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Christophe MANON, Au nord du futur

Par |2018-08-15T19:12:56+00:00 27 janvier 2017|Catégories : Critiques|

 

Au nord du futur, deuxième livre de Christophe Manon publié aux édi­tions Nous, est un livre qui, inten­sé­ment, lie.

Au nord du futur lie trois formes dis­tinctes, répar­ties en trois cha­pitres qui explorent le vers, cha­cun à leur manière, mais avec des effets d’écho pro­fonds. Les trois cha­pitres se regardent et se répondent, comme un trip­tyque. Le pre­mier, qui donne son titre au livre, emploie d’étonnantes césures et jus­ti­fie ce choix :

 

pos­sible noyés englou­tis dans l’idiome empor­tés par la houle échouant sur la rive d’une
césure peut-être à bout de
souffle se taire pour sor­tir du silence se taire endu­rer
la déso­rien­ta­tion de l’époque
dire cela dire

 

Les césures offrent plu­sieurs lec­tures pos­sibles, ain­si en est-il de l’adjectif « impre­nable », à la fois épi­thète de « réel » et attri­but de « for­te­resse » : « n’avons-nous pas /​ vive et tenace la pas­sion du réel impre­nable /​ est notre for­te­resse ».

Avec le deuxième cha­pitre, s’approchant davan­tage du dis­cours, l’on retrouve à la fois la langue d’Univerciel et l’effet de cir­cu­la­ri­té d’Extrême et lumi­neux. Chaque par­tie de ce cha­pitre, numé­ro­tée, est liée à ce qui pré­cède et ce qui suit par une phrase qui déborde. Le tout forme un ensemble clos, ou plu­tôt une vrille : les der­niers mots, qui sont aus­si le titre de ce cha­pitre, invitent à le relire, la phrase se pour­sui­vant avec les pre­miers mots du cha­pitre :

 

Si bien qu’au milieu de la nuit, le jour
1
len­te­ment se décante

 

Le troi­sième cha­pitre s’intitule Cela. Si le titre Au nord du futur est emprun­té à Celan, Cela fait écho à Dire cela de W.G. Sebald, cité en exergue et publié chez le même édi­teur. Echo interne éga­le­ment avec « dire cela dire », pré­cé­dem­ment cité. L’effet de cir­cu­la­ri­té est pré­sent de nou­veau, puisque les cendres ouvrent et ferment cette par­tie. Cela ras­semble des poèmes par­ti­cu­liè­re­ment tra­vaillés visuel­le­ment, avec des effets de gri­sés qui s’estompent. Des sortes de poèmes-nuages, aériens éga­le­ment dans le choix des mots : « lumière », « air », « oiseaux », « sen­sible » sont récur­rents. On peut les voir aus­si comme

 

 

 

 

 

Au nord du futur lie la langue et le sen­sible. En effet, si la recherche d’une langue anime tout le livre, elle n’est en rien sépa­rée d’un mou­ve­ment vers le sen­sible, l’animal, le vivant. Aussi passe-t-elle par le corps : « NOS CORPS sont deve­nus /​ syn­taxe il nous faut déchif­frer la phy­sique /​ des rêves ». Se for­mule un sou­hait : « pro­duire /​ des for­mules inédites frot­tant /​ nos gram­maires comme pour y mettre feu (…) frayant un pas­sage entre /​ silence et dis­cours. » Souhait qui se réa­lise dans ce livre, où se mêlent les genres avec une telle sou­plesse que l’on ne sau­rait remettre en cause le sta­tut poé­tique du dis­cours. Le lien intime entre lalangue et le sen­sible appa­raît notam­ment dans cet octo­syl­labe bri­sé, si musi­cal, évo­quant les bai­sers « dont l’ombre  /​ inlas­sable nous suit ». Dans Cela, le mot prend lit­té­ra­le­ment corps sur la page :

 

 

 

 

 

 

