus­cule, le point.
C’est le noir qui nous recouvre et nous unit.

*

Quelque part il fait nuit.
Quelqu’un des­cend l’escalier de fer,
celui qui tourne, avec une lampe.
Il va vers la lumière du jour à venir.

*

De la pous­sière tombe, quand grincent les poutres
du ciel.
Ça nous blan­chit les che­veux.
Non que ce soit une catas­trophe,
sim­ple­ment les années passent.

*

Quelque part se cache ton silence.
Allumette enflam­mée, prête à m’incendier.

*

Comment l’après-midi perd ses cou­leurs.
De l’humidité sur un mur qui s’obscurcit :
et tombent les plâtres, les bonne-nuits
et les tem­pêtes.

*

à Andréas

Quel sau­vage ce temps.
On le met en cage
et on l’apprivoise.
Après, dans la mai­son :
il court, il joue et dort.
Soudain, un jour, il se sou­vient
de sa vie en liber­té
et il nous dévore.

*

Quelles mon­tées, pour atteindre la mort.
Quels pay­sages des­sé­chés, quels fleuves noirs,
quelles neiges.
Pourtant, au fur et à mesure qu’on approche pieds nus
du para­dis, on voit les pre­mières vignes
et tout est oublié – disait un enfant
à un autre.

*

à Thanassis

Ah ! Nous devien­drons tous pous­sière.
Et com­ment vais-je te retrou­ver
dans le laby­rinthe du para­dis.

 

in Instantanés de la peur, Éd. Kedros, Athènes, 2006.
Traductions publiées dans Ce que signi­fient les Ithaques, 20 poètes grecs contem­po­rains, antho­lo­gie bilingue, Biennales des Poètes en Val-de-Marne, 2013, ©Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 

 

Η ελάχιστη δύναμη
La force infime

Le petit gazon de mars res­semble à tes yeux.
Il n’y a pas d’explication. Comme ça, arbi­trai­re­ment :
comme des rasoirs, des brins qui tri­cotent des contes.
Il change de cou­leur selon les heures et l’angle de la lumière.
On le pié­tine, on le coupe,
mais il pousse et son exu­bé­rance effraie le dra­gon
qui nous menace de sa res­pi­ra­tion de feu
et de ses dents tran­chantes.

 

Yiannis Kondos, in La ville élec­tri­sée, Éd. Kedros, Athènes 2008. Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

Choix de poèmes

Par | 2018-05-26T02:14:21+00:00 6 février 2014|Catégories : Blog|

 

I dag såg eg

I dag så eg
tvo månar,
ein ny
og ein gamal.
Eg har stor tru på nymå­nen.
Men det er vel den gamle.

 

Aujourd’hui j’ai vu

Aujourd’hui j’ai vu
deux lunes,
une nou­velle
et une vieille.
J’ai grande confiance en la nou­velle lune.
Mais c’était sûre­ment la vieille.

* * *

 

Ein havmåse

Ein havmåse
var du, og at du
skulde enda slik !
Dei andre let­tar i stor­men,
du stend att på eit skjer og skrik.

 

Une mouette

Être née
mouette, et
finir ain­si !
Les autres là-haut planent dans l’orage,
et toi, per­chée sur ton écueil, tu t’égosilles.

* * *

No er min hug still

No er min hug still
Etter bylg­ja slo.
Ørnane heim stig
Med blo­da klo.

 

Maintenant mon cœur est calme

Maintenant mon cœur est calme,
la vague a fini de frap­per.
Les aigles ont repris leur vol,
leurs griffes tout ensan­glan­tées.

* * *

Eg ser du har lært

Eg likar
at du
bru­kar
få ord,
få ord og
stutte set­nin­gar
som driv
i ei skur­bye
nedet­ter sida
med ljos og luft
imil­lom.
Eg ser du har lært
å rigla upp
eit ved­lad i sko­gen,
godt å legg­ja det
i høg­di
så det tur­kar ;
legg ein det lågt og langt,
ligg veden og røy­test.

 

Je vois que tu as appris

J’aime bien
que tu
uti­lises
peu de mots,
peu de mots et
des phrases courtes
qui des­cendent
en averses
jusqu’au bas de la page
en lais­sant entre elles
de la lumière et de l’air.
Je vois que tu as appris
à faire
un beau tas de bois dans la forêt,
à le mon­ter haut
pour qu’il sèche bien ;
si tu le ranges trop bas et trop long,
ton bois va pour­rir.

* * *

Klunger

Rosene har dei sunge um.
Eg vil syng­ja om tor­nane
og roti, – ho kleng­jer seg
hardt um ber­get, hardt som
ei mager gjen­te­hand.

 

La rose sau­vage

On a chan­té les roses,
moi je veux chan­ter les épines
et la racine – celle qui s’agrippe
fort à la mon­tagne, fort comme
la main d’une jeune fille maigre.

* * *

I dag kjende eg

I dag kjende eg
at eg hadde laga eit godt dikt.
Fuglane kvi­tra i hagen då eg kom ut,
og soli stod blid yver Bergahaugane.

 

Aujourd’hui je sais

Aujourd’hui je sais
que j’ai fait un bon poème.
Les oiseaux piaillaient au jar­din quand je suis sor­ti,
et le soleil était doux sur les col­lines de Berga.

* * *

Når eg vak­nar

Når eg vak­nar, høgg
ein svart ramn i hjar­ta mitt.
Skal eg aldri meir vak­na
til hav og stjer­nor, sko­gar og natt,
mor­gon med fuglar ?

 

Quand je m’éveille

Quand je m’éveille, un cor­beau noir
bat dans mon cœur.
Je ne m’éveillerai donc plus jamais
à l’océan, aux étoiles, aux forêts, à la nuit,
aux matins pleins d’oiseaux ?

* * *

Daudt tre

Skjori har flutt,
ho bygg­jer ikkje i daudt tre.

 

L’arbre mort

Envolée, la pie !
Elle ne construit rien dans un arbre mort.

* * *

Enno er det tid

Det er gamle skug­gar
du syng for,
skug­gar av
deg sjølv.

Ufødde syner tru­gar
din dag, – når
skal du gje­va
dei liv ?

Enno er det tid,
mei­ner du,
– gra­set er enno
grønt.

 

Il est encore temps

C’est pour de vieilles ombres
que tu chantes,
des ombres de
toi-même.

Des visions jamais nées menacent
tes jours, – quand
leur don­ne­ras-tu
vie ?

Il est encore temps,
dis-tu,
– l’herbe est encore
verte.

* * *

Den gam­la dik­ta­ren har laga eit vers

Den gam­la dik­ta­ren har laga eit vers.
Og han er glad, glad som ei sider­flaske
når ho um våren har sendt
ei buble frisk kol­syre upp
og er um å spren­ga kor­ken.

 

Le vieux poète a écrit un vers

Le vieux poète a écrit un vers.
Et le voi­là content, content comme une bou­teille de cidre
quand le prin­temps y fait mon­ter
une petite bulle de gaz
et que le bou­chon va sau­ter.

* * *

Ljåen

Eg er so gam­mal
at eg held meg til ljå.
Stilt syng han i gra­set,
og tan­kane kan gå.
Det gjer ikkje vondt hel­ler,
seg­jer gra­set,
å fal­la for ljå.

 

La faux

Je suis si vieux
que je m’appuie sur ma faux.
Dans l’herbe elle chante en silence,  
et mes pen­sées vont leur che­min.
Et ça ne fait pas mal,
dit l’herbe,
de tom­ber sous la faux.

