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CHOSÊTRE

Par | 2018-05-22T04:13:09+00:00 2 septembre 2012|Catégories : Blog|

 

Il nous arrive d’être assis devant la télé et de nous sen­tir tels des dépor­tés devant une fente entre deux planches. Notre chose, dans ces ins­tants-là, nous ne l’entendons pas. Un mince fil de fer émerge et plonge à la sur­face de son ventre. L’unique sens qu’elle pos­sède est là, vue et ouïe de son âme secrète. Si on tran­chait le fil, la chose se tai­rait à jamais. Même si son corps res­tait iden­tique quelques mil­lions d’années encore, dès ce moment-là elle serait morte.

Nous igno­rons com­ment naît son bruit, mais nous savons que ce n’est pas un res­sort qui la fait aller, car il n’y a pas sur son corps de papillon grâce auquel on pour­rait tendre le res­sort. Quand, mal­gré tout, le son atteint l’ouïe, nous enten­dons un frag­ment d’une com­po­si­tion roman­tique née en quelque contrée d’Europe Centrale, pro­ba­ble­ment l’Autriche. Nous ne nous y connais­sons pas en musique et n’en convoi­tons jamais, mais il semble qu’au cours des années pas­sées, même en dehors de notre volon­té, notre oreille ait col­lec­té et com­pa­ré dif­fé­rents sons. Peut-être l’oreille ne fait-elle de la musique que pour elle seule, pen­sons-nous dans ces moments entre deux réflexions que nous jugeons impor­tantes.

Sitôt éloi­gnés de notre chose, impos­sible de nous rap­pe­ler son aspect. Par laquelle de ses limites encercle-t-elle, et par quelle autre s’offre-t-elle aux formes créées qu’on doit encer­cler ? Si nous nous éloi­gnons davan­tage, notre oubli devient doute : peut-être s’agit-il d’une chose pos­sé­dant des aspects plus riches que ceux qu’elle avait quand nous étions plus proches d’elle. Nous n’avons plus de cer­ti­tude que la chose pos­sède des jambes ou des embryons de jambes, et qu’elle peut se dépla­cer et ins­pec­ter ses envi­rons, à une vitesse, pour dire vrai, moindre que celle de la course d’une tor­tue.

Tandis que nous la com­pa­rons à une tor­tue, de plus en plus nous croyons qu’il s’agit véri­ta­ble­ment d’une tor­tue. Elle est aus­si dure qu’une tor­tue, quand elle est sou­le­vée du sol les mou­ve­ments symé­triques de ses pattes sont les mêmes que chez la tor­tue. Sa cara­pace et ses yeux luisent quand une autre lumière s’éclipse, je ne sais où.

 

 

Traductions de  Liljana Huibner-Fuzellier & Raymond Fuzellier

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