Au nord du futur lie l’intime et l’universel, par un lyrisme imper­son­nel qui per­met, en s’approchant au plus près de soi, en contem­plant les volutes de sa pen­sée, de rejoindre une expé­rience « com­mune » – adjec­tif sou­vent répé­té. La pre­mière per­sonne du plu­riel dit à elle seule cette har­mo­nie du « je » et de l’autre. Le « nous » englobe l’espèce humaine, lais­sant une place à l’auteur comme au lec­teur. Ainsi, liant l’intime et l’universel, ce livre lie dans un même temps l’auteur et le lec­teur. C’est un texte sou­vent réflexif mais sans lour­deur, qui s’interroge sans répondre, usant ample­ment du moda­li­sa­teur « peut-être ». C’est un texte en mou­ve­ment, vivant pas figé, qui invite le lec­teur avec dou­ceur.

Au nord du futur lie le vivant, dans une pen­sée fra­ter­nelle qui s’étend aux morts et aux bêtes. En résulte lors de la lec­ture un pro­fond sen­ti­ment de récon­ci­lia­tion, de joie même.

 

main­te­nant
nous avons appris à esti­mer nos sem­blables et nous édi­fions
des demeures de sang et d’os et immor­tels
de tant de morts nous pro­je­tons
de la joie au-devant
de nous-mêmes.

 

Les ani­maux sont pré­sents dans les trois cha­pitres, par­ti­cu­liè­re­ment dans Cela où ils appa­raissent dans la varié­té de leurs espèces. Leur pré­sence inter­roge la langue : « peut-être /​ écrivent-ils /​ avec /​ leur sang /​ la langue /​ des temps /​ à venir », à ima­gi­ner en poème-nuage, ou dans le deuxième cha­pitre :

 

C’est une tâche que je m’assigne         : don­ner un nom aux choses. Mais elle
serait impos­sible
à rem­plir si nous n’entretenions une muette com­mu­ni­ca­tion avec bêtes et
choses, laquelle
n’a pas de carac­té­ris­tique d’ordre méta­pho­rique. Au contraire je t’assure
qu’il n’est pas de for­mule plus concrète. C’est ain­si que nous fai­sons
signe.

 

Quant aux morts, ils nous accom­pagnent, nous sommes invi­tés à entendre leurs voix :

 

(…) tant que nous vivons, nous sommes accom­pa­gnés et nous accom­pa­gnons,
et si la soli­tude un ins­tant
nous sai­sit c’est de ne pas savoir écou­ter ces voix qui habitent en nous.
J’entends pas là qu’un indi­vi­du est un nombre impor­tant et qu’il y a légion
dans le corps d’un mor­tel. Il en est même que nous n’avons pas connu et dont
cepen­dant

la mémoire nous hante.

 

Au nord du futur lie les mots des autres aux siens, comme cela avait déjà pu être expé­ri­men­té dans Univerciel. A la fin de ce livre, publié chez le même édi­teur, nous trou­vions les réfé­rences, tan­dis que dans Au nord du futur, l’emprunt est sim­ple­ment signa­lé par l’emploi de l’italique. Les mots des autres sont éga­le­ment pré­sents dans les titres et de façon expli­cite avec les cita­tions qui ouvrent chaque par­tie. L’intertextualité est abso­lu­ment assu­mée vivante vivi­fiante – on pense avec les mots des autres, ils parlent dans nos bouches, cela est si natu­rel, si simple puisqu’ils nous habitent, vivent en nous, sont inti­me­ment liés.