 

Traduction : Anne-Marie Soulier
A paraître aux édi­tions PO&PSY 2014

CHOIX DE POEMES

Par | 2018-05-26T02:14:21+00:00 26 octobre 2013|Catégories : Blog|

 Contribution d’Anne-Marie Soulier

MORIBONDE

 

Je suis debout devant le sque­lette d’une femme. Il est tout grêle, de la même taille que moi et enfer­mé dans une vitrine. Entre quelques-unes des côtes s’étalent encore les restes de ce qui res­semble à un cuir fin, trans­pa­rent. Les os des hanches ont la forme de coupes. Leur nom latin, os ilium, est écrit direc­te­ment des­sus en noir. Ils ont peut-être abri­té un fœtus, me dis-je. Elle, en
tout cas, a été un fœtus autre­fois, pro­té­gé par les mêmes ailes. Mais il y a long­temps. Avant que les os ne dur­cissent, que les fon­ta­nelles ne se mettent à pous­ser, et la chair à croître. Elle a dû pen­ser à cela.
Quand la peau était encore ten­due, et qu’elle avait une bouche. Qu’un jour elle serait allon­gée dans la terre, que des racines de cyprès vien­draient s’insinuer entre ses radius, et que ceux qui l’avaient aimée se tien­draient debout devant sa tombe. Il n’en a pour­tant pas été ain­si. Pardon, dis-je tout haut.
Je me détourne, hon­teuse. Passe len­te­ment devant l’hippopotame empaillé à l’œil rusé, la grande grille d’os sus­pen­due à une baleine bleue, et sors.
Reste debout, mes pieds de sque­lette sur l’escalier froid. Regarde les arbres, la terre et le ciel.
Evite de ren­con­trer le regard sombre de quelqu’un d’autre. Arrange mon visage en plis obéis­sants, et retiens mes pen­sées par une bride si ten­due qu’elles n’ont aucune chance de s’affoler dans leur petite chambre, dans leur peu de temps.

 

 

 

MORIBUND

 

Jeg står foran skje­let­tet av en kvinne. Det er spin­kelt, like høyt som jeg og luk­ket inne i en
glass­mon­ter. Mellom noen rib­bein strek­ker det seg frem­deles res­ter av noe som ligner tynt,
gjen­nom­sik­tig skinn. Hoftebeina er skål­for­mede. Det latinske nav­net, os ilium, står skre­vet
direkte på dem med svart skrift. De kan ha skjer­met ut et fos­ter, ten­ker jeg. Hun har i
hvert fall selv vært fos­ter engang, bes­kyt­tet av slike hof­te­vin­ger. Men det er lenge siden. Før bei­na hard­net, fon­ta­nel­len grodde igjen og kjøt­tet vokste ut. Hun må ha tenkt på det.
Den gang huden ennå var stram og hun hadde en munn. At hun en gang skulle ligge i jor­da og at røt­tene til sypres­ser, skulle kile seg inn mel­lom spo­le­bei­na hennes og at de som hadde
els­ket henne skulle stå ved gra­ven. Slik ble det altså ikke. Jeg er lei for det, sier jeg høyt.
Snur meg besk­jem­met bort. Passerer lang­somt den uts­top­pede flod­hes­ten med det lure øyet
og den store, opphengte bein­grin­den etter en blåh­val, før jeg går ut.
Står på skje­lettføt­tene mine på den kalde trap­pa. Ser på trærne, på jor­da og him­me­len.
Unngår å møte noens mørke blikk. Legger ansik­tet i behers­kede fol­der og hol­der tan­ken i en så stram tøyle at den ikke får en sjanse til å gå amok i sitt lille rom, i sin korte tid.

 

                                 I pio­nér­ti­den, Aschehoug, Oslo 1994

 

Å VÆRE BLIND, MEN Å SE I EN GLIMT

Jeg har lyt­tet tål­mo­dig til bes­kri­vel­sene av ver­den.
Jeg har latt meg unde­rholde av de lange legen­dene om form,
om far​ger​.Men ingen kan forføre meg. Jeg eier kuns­ka­per om
forsk­jel­len mel­lom hud og jern. Jeg kjen­ner til det særs­kilte
slekts­ka­pet mel­lom vann og silke. Jeg hers­ker over en galakse
som bare har ett uut­fors­ket område ; den varme klo­det bak ditt
øye­lokk.
Derfor har jed bes­temt meg. Når den omvendte ver­den byr seg
fram, skal jeg ikke gjøre annet enn dette :
Holde ditt hode fast og reise inn i lan­det du kal­ler Iris.

Opplyst kan jeg vende til­bake.
Bereist.
En jor­dom­sei­ler
En blind seer.

       I pio­nér­ti­den, Aschehoug, Oslo 1994

 

ETRE AVEUGLE, MAIS VOIR EN UN ECLAIR

J’ai écou­té patiem­ment les des­crip­tions du monde.
Je me suis lais­sé entre­te­nir des longues légendes sur les formes,
les cou­leurs. Mais nul ne peut m’abuser. J’en sais beau­coup sur
la dif­fé­rence entre la peau et le fer. Je recon­nais la paren­té
par­ti­cu­lière entre l’eau et la soie. Je règne sur une galaxie
qui n’a qu’un seul domaine inex­plo­ré : la pla­nète tiède der­rière ta
pau­pière.
C’est pour­quoi je suis bien déci­dée. Que le monde inver­sé vienne à
s’offrir, je ne ferai rien d’autre que ceci :
Tenir ferme ta tête, péné­trer au pays que tu nommes Iris.

Eclairée je peux m’en retour­ner.
Arpenteuse du monde.
Navigatrice des terres.
Voyante aveugle.

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FUGLER

sera­fiske
med glin­sende drak­ter
betrak­ter de våre fjærløse lem­mer
men søker oss aldri
for vi er krop­per ;
eksi­lets sted i ver­den

       I pio­nér­ti­den, Aschehoug, Oslo 1994

 

OISEAUX

séra­phiques
en cos­tumes lui­sants, les yeux noirs,
ils observent nos membres sans plumes
mais jamais ne nous recherchent
car nous sommes des corps :
le lieu de l’exil dans le monde

 

 

FREMSTØT FRA PROLETARIATET

Det kjennes som om jeg har blått blod i årene
jeg tilhø­rer nok aris­to­kra­tiet, jak­ter rev og hare
leg­ger land under meg, hol­der hoff inn­tar gal­le­riet og puk­ker på min rett,
men pro­le­ta­ren Død fotføl­ger meg
det smel­ler : et vådes­kudd, strei­fer meg bare
det røde blo­det avslø­rer meg, det ytterste laget mitt svir
Og adels­ka­pet står i dob­belt fare
der­for dek­ker jeg fort til såret,
så lett det har vært å unns­lippe
ten­ker jeg, inn­tar plas­sen min igjen
og til tross for at jeg siden bare gir ut små almis­ser,
skrum­per den svære, for­muende fram­ti­da inn.

       Døgndrift, Aschehoug, Oslo 1998

 

OFFENSIVE DU PROLETARIAT

J’ai bien l’impression d’avoir du sang bleu dans les veines,
c‘est sûr, j’appartiens à l’aristocratie, je chasse le renard et le lièvre,
j’acquiers des terres, je tiens une cour,
j’occupe la gale­rie et fais valoir mes droits,
mais la Mort pro­lé­taire me suit pas à pas,
sou­dain, déto­na­tion : simple coup de semonce, juste une égra­ti­gnure,
le sang rouge me tra­hit, ma couche exté­rieure brûle,
voi­là ma noblesse dou­ble­ment en dan­ger,
alors, vite, cou­vrir la bles­sure,
je m’en suis tirée faci­le­ment
me dis-je en repre­nant ma place,
et bien que depuis lors mes aumônes soient maigres,
le puis­sant, le riche ave­nir rétré­cit sans cesse.

 

GUDINNERAPPORT V

 

Ute bla­frer en svær far­ma­kope, arkene er spredd for alle vin­der
se, her er ett, blåst høyt opp under mønet. Det klis­trer seg til veg­gen og
jeg hen­ter det inn med stort besvær, tør­ker det foran ovnen, leser
den halvt utvis­kede resep­ten :

Å til­be­rede et pul­ver for lin­dring av vis­nende tid

Trykk et bilde av dron­ning Nefertiti til ditt bryst.
Ikke tenk på den glatte huden hennes
mun­nens bue, de høye kinn­bei­na, den jade­grønne hode­pry­den
bare lukk øynene og trykk det til ditt bryst.
Hvis noe drys­ser ned nå, er det pul­ve­ret – til å inn­tas eller strøs.

Jeg luk­ker øynene, åpner dem igjen, ser nøye etter, står det vir­ke­lig dette
eller har jeg tatt feil igjen.

