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Chronique du chemin (4)

Par | 2018-02-21T15:53:40+00:00 8 février 2014|Catégories : Blog|

Un seul poème, le poème seul

 

        Un de mes amis-poètes, bien que fort peu arri­viste, ne peut s'empêcher de regret­ter, au fil de nos conver­sa­tions, que tel roman­cier à suc­cès, tel dra­ma­turge mon­dain béné­fi­cient d'une cou­ver­ture média­tique à laquelle la poé­sie ne peut rêver.
        A cet ami, j'aimerais rap­pe­ler le sens et les leçons de l'histoire. Qui lit encore aujourd'hui Eugène Sue, l'Amélie Nothomb du roman­tisme ? Qui se sou­vient de Porto-Riche, le dra­ma­turge  cou­ron­né par la bour­geoi­sie indus­trielle fin de siècle ? Tous deux sont des contem­po­rains exacts de Mallarmé et de Rimbaud pour le second, de Nerval et de Hugo pour le pre­mier.
        Déjà, les roman­ciers qui ornaient notre jeu