Au nord du futur lie les contraires sans les fondre. Ainsi de l’espace et du temps, comme l’illustre le titre. A l’intérieur même du temps, s’il y a dis­tinc­tion entre pré­sent et pas­sé par l’emploi de l’imparfait et la récur­rence de l’adverbe « main­te­nant », ils entre­tiennent une rela­tion apai­sée. Le pas­sé vit en nous et nous nour­rit : « c’est ain­si que nous crois­sons (…) dans la plé­ni­tude d’un temps qui ne peut être rom­pu, même à l’heure venue de notre der­nier souffle. »

Au nord du futur lie éga­le­ment l’élan et le doute. L'élan est autant élan vers l'autre qu'élan de la phrase. Le doute quant à lui est mar­qué par les brusques césures, l’emploi de moda­li­sa­teurs et il s’affirme para­doxa­le­ment : « Nos étreintes sont aus­si des doutes que nous par­ta­geons. ». L’auteur s’en explique : « les cer­ti­tudes m’effraient et presque me font souf­frir ». Le doute  conta­mine la langue : « qu’est-il /​ le chant sinon  cette parole hési­tante et boi­teuse  d’un /​ qui s’adresse et s’incarne et por­teur /​ d’une pen­sée qui s’invente mais /​ s’ignore ain­si les mots /​ agen­cés dans leur chute. » Cet embras­se­ment des contraires n’a rien d’une froide spé­cu­la­tion, c’est un accord avec le réel, le signe d’une démarche authen­tique, une façon de créer du beau :

 

 

 

 

 

 

 

Au nord du futur lie les dif­fé­rents livres de l’auteur. Ces effets d’échos exis­taient déjà – dans Univerciel, par exemple, nous pou­vions lire dans la même page à la fois le titre d’un livre publié pré­cé­dem­ment au Dernier télé­gramme « nous join­drons l’éternité /​ à l’éternité » et le titre d’un livre qui sera ensuite publié chez Verdier « extrêmes et lumi­neux ». Dans son der­nier livre, l’auteur va plus loin encore : dès le pre­mier poème, « nos sque­lettes /​ pen­dus » fait signe vers Le tes­ta­ment (d’après François Villon) publié chez Léo Scheer. L'auteur revient ample­ment sur son écri­ture et son évo­lu­tion dans la par­tie 9 du deuxième cha­pitre, écrite « en témoi­gnage d’amitié à Fabrice Caravaca », son édi­teur au Dernier télé­gramme, indi­quant par exemple : « je réso­lus d’adopter /​ une allure dont la cadence m’est plus per­son­nelle ». Par ailleurs, cer­tains pas­sages évoquent plei­ne­ment Extrêmes et lumi­neux, notam­ment lorsqu’il est ques­tion de pho­to­gra­phies à par­tir des­quelles il a tra­vaillé pour ce livre : « tou­te­fois, la contem­pla­tion som­nam­bu­lique de vieilles pho­to­gra­phies ne per­met pas d’échapper au ver­tige du monde fac­tice dans lequel nous nous trou­vons, à notre insu /​ en quelque sorte. » ou lorsqu’il évoque la mémoire :

 

main­te­nant
les beaux noms nous les consi­gnons dans nos livres don­nant
mémoire à ce qui fut bri­sé afin
que ce qui a été ren­du visible ne soit pas
effa­cé et qu’il ne reste pas
de mots sans sépul­ture.

 

La proxi­mi­té de « mot » et « mort », sou­li­gnée par l’expression « mot sans sépul­ture », dit beau­coup sur le tra­vail de l’auteur, dans son ensemble. L’éternité n’était-il pas déjà un livre tra­ver­sé par cette ques­tion, avec cette phrase scan­dant le texte : « je suis le corps d’un sol­dat mort ». La pré­sence des mots en soi fait écho à celle des morts en soi, écrire serait-il alors une façon de don­ner une sépul­ture à toutes ces voix qui nous habitent, par la grâce d’un chant d’amour ?  Ou encore de « gar­der mémoire d’un éblouis­se­ment », notam­ment celui né des bai­sers et des caresses ? Mais ce livre inter­roge cette pos­si­bi­li­té. Ainsi, tout en étant en har­mo­nie avec l’ensemble de l’œuvre de Christophe Manon, Au nord du futur marque une nou­velle ère, une forme de dépas­se­ment vers le plus juste. En lais­sant davan­tage de place à ses états de conscience et à sa propre cadence, dans la grâce du fra­gile, Christophe Manon offre un livre dont la voix nous accom­pagne pour long­temps.

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