      Titanporten, Gyldendal, Oslo 2001

RAPPORT DE DEESSE V

Dehors flottent les pages d’un énorme codex, feuillets offerts à tous les vents
tiens, en voi­là un, envo­lé tout là-haut  sous le faîte. Il se colle contre le mur et
je le récu­père à grand-peine, le fais sécher devant le poêle, lis

cette recette à demi effa­cée :

Préparation d’une poudre pour adou­cir les flé­tris­sures du temps

Presse sur ta poi­trine un por­trait de la reine Néfertiti.
Ne pense pas à sa peau douce,
ni à l’arc de sa bouche, à ses hautes pom­mettes, à sa coiffe de jade
ferme les yeux c’est tout et presse-le sur ta poi­trine.
Si tu sens tom­ber quelque chose, c’est la poudre — à ingé­rer ou à répandre.

Je ferme les yeux, les rouvre, regarde de près, cela est-il vrai­ment écrit
ou bien me suis-je encore trom­pée.

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GUDINNERAPPORT VII

Jeg hører noen snakke om at Paris har slitt seg og er blitt sett sve­vende over en sko­legård i Finland. Det over­ras­ker meg ikke, jeg har all­tid ment at metro­po­lene omsi­der vil løsne og drive nor­do­ver mot de store del­taene i finsk Lappland.
Ryktet anspo­rer meg til å lese rela­ti­vi­tets­teo­rien, men jeg forstår lite og ingen­ting klip­per i ste­det av håret mitt, det er mørkt og fint og fullt av mine­ra­ler og spors­tof­fer så jeg leg­ger det på jor­den i grønn­sak­be­det og går i rett linje til­bake til året 1410 slen­ger meg i gres­set for det er som­mer og jeg er i min beste alder og Hades er hel­dig­vis et sted i antik­ken.

      Titanporten, Gyldendal, Oslo 2001

 

 

RAPPORT DE DESSE VII

J’entends quelqu’un dire que Paris a rom­pu ses amarres et qu’on l’a vu pla­ner au-des­sus d’une
cour d’école en Finlande. Cela ne me sur­prend pas, j’ai tou­jours pen­sé que les métro­poles
fini­ront par se déta­cher pour déri­ver vers le Nord, vers les grands del­tas de la Laponie fin­lan­daise.
La rumeur m’incite à lire la théo­rie de la rela­ti­vi­té, mais je n’y com­prends vrai­ment rien, et au lieu de ça je taille dans ma che­ve­lure, elle est belle et sombre pleine de miné­raux de traces de matière alors je l’étale sur la terre du car­ré de légumes m’en retourne tout droit vers l’an 1410 me jette dans l’herbe car c’est l’été et je suis dans la force de l’âge et l’Hadès, heu­reu­se­ment, un lieu quelque part dans l’Antiquité.

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GUDINNERAPPORT VIII

Jeg er i ver­dens­ri­ket nå, er midt imel­lom mid­de­lal­de­ren og år tre tusen
det er en fin tid,  jeg har en høy rang, er skinnk­ledd, rituell, smals­kul­dret
har kon­troll over arma­daen og leders­ti­len min er ulik gene­ra­lenes ; den er vin­glete avven­tende. Jeg tar ofte pau­ser, åpner og luk­ker et rødt lakks­krin nokså umo­ti­vert fik­ler med nøk­lene, fik­ler med hoved­pla­nen, gnir og gnir på et stykke lyst rav og lar meg avlede av at Botticelli også førte seg med stil, at han malte lyset nøyak­tig slik det så ut da det kilte seg fast i et atrium i hjem­byen hans eller vik­let seg inn i Floras blom­sters­myk­kede hår – dette lyset som har fore­gre­pet min tid­sal­der, som er aldeles ufo­ran­der­lig og jeg hører etter når det for­telles om de kjente sjøs­la­gene, om Atlas, om rå styrke, om den gang et bar­ne­barns barn spiste opp en hel tal­ler­ken hirse. Jeg vok­ter på ins­tink­tene, lysende flek­ker i det mørke kropps­kos­mos, men alt til sin tid, nå gjør jeg omsi­der anrop, stå vakt om oss :  Ratio, ratio og ratio ! Det er så mange hjel­pere ; stein­hog­gerne, veverne og lase­rin­ge­niø­rene, jeg sam­ler dem om meg, deler ut felt­sen­ger. La oss sove under åpen him­mel, la oss feire midt­som­mer sam­men, la oss være ven­ner.

      Titanporten, Gyldendal, Oslo 2001

 

RAPPORT DE DÉESSE VIII

Me voi­ci dans le royaume du monde, à mi-che­min entre le Moyen Âge et l’an trois  mille,

cette époque me plaît, je suis une per­sonne de haut rang, vêtue de cuir, rituelle, aux  épaules minces,

je contrôle l’armada et mon style de com­man­de­ment dif­fère de celui des géné­raux :  hési­tant,

prêt à tem­po­ri­ser. Je fais des pauses fré­quentes, j’ouvre et referme sans vrai motif  un écrin de laque rouge,

joue avec mes clefs, avec le Grand Plan, frotte encore et encore un mor­ceau d’ambre  clair et me

laisse dis­traire par l’idée que Botticelli lui aus­si avait son élé­gance, qu’il pei­gnait la lumière exac­te­ment comme elle

venait se plan­ter dans un atrium de sa ville natale ou s’enchevêtrer dans la che­ve­lure ornée de fleurs

du Printemps – cette lumière qui a anti­ci­pé mon siècle, qui est abso­lu­ment

immuable, et je tends l’oreille lorsqu’on parle des batailles navales célèbres, d’Atlas,

de force brute, du jour où un arrière-petit-enfant a englou­ti une pleine assiet­tée de millet.

Je sur­veille les ins­tincts, ces petits points lumi­neux dans le noir cos­mos du corps, mais tout vient à son heure

et je ter­mine par un appel, veillez bien sur nous : ratios, ratios, tou­jours des ratios ! Les secours

ne manquent pas, tailleurs de pierre, tis­se­rands, ingé­nieurs laser, je les ras­semble autour de moi, dis­tri­bue

des lits de camp. Dormons sous le ciel ouvert, fêtons ensemble la Saint-Jean, soyons amis.

 

 

VEV, MANGEL

Hva er dette, hud­man­gel, horn­man­gel, blod­man­gel ? 
Du går oppreist, stan­ger og stan­ger, er bleik og ris­pet og avsin­dig, for det er ned­lagt for­bud mot en for hur­tig pas­sasje, et for­bud mot å dø
og noen lover hol­der deg i tømme, de er de eneste rea­li­te­tene og loven om å leve til du dør, loven om at du lever for­di det er en grunn til det, er hoved­lo­ven og det er
den stren­geste
og lov­gi­ve­ren pla­ger deg, opphol­der deg, og du selv hol­der deg lydig, går hit og dit stry­ker deg langs ukene, årene, går oppreist, fal­ler når det er stupmørkt og påkrevd
og du luk­ker deg inn og ut, til for eksem­pel formø­drene, til tiden da lysene brant, da livet var fors­pillet til et uen­de­lig og uovers­kue­lig løp, men akku­rat langt nok
og krop­pen var mindre da, vevet så hvitt og ikke helt vik­let ut av mors vev, nå er hun til­bake til stjer­nene, og hennes mor er også hos stjer­nene, og els­kerne deres kan det bare spe­ku­leres om, om lidens­ka­pen nå er blitt fritt­fly­tende og om det er til det bedre ? 
for vevet viser seg bare å være til låns, moder­ve­vet er borte, olde­mor­ve­vet, kjæ­res­te­ve­vet er borte, ditt er det eneste som er igjen, utvokst, nes­ten vis­nende og det er ikke snakk om å forstå, det er ikke snakk om å kreve noe, for eksem­pel vari­ghet eller å få førs­te­ve­vet til­bake, eller å få løf­ter om evi­ghet.

      Titanporten, Gyldendal, Oslo 2001

 

TISSU, MANQUE

De quoi s’agit-il, manque de peau, manque de corne, manque de sang ?
Tu vas bien droite, donnes des coups de corne, encore, encore, livide égra­ti­gnée déli­rante car il est stric­te­ment inter­dit de fran­chir trop vite le pas­sage, inter­dit de mou­rir
et il est des lois qui te brident, elles sont les seules réa­li­tés et la loi de vivre jusqu’à ce que tu
meures, la loi qui t’oblige à vivre parce qu’il y a une rai­son à cela, est la loi fon­da­men­tale et c’est la
plus  forte
et le légis­la­teur te tour­mente, te retient, et tu t’entretiens toi-même dans l’obéissance, tu vas et viens, frôles au pas­sage les semaines, les années, tu vas bien droite, tu tombes sous les contraintes ou lorsque l’obscurité est un gouffre
et tu passes d’un état à l’autre pour retour­ner par exemple aux aïeules, au temps où brû­laient les lumières, où la vie était le pré­lude à un bond sans fin aux limites invi­sibles, mais juste de la bonne lon­gueur
et le corps était plus petit alors, et le tis­su si blanc et pas encore déga­gé du tis­su de la mère, main­te­nant elle est retour­née aux étoiles, et sa mère elle aus­si est par­mi les étoiles, et de leurs amou­reux on ne peut rien savoir, que se deman­der si leur pas­sion s’épanche enfin libre­ment et si cela vaut mieux ?
car le tis­su fina­le­ment n’est qu’un prêt, dis­pa­rus le tis­su de la mère, le tis­su de l’aïeule, dis­pa­ru le tis­su du bien-aimé, il ne reste que le tien, deve­nu trop petit, presque fané et il est vain de vou­loir com­prendre, vain d’exiger quoi que ce soit, ni durée par exemple ni retour au tis­su pre­mier, ni pro­messes d’éternité.

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KJÆRE GUILLAUME APOLLINAIRE

Om hundre år er all ting glemt, unn­tatt : mon cœur pareil á une flamme ren­ver­sée
for hjer­tet skal ikke dekkes til og ikke noe skal ha kal­le­navn, alt skal tre fram i sin natur­lige velde ; kra­ge­bein, skul­der­blad, hof­teskål, bryst­bein og
hjerte etter hjerte skal bli omvendte flam­mer, i rødt og gult skal de brenne og vi
skal virvle, være jor­dens frem­ste der­vis­jer – udø­de­lige, til alt begyn­ner å falle rundt oss : snø, kron­blad, aske
men vi skal virvle – tilmålt, lenge og vi skal bes­tride at hjer­tene er blitt
for­mins­ket, grelt mis­far­get, sti­li­sert og moder­ni­sert
å tro på det ville være en av de mange fei­lene –
ja, kanskje selve kar­di­nal­fei­len.

      Titanporten, Gyldendal, Oslo 2001

 

CHER GUILLAUME APOLLINAIRE

Dans cent ans tout sera oublié, sauf : mon cœur pareil à une flamme ren­ver­sée
car rien ne doit cou­vrir un cœur, et rien ne doit avoir de nom propre, tout doit avan­cer de par sa force natu­relle :
cla­vi­cule, omo­plate, fosse iliaque, ster­num et
cœur après cœur doivent deve­nir des flammes ren­ver­sées, brû­ler en rouge et jaune, et nous
devons tour­noyer, être le pre­mier rang des der­viches de la terre – immor­tels, jusqu’à ce que tout se mette à tom­ber autour de nous : neige,
pétales, cendres,
mais nous devons tour­noyer – long­temps, mal­gré le temps comp­té, et contes­ter que les cœurs aient été
dimi­nués, peints de cou­leurs trop vives, sty­li­sés et moder­ni­sés
croire cela serait l’une des nom­breuses fautes –
oui, peut-être bien la faute car­di­nale.

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VI HAR KANSKJE SOVET OSS GJENNOM LIVET

Vi har kanskje sovet oss gjen­nom livet
flak­ket søvng­jen­ge­rak­tig omkring fra kjær­li­ghet til kjær­li­ghet
mum­let oss inn i språ­kets all­makt
drømt oss mot vir­ke­li­ghe­ters utkant
glidd ut av døgnet, ut av decen­niet.

Kanskje skal vi våkne opp på dødens ters­kel med asurøyne
med alle som­renes gul­lo­bla­ter i mun­nen
vil­lig gi oss selv til­bake til jor­den i gave
ja, vi vet det med sik­ke­rhet nå : fram­ti­den skal få oss
de umæ­lende fårene og de var­mek­jære sika­dene skal vitne om det og
fra offers­te­dets høyeste punkt
skal svart­tros­ten, uten en flekk av synd
synge og synge.

      Paradiseffekten, Gyldendal, Oslo 2003

 

NOUS AVONS PEUT-ÊTRE TRAVERSE LA VIE EN DORMANT

Nous avons peut-être tra­ver­sé la vie en dor­mant,
som­nam­bules errant d’un amour à l’autre,
bafouillant notre admis­sion dans la toute-puis­sance du lan­gage,
nous rêvant nous-mêmes jusqu’aux bords de la réa­li­té,
glis­sant hors du cycle des jours, hors de la décen­nie.

Nous nous réveille­rons peut-être au seuil de la mort avec des yeux d’azur,
avec dans la bouche les oboles d’or de tous les étés,
pour doci­le­ment nous rendre à la terre, comme un cadeau,
oui, nous en sommes sûrs main­te­nant : l’avenir nous pren­dra,
en témoi­gne­ront les mou­tons sans paroles, les cigales éprises de cha­leur, et
du plus haut du lieu du sacri­fice
le merle, pur de tout péché
chan­te­ra, chan­te­ra.

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JEG OPERERER PÅ MITT EGET HJERTE
ETTER PLANSJENE I DE GAMLE ANATOMIBØKENE

Jeg ope­re­rer på mitt eget hjerte etter plans­jene i de gamle ana­to­mibø­kene.
Det blir et søl som ven­tet, pate­tisk, og når jeg får et øye­blikks offent­lig
opp­merk­som­het snak­ker jeg inn i en mikro­fon om at varul­ver er en utdøende
rase, om at Transylvania ikke len­ger er med i den euro­peiske union, om Bleulers
nomenk­la­tur og uti­dige krys­sek­sa­mi­ne­rin­ger, om at håret er som en høys­takk, og at
els­kerne mine…
Noen stop­per meg her og tør­ker opp og hol­der hen­dene mine fast, men
etterpå fort­set­ter jeg med å for­telle :
At alt i vir­ke­li­ghe­ten er så lett å utholde, eks­ta­sen eller helt van­lige magre år
å være alene, å være dron­ning, å abdi­sere, å krone seg selv
å abdi­sere…

      Paradiseffekten, Aschehoug, Oslo 2003

 

J’OPERE MON PROPRE CŒUR
D’APRES LES PLANCHES DES VIEUX BOUQUINS D’ANATOMIE

J’opère mon propre cœur d’après les planches des vieux bou­quins d’anatomie.
Comme pré­vu, il y a là-dedans une sale­té à faire pitié, et quand j’obtiens un moment d’attention
du public  j’annonce au micro que les loups-garous sont une race
éteinte, que la Transylvanie a quit­té l’Union Européenne, je parle de Bleuler de sa
nomen­cla­ture et des contre-inter­ro­ga­toires inop­por­tuns, je dis qu’une che­ve­lure est pareille à une meule de foin, et que
mes amants…
Ici quelqu’un m’arrête éponge le tout et me tient soli­de­ment les mains, mais
ensuite je me remets à racon­ter :
Qu’en véri­té tout est tel­le­ment facile à sup­por­ter, l’extase comme l’ordinaire des années maigres
être seule, être reine, abdi­quer, se cou­ron­ner soi-même
abdi­quer…

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DET ER HIT JEG ER KOMMET,
OG JEG VENTER MEG INGENTING

Det er hit jeg er kom­met, og jeg ven­ter meg ingen­ting
ikke lykke, ikke å forstå evi­ghe­ten.
Vil bare sette ut ste­dets og tidens søk­ker
puste så lenge det er nød­ven­dig
holde ett og ett for­mu­lar opp mot lyset.
For krop­pen har slitt seg igjen
er las­tet med hjer­ne­masse, kalk og galle
den fly­ter til lands og til vanns mot ver­dens utkan­ter og
sult tvin­ger meg til slutt til å spise stjer­ner.
Jeg eter dem rå.
Det er den sjuende dagen, på fir­ma­men­tet står ennå noen urørt til­bake
et stykke av Virgo og hel­dig­vis hele Corona Borealis.
Konsonantene står i sine bok­ser, tal­lene i sine rek­ker,
men alt dette er usik­kert, elek­tri­si­te­ten gnis­trer langs
kob­ber­veiene, i magne­sium­brik­kene og sølv­no­dene og
vi er blind­pas­sas­je­rer.

Jeg kla­rer å stotre frem : jeg els­ker deg.
De fordøyde stjer­nene lyser opp mage­sek­ken og deler av bek­ken­bei­net.
Jeg tar deg i hån­den, hol­der om hodet ditt.
Er du blind, spør jeg, har døden slått deg blind.
Selv er jeg blitt nes­ten stum av å reise slik.

      Paradiseffekten, Aschehoug, Oslo 2003

 

 

JE SUIS PARVENUE JUSQU’ICI, ET JE NE M’ATTENDS A RIEN

Je suis par­ve­nue jusqu’ici, et je ne m’attends à rien,
ni au bon­heur, ni à com­prendre l’éternité.
Je veux seule­ment lais­ser des­cendre le petit plomb du lieu et du moment
res­pi­rer aus­si long­temps que néces­saire
regar­der à la lumière un for­mu­laire après l’autre.
Car mon corps s’est à nou­veau épui­sé,
alour­di de la masse du cer­veau, de cal­caire et de bile
il flotte sur terre et mer jusqu’aux confins du monde, et
la faim pour finir me contraint à man­ger des étoiles.
Je les avale crues.
C’est le sep­tième jour, au fir­ma­ment il en reste quelques-unes d’intactes
un mor­ceau de la Vierge et heu­reu­se­ment toute la Couronne Boréale.
Les consonnes debout dans leurs boîtes, les chiffres bien en rangs,
tout cela reste incer­tain, l’électricité fait des étin­celles le long
des che­mins de cuivre, dans les atomes de magné­sium et les nœuds d’argent, et
nous sommes des pas­sa­gers clan­des­tins.

J’arrive à bal­bu­tier : « Je t’aime ».
Les étoiles digé­rées éclairent mon esto­mac et quelques par­ties du bas­sin.
Je te prends par la main, je tiens ta tête entre mes doigts.
Je demande : « Es-tu aveugle, la mort t’a-t-elle ren­du aveugle ?
Moi-même ce voyage m’a ren­due presque muette.

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PLUTSELIG VELTER SOLEN INN I HUSET,
GUL, VARM OG MEKTIG

Plutselig vel­ter solen inn i huset, gul, varm og mek­tig.
Lyder kom­mer som bes­tilt fra jor­dens indre eller fra den emal­je­far­gede him­me­len :
en høy sopran­sak­so­fon, noen mei­ser, tele­fo­nen som rin­ger og stem­men din er helt lik en hek­se­dok­tors. Den kure­rer meg over lange avs­tan­der og opp fra jor­den sky­ter spi­rene, jeg leg­ger føde­va­rene fram : dad­ler, kål og druer. Jeg gjør et slags kar­sens tegn, brek­ker løs stil­ker av basi­li­kum og sal­vie. Stengler og blad er safts­pente som om det skulle være tid­lig som­mer, og jeg blan­der urter og egg, er sul­ten igjen, får aldri nok av denne til­ba­ke­ven­dende hun­ge­ren.

      Paradiseffekten, Aschehoug, Oslo 2003

 

 

SOUDAIN LE SOLEIL SE PRECIPITE DANS LA MAISON, CHAUD, DORE, PUISSANT

Soudain le soleil se pré­ci­pite dans la mai­son, chaud, doré, puis­sant.
Des bruits sur­gissent comme sur l’ordre des entrailles de la terre, ou du ciel aux cou­leurs d’émail :
un saxo sopra­no aigu, quelques mésanges, la son­ne­rie du télé­phone, et ta voix, tout à fait celle d’un rebou­teux. Elle me gué­rit par-delà de longues dis­tances, de la terre jaillissent
des pousses nou­velles, j’étale des vivres autour de moi : dattes, choux, rai­sins. Je les bénis d’un signe de cres­son,
brise des queues de basi­lic et de sauge. Tiges et feuilles sont gor­gées de sève comme au
début de l’été, et je mélange des herbes et des œufs, j’ai à nou­veau faim, je ne peux me ras­sa­sier de cette faim reve­nue.

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KUBBER DAGGERTER HUGGERTER

… KUBBER DAGGERTER HUGGERTER HAKKER REVOLVERE SVOVELSYRE KNIVER ØKSER HELLEBARDER CYANID BATONGER DOLKER HAGLER KANONER LANSER  RIFLER KÅRDER  DRIVMINER  SABLER BAZOOKAER  FLORETTER  KULESPRØYTER ATOMBOMBER  KARABINER  SIGDER GIFTGASS  MUSKETTER  TORPEDOER  KRUMSABLER SPRETTERTER  NAPALM FLINTBØSSER HÅNDGRANATER  LUFTPISTOLER DDT MAGNETMINER MITRALJØSER TANKS  MASKINGEVÆR  LANGBUER  SJØMINER  MUSKEDUNDRE  MAUSERE

…stem­mes­pal­ten, lærhu­den, lym­fek­nu­ter, kapillærsløy­fer, len­deh­virv­lene, menis­kene syno­vial­led­dene, lil­leh­jer­nen, glia­cel­ler, biny­re­bar­ken, Bowmanns kap­sel, måne­be­net, pupil­len, urin­le­dere, neses­kille­veg­gen, bakho­de­lap­pene, blind­tar­men, hal­sar­te­rien, kra­nie­hu­len, port­ve­nen, Merkels skive, jom­fru­hin­nen, vis­dom­sten­nene, under­tun­gek­jer­te­len, kre­mas­ter­mus­ke­len, tåre­be­net, sinusk­nu­ten, tarm­beins­len­de­mus­ke­len, regn­bue­hin­nen, eus­ta­chiske rør, pyra­mi­de­lap­pen, mitralk­laf­fen, kile­be­net, hjer­te­po­sen, kule­ledd, rib­be­brusk, isse­lap­pen, pulså­rer, skred­der­mus­ke­len, indre ankelk­noke…

SENNEPSGASS HARPUNER BRANNRØR LANDMINER SLEGGER  NØYTRONBOMBER ARSENIKK PANSERGRANATER GILJOTINER DYPVANNSBOMBER JAKTKNIVER GRANATKARDESKER MACHETER FLAMMEKASTERE  HYDROGENBOMBER LUFTVERNKANONER SALONGGEVÆR KRYSSERRAKETTER SALPETERSYRE KØLLER BAJONETTER KAMPVOGNER STILETTER SLAGSVERD KASTESPYD STOKKER SLYNGER LANSETTER   SKALPELLER   NERVEGASS   KLASEBOMBER …

      Paradiseffekten, Aschenhoug, Oslo 2003

 

BILLOTS DAGUES COUTELAS

… BILLOTS  DAGUES  COUTELAS  PIOCHES  REVOLVERS  ACIDE SULFURIQUE  COUTEAUX  HACHES
HALLEBARDES  CYANURE  GOURDINS  POIGNARDS  CHEVROTINES  LANCES  CARABINES
RAPIÈRES  MINES FLOTTANTES  SABRES  BAZOOKAS  FLEURETS  MITRAILLETTES  BOMBES ATOMIQUES
ESCOPETTES  FAUCILLES  GAZ ASPHYXIANTS  MOUSQUETS  TORPILLES  CIMETERRES  CATAPULTES
NAPALM  FUSILS À SILEX  GRENADES À MAIN  PISTOLETS À AIR  DDT  MINES MAGNÉTIQUES
MITRAILLEUSES  TANKS  FUSILS-MITRAILLEURS  ARCS  MINES SOUS-MARINES  TROMBLONS  MAUSERS

… la glotte, le derme, gan­glions lym­pha­tiques, nœuds capil­laires, les ver­tèbres lom­baires, les ménisques,
les arti­cu­la­tions syno­viales, le cer­ve­let, cel­lules gliales, glandes sur­ré­nales, cap­sules de Bowman, l’os lunaire,
la pupille,  ure­tères, la cloi­son nasale,  les lobes occi­pi­taux,  l’appendice,  la caro­tide,
la cavi­té crâ­nienne, la veine porte, le disque de Merkel, l’hymen, les dents de sagesse,
les glandes sub­lin­guales,  le muscle cré­mas­ter, les glandes lacry­males, le nœud sinu­sal,
le muscle psoas, l’iris,  trompes d’Eustache, le lobe pyra­mi­dal,
les val­vules mitrales, l’os cunéi­forme, le péri­carde, arti­cu­la­tions sphé­roïdes, car­ti­lages cos­taux, le lobe parié­tal, les artères,
le grand adduc­teur, la mal­léole interne…

GAZ MOUTARDE  HARPONS  LANCE-FUSÉES  MINES TERRESTRES  MARTEAUX-PILONS  BOMBES À NEUTRONS  ARSENIC
GRENADES ANTICHARS  GUILLOTINES  TORPILLES SOUS-MARINES  COUTEAUX DE CHASSE  SHRAPNELLS
MACHETTES  LANCE-FLAMMES  BOMBES À HYDROGÈNE  CANONS ANTIAÉRIENS   CARABINES DE FOIRE
MISSILES ANTI-CROISEURS   ACIDE NITRIQUE   BAÏONNETTES TANKS  STYLETS 
GLAIVES  JAVELOTS  CANNES  FRONDES  LANCETTES  SCALPELS  GAZ PARALYSANTS 
BOMBES EN GRAPPES…

 

 

JEG KAN HVA TID SOM HESLT BLI GREPET AV EN PLUTSELIG
UDØDELIGHETENS GALSKAP

Jeg kan hva tid som hel­st bli gre­pet av en plut­se­lig udø­de­li­ghe­tens gals­kap og
også bli besatt av alle de liv som til nå er gått med.
Besatt av at jeg selv har over­levd, av dagene som eter de els­kende opp
av den uop­phør­lige avlyt­tin­gen av krop­pens røde indre.
Jeg er blitt gal, men er bes­kyt­tet mot nor­da­vin­den og er omgitt av vars­ler.
Kneskålene er fylt av sølv og blod­vann. En natt­mes­ter mes­ser og en mam­ma
står bøyd over meg.
Om dagen er håret hennes dek­ket av et tra­nebær­far­get skjerf.
Om nat­ten hen­ger det ned i ansik­tet mitt mens hun våker over meg, og det er nå
mens jeg som novise lig­ger og prø­ver ut mitt frem­ti­dige død­sleie, det er nå
i den korte stun­den det varer før hun ten­ner en lampe og det glim­ter
i en inn­fat­tet stein hun bærer i øret, at vars­lene tar form.
Det er her i sonen mel­lom barn­dom­men og guds rike at hun gir tegn til natt­mes­te­ren og liv­gi­ve­ren, og rom­met utvi­der seg på ny til et større rom
der jeg skal våkne opp og forelske meg igjen, for­love meg.

      Paradiseffekten, Aschehoug, Oslo 2003

 

 

JE PEUX N’IMPORTE QUAND ETRE SAISIE
D’UNE FOLIE SOUDAINE D’IMMORTALITE

Je peux n’importe quand être sai­sie d’une folie sou­daine d’immortalité et même
pos­sé­dée par toutes les vies qu’à ce jour j’ai frô­lées.
Possédée par l’idée d’avoir sur­vé­cu, par les jours qui dévorent les amants
par l’écoute inin­ter­rom­pue du rouge dedans du corps.
Je suis deve­nue folle, mais je reste pro­té­gée du vent du nord et entou­rée d’avertissements.
Mes rotules sont emplies d’argent et de sérum. Un veilleur de nuit dit la messe et une maman
se tient pen­chée sur moi.
Le jour ses che­veux sont cou­verts d’un fou­lard cou­leur d’airelle des marais.
La nuit ils tombent sur mon visage quand elle veille sur moi, et c’est main­te­nant
tan­dis que novice allon­gée j’essaie mon futur lit de mort, c’est main­te­nant
juste avant qu’elle n’allume la lampe qui fera luire
la pierre ser­tie qu’elle porte à l’oreille, que l’avertissement prend forme.
C’est là, dans cette zone entre l’enfance et le royaume de Dieu, qu’elle fait signe au veilleur de nuit
au don­neur de vie, et à nou­veau la pièce s’élargit et devient une vaste chambre
où je vais m’éveiller pour tom­ber amou­reuse encore, me fian­cer.

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UNDERVEIS MÅ JEG HA SNUDD OM PÅ TALLENE

Underveis må jeg ha snudd om på tal­lene og auto­ma­tisk og med sik­ker skrift har jeg skre­vet 3002 i ste­det for 2003. Jeg tar det uten videre som et tegn på at det vil bli sant at vi skal være der sam­men, en april­dag ett tusen år fram i tid.

Jeg skri­ver april 3002. Skjærene hol­der et spe­tak­kel over trær og hus­tak. Fargen på det nye gres­set er eld­gam­mel, men det leg­ger sitt unge pig­ment rundt oss. Det er like etter de store revo­lus­jo­ner. Vi har over­levd og har lært så mye, blant annet hvor­dan vi kan være for­bun­det. Vi risi­ke­rer frem­deles at det vil være lysår mel­lom oss, men avs­tan­dene vil kunne over­vinnes i løpet av sekun­der og ved hjelp av tan­kens kla­rhet og hjer­tets ren­het.

For sik­ke­rhets skyld maner jeg der­for alle­rede mine og dine ato­mer inn i en ny inkar­nas­jon, for jeg vil ikke gå glipp av dise fram­ti­dige for­bin­del­sene, av skjæ­renes elle­ville lek under den enorme vårhim­me­len, av at ver­den ennå vil strutte av liv.

      Paradiseffekten, Aschehoug, Oslo 2003

 

 

EN COURS DE ROUTE J’AI DU INVERSER LES CHIFFRES

En cours de route j’ai dû inver­ser les chiffres et auto­ma­ti­que­ment et d’une main sûre j’ai écrit 3002 au lieu de 2003. J’y vois tout de suite le signe que cela sera vrai, que nous serons là, ensemble, un jour d’avril d’ici mille années.

J’écris en avril 3002. Les pies cha­hutent par-des­sus le toit et les arbres. La cou­leur de l’herbe nou­velle est très ancienne mais étale autour de nous son pig­ment tout neuf. C’est juste après les grandes révo­lu­tions. Nous avons sur­vé­cu et appris tant de choses, entre autres com­ment pré­ser­ver nos liens. Nous ris­quons tou­jours d’être sépa­rés par des années-lumière, mais les dis­tances pour­ront se vaincre en quelques secondes à l’aide d’idées claires et de cœurs purs.

Alors à tout hasard j’envoûte sans tar­der mes atomes et les tiens dans une nou­velle incar­na­tion, car je ne veux rien man­quer de ces liens futurs, des jeux des pies folles de joie sous l’immense ciel de prin­temps, d’un monde qui encore regor­ge­ra de vie.

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ARVESTYKKET CCXCVIII
Første meta­fy­siske eks­kurs­jon

Hva er det jeg ser ? Spør meg ikke, jeg kan ikke redeg­jøre for det.
Jeg får et nytt anfall, ten­nene kla­prer, knærne svik­ter og jeg er hel­ler ikke denne gan­gen direkte livs­truet, men fal­ler til jor­den i syner og kram­per og med vrengte øyne. 
« Hallo, vet du hvil­ken dag det er i dag ? Kan du si nav­net ditt ? Kan du bevege tærne ? »
er det noen som roper når jeg kom­mer til meg selv igjen.
Jeg sva­rer ikke på det hel­ler, forstår at jeg må gi opp min per­son­lige his­to­rie.
Den er del­vis utvis­ket, del­vis så tilsølt at den ikke kan pre­sen­teres, overs­prøy­tet som den er av fråde og drøm­mer.
Jeg blir i ste­det en kon­ver­titt som går fra hus og grunn. Gjør dik­tet helt hjemløst
for at det først skal kunne streife langt og deret­ter for­telle en ver­den­shis­to­rie.

Jeg opp­gir alt for at det skal kunne berette, og om det er aldri så sto­trende hjel­peløst
lar jeg det frei­dig tale og vise fram sitt sanne gam­mel­mo­dige hjerte.
Hvis ikke, er det ikke leve­dyk­tig, hvis ikke kan du aldri se det, og det må du ; det må være kjær­li­ghet ved første blikk, enten du vet hva det snak­ker om eller ikke
enten du noen­sinne har els­ket eller ikke, – jeg mener : dik­tet skal, med sin naive kur­tise, lang­somt tvinge deg i kne og umer­ke­lig berøve deg for­nuf­ten, og deret­ter skal det mangle under huden din for res­ten av livet, som en frast­jå­let hem­me­li­ghet.

       psi, Aschehoug, Oslo 2007

 

HERITAGE CCXCVIII
Première excur­sion méta­phy­sique

Ce que je vois ? Ne me le demande pas, c’est impos­sible à rap­por­ter.
J’ai une nou­velle attaque, mes dents claquent, mes genoux se dérobent, et cette fois non plus ma vie n’est pas
direc­te­ment mena­cée, mais je tombe à terre, avec des visions, des crampes, les yeux révul­sés.
« Houhou, sais-tu quel jour on est ? Tu peux dire ton nom ? Tu peux bou­ger les doigts de pied ? »
me crie quelqu’un quand je reviens à moi.
Je ne réponds pas à ça non plus, je com­prends que je dois renon­cer à mon his­toire per­son­nelle.
Celle-ci est en par­tie trop floue, en par­tie trop souillée pour être pré­sen­table, écla­bous­sée qu’elle est d’écume et de rêves.
Au lieu de ça je deviens une conver­tie qui aban­donne sa mai­son et sa terre. Fait son poème sans aucun domi­cile
afin qu’il aille errer très loin, et revienne racon­ter une his­toire du monde.

Je me défais de tout pour qu’il puisse se dire, et même s’il bégaie, s’il reste pitoyable,
je le laisse par­ler fran­che­ment et mon­trer son vrai cœur de brave.
Sinon il ne vivra jamais, sinon tu ne pour­ras jamais le voir, et il le faut pour­tant : il faut que ce soit
l’amour dès le pre­mier regard, que tu saches ou non de quoi il parle,
que tu aies déjà aimé ou non – je veux dire : le poème doit, en te fai­sant sa cour naïve,
te mettre len­te­ment à genoux et insen­si­ble­ment te pri­ver de rai­son, et pour finir por­ter le manque
sous ta peau pour le res­tant de tes jours, comme un secret volé.

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ARVESTYKKECCCVIII
Kjærlighetens gjer­nin­ger I

At noe har impre­gnert meg en gang for alle og gjort meg udø­de­lig, er nå blitt klart for meg.
Det kan være som­me­ren, eller kanskje er det hel­ler en usta­dig lykke som omsi­der har brent seg inn i meg med sin korte, sviende stikk­flamme.
Jeg snak­ker med de døde om dette.
De sam­ler seg rundt meg, undersø­ker den mørke løden i huden min, ser meg inn i øynene, bekref­ter mine anta­gel­ser.
Ute står kong­slys oppreist og antent. Kattene stry­ker for­bi, blan­der seg i sam­ta­len.
Alt bla­frer ; de dype skyg­gene, den tynne bal­da­ki­nen over oss.

       psi, Aschehoug, Oslo 2007

 

HERITAGE CCCVIII
Œuvres d’amour I

Que quelque chose m’a impré­gnée une fois pour toutes et m’a ren­due immor­telle, voi­là qui m’est deve­nu très clair.
Ce peut être l’été, ou bien plu­tôt un bon­heur instable qui a fini par venir brû­ler en moi avec sa courte flam­mèche cui­sante.
J’en parle avec les morts.
Ils se ras­semblent autour de moi, exa­minent la teinte sombre de ma peau, me regardent au fond des yeux, confirment mes sup­po­si­tions.
Dehors se dressent des tiges de molènes tout allu­mées. Des chats viennent se glis­ser par là, se mêlent à la conver­sa­tion.
Tout vacille : les ombres pro­fondes, le mince bal­da­quin au-des­sus de nous.

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ARVESTYKKE CCCXI
Verdens lys

Like ømt som om det skulle være nav­net til dem jeg har els­ket, for eksem­pel
Leon, John eller Noël, hvis­ker jeg ordet : Neon.
Jeg står mel­lom skarpe grei­ner, er kanskje uten mål og mening og
klærne mine er far­geløse og oppre­vet, men jeg er i et pas­tel­lak­tig humør.

All venn­li­ghet som har strei­fet meg har lagt seg rundt meg som fjær og dun i krat­tet, jeg svaier mens håret filtres inn i tor­nene og luf­ta er stinn av ioner – for dette er ved havet.  Lungene fylles med oksy­gen, neon og helium og ganen blir dyprød, gal­le­blæ­ren anta­ke­lig møn­je­far­get eller skit­ten oker, men skjæ­ret fra sol­ned­gan­gen over sjøen bedø­ver meg vir­ke­lig. Så drys­ser lys fra Melkeveien inn over regio­nen og sva­ler, seine etter­kom­mere av fuglene fra ter­tiær­ti­den, stu­per ut fra mønene, flyr i brå kast mel­lom tid­sla­gene.

Jeg pus­ter så dypt inn at neon overføres fra lun­gene via hjer­nens eufo­riske vin­din­ger direkte til kol­bene der gass blandes, og der­fra til lyss­kil­tet over bygnin­gen der du til­fel­dig­vis bor. « Jesus » står det der, « Jesus, ver­dens lys ». Kan dette være mulig ? Agnostikerne og ateis­tene stop­per litt opp under skil­tet før de smi­lende går videre, arm i arm, og snart brer nat­ten seg. Mørket slår ned den due­blå skum­rin­gen, men ingen­ting uven­tet skjer, bare stjer­ner fal­ler. « Hvis stjer­ner fal­ler og soler sluk­ner, må du selv bli et lys,» for­ma­ner jeg der jeg står mel­lom bus­kene og lar his­to­riens gode gjer­nin­ger smitte over på mitt akse­le­re­rende liv.
Bakken er dek­ket av som­me­rens lange gress, men jeg leg­ger meg ikke ned ennå, for en kraf­tig etter­vekst når meg helt til skul­drene, støt­ter meg opp der jeg står og mum­ler i utkan­ten, en selot med bren­nende blikk.

      psi, Aschehoug, Oslo 2007

 

HERITAGE CCCXI
Lumière du monde

Aussi ten­dre­ment que s’il s’agissait des noms de ceux que j’ai aimés, par exemple
Léon, John ou Noël, je chu­chote le mot : Néon.
Je me tiens debout entre des branches acé­rées, peut-être sans but ni sens et
mes vête­ments sont des haillons déco­lo­rés, mais je suis d’humeur pas­tel.

Toute l’amitié qui m’a frô­lée s’est dépo­sée sur moi comme plumes et duvets dans un buis­son, je vacille quand mes che­veux s’enchevêtrent aux ronces et l’air est bour­ré d’ions – car on est près de l’océan.
Mes pou­mons s’emplissent d’oxygène, de néon et d’hélium, mon palais devient pourpre, ma vési­cule biliaire pro­ba­ble­ment rouge minium ou ocre sale, mais la lueur du cou­cher du soleil sur la mer m’abasourdit pour de bon.
Alors la lumière de la Voie Lactée se répand sur la contrée et les hiron­delles, tar­dives des­cen­dantes des oiseaux du ter­tiaire, s’élancent des faîtes, s’envolent en jets rapides entre les bat­te­ments du temps.

Je res­pire si pro­fon­dé­ment que le néon passe direc­te­ment de mes pou­mons, via les méandres eupho­riques du cer­veau, aux alam­bics où se mêlent les gaz, et de là à l’enseigne lumi­neuse au-des­sus de l’immeuble où par hasard tu habites. « Jésus », y lit-on, « Jésus, lumière du monde ». Est-ce pos­sible ? Les agnos­tiques et les athées s’arrêtent un peu sous l’enseigne avant de conti­nuer leur route en sou­riant, bras des­sus, bras des­sous, et bien­tôt la nuit s’étend. L’obscurité ter­rasse le cré­pus­cule bleu pigeon, mais rien n’arrive d’inattendu, seules des étoiles tombent. « Si les étoiles tombent et le soleil s’éteint, c’est à toi d’être lumière », me dis-je pour m’exhorter, debout dans les buis­sons, et je laisse les bonnes œuvres de l’Histoire conta­mi­ner ma vie en accé­lé­ra­tion.
La pente est cou­verte des longues herbes de l’été, mais je ne m’y couche pas encore, car une pousse puis­sante monte jusqu’à mes épaules pour me sou­te­nir, et je reste debout près du bord, zélote mar­mon­nante au regard brû­lant.

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ARVESTYKKE CCCXXXV
Experimentum Crucis I

Jeg forsø­ker å skrive ver­den frem, intet mindre enn ver­den.
Anstrengelsen fav­ner nes­ten alt, men fugleor­de­nen med sitt
galak­tiske spenn unns­lip­per, og der­for her­jer dik­tet grun­nen
knu­ser rek­keføl­ger og ordk­las­ser og forsø­ker å stige
mens jeg ryd­der, vin­geløs og jord­bun­det.

Men fuglene skjel­ner ikke mel­lom ord og kurr­rhh og tall og seg selv,
de fore­ner alt i et kek kek kek kek keeaah eller prrrt kabrik prrrt kabrik
i en benå­det flukt fra babel eller fra hvil­ket som hel­st sted der men­nes­ket har
mis­tet språ­ket eller ord har rasert eller dik­tert, og
fuglene er mer dis­tinkte enn noe jeg vet om,
med sine myn­dige opprop kut­ter de døgnet over i tre, fem, atten skin­nende enhe­ter :
Kekekekeke woi­ka­woi­ka­woi­ka – kom til dette treet, til denne mate­ma­tiske
sko­len, opp­bløtt av dugg og bruk­ket av lys, der lar­vene lærer mer og
mer om sin meta­mor­fose i en ube­re­gne­lig ligning ; skal de bli lik som­mer­fu­glen
eller skal de bli mat til sang­fu­gler ?

Reven gjes­ter, kal­ku­le­rer, lus­ker
vars­le­ren adde­rer, løf­ter alt til neste nivå og Corvus corax flyr inn en
ny for­mel for denne dagen med tre korp, korp, korp, og blå­fu­gler mul­ti­pli­se­rer
kay­kay kay­kay­kay kay­kay­kya helt til fakul­te­tet er godkjent og
sta­bi­li­sert rett vest for rei­ret, der opps­pytt fra ugler tref­fer skog­bun­nen og deler seg
i ver­dige frag­men­ter av musesk­je­lett og harehår.

Og lyset løser for­me­len så lett, så lett, for
lys = lys, og
dagene går over til å ha seks og tjue timer,
årene svir­rer betatt rundt sine største måner.

Vakrere kan det ikke bli,
mer vitens­ka­pe­lig kan det ikke bli.

      Mens Higgsbosonet gna­ger, Aschehoug, 2011

 

 

HERITAGE CCCXXXV
Experimentum Crucis I

J’essaie de faire appa­raître le monde en l’écrivant, rien de moins que le monde.
Cet effort englobe presque tout, mais le règne des oiseaux avec son
enver­gure galac­tique y échappe, et le poème ravage les bases
écrase les ordres et les classes et tente de mon­ter
tan­dis que je fais le ménage, pri­vée d’ailes, rete­nue au sol.

Mais les oiseaux ne font pas de dif­fé­rence entre les mots, kurr­rhh, les chiffres et eux-mêmes,
ils unissent tout en un kek kek kek kek keeaah ou prrrt kabrik prrrrt kabrik
en un flot bien­heu­reux venu de Babel ou de tout lieu où l’homme a
per­du le lan­gage, où les mots ont ara­sé ou dic­té, et
les oiseaux sont plus dis­tincts qu’aucune chose que je connaisse,
leurs appels impé­rieux coupent le jour en trois, cinq, huit uni­tés scin­tillantes :
Kekekekeke woi­ka­woi­ka­woi­ka – viens-t’en à cet arbre, à cette école de
mathé­ma­tiques, trem­pée de rosée, rom­pue de lumière, où les larves en apprennent de plus en
plus sur leur méta­mor­phose dans une équa­tion inso­luble : seront-elles papillons
ou repas d’oiseaux chan­teurs ?

Le renard s’invite, cal­cule, s’éclipse
la pie-grièche addi­tionne, élève le tout d’un cran et le Corvus corax apporte une
nou­velle for­mule pour ce jour-là avec trois korp, korp, korp, la mésange bleue mul­ti­plie
kay­kay kay­kay­kay kay­kay­kya jusqu’à ce que sa facul­té soit recon­nue et
sta­bi­li­sée juste à l’ouest du nid, là où les cra­chats des hiboux atteignent le sol de la forêt et s’éparpillent
en frag­ments pré­cieux de sque­lettes de sou­ris et de poils de lièvre.

Et la lumière résout la for­mule sans peine aucune, car
lumière = lumière, et
les jours finissent par avoir vingt-six heures,
les années tournent bou­le­ver­sées autour de leurs plus grosses lunes.

Plus beau, c’est impos­sible.
Plus scien­ti­fique, c’est impos­sible.

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Choix de poèmes

Par | 2018-05-26T02:14:21+00:00 23 juin 2013|Catégories : Blog|

Ces six poèmes de Paul Pugnaud sont extraits de l’œuvre du poète publiée par les édi­tions Rougerie. Recours au Poème remer­cie Olivier Rougerie de l’autorisation de les repro­duire.

L’œuvre, impor­tante, de Paul Pugnaud, encore trop mécon­nue, doit être remise en lumière. Plusieurs per­sonnes com­mencent à s’atteler à cette tâche, dont sa fille, Sylvie Pugnaud. Recours au Poème s’inscrit dans cette démarche. De notre point de vue, Paul Pugnaud est un poète impor­tant.

La majeure par­tie de l’œuvre du poète est dis­po­nible auprès des édi­tions Rougerie.

 

 

 

Ecoute la fon­taine
Jaillie de la mémoire
S’écouler dans la nuit
À tra­vers les vivants

Son ruis­sel­le­ment draine
Le chant pro­fond des pierres
Mais arrête le temps

 

 

extrait de Ombre du feu, édi­tions Rougerie, 1979

 

*****

 

 

Un laby­rinthe où le silence
Est seul à gui­der notre marche
Nous mène dans la nuit

Le moment paraît mal venu
D’appeler un secours qui ne vient plus

 

 

extrait de Aride Lumière, édi­tions Rougerie, 1983

 

*****

 

 

Un nuage éclai­ré
Par sa propre lumière
Déclenche un incen­die
Qui fera le tour de la terre

 

extrait de Aride Lumière, édi­tions Rougerie, 1983

 

 

 

*****

 

LES MOTS ONT FROID dans la mémoire des hommes
Quand la tête de chien du sou­ve­nir
Hume la laine rêche de la terre

Jamais les voix per­dues
Ne viennent mur­mu­rer
Ce qui ne sera plus
La plainte où jaillis­sait
Toute l’horreur du monde

Un homme est à l’affût
Sur les crêtes du vent
Il écoute la pierre
La pous­sière et le sable
Il écoute la mer
Mais son cœur est muet

 

 

extrait de Minéral, (1970, prix Artaud), repris dans Poèmes choi­sis, édi­tions Rougerie, 1996

 

 

 

*****

 

Au contact de l’éclair
L’eau se change en rocher

Une flamme cou­ronne
Ce triomphe des pierres

Sur son pour­tour elle ral­lume
Les bûchers   sou­lève leurs cendres

Frayant la route à tes dési­rs
Une étin­celle a recu­lé
Les limites de la lumière

 

 

extrait de Ombre du feu, édi­tions Rougerie, 1979 

 

 

*****

 

Accoudés aux bal­cons du soir
Nous contem­plons la fuite
D’un monde en par­tie oublié
Les grandes forêts abat­tues
S’écoulent au rythme des fleuves
Et vont s’accumuler
Dans les bar­rages où le jour et la nuit dorment
Nous atten­dons d’autres sai­sons
Plus favo­rables où le fleuve
Fertilise la plaine
Le retour n’est pas pré­vi­sible
Même si le soleil appelle et crie
Pour arrê­ter ceux qui dépassent
Le rythme trop lent de la vie

 

 

extrait de Aux portes inter­dites, édi­tions Rougerie, 2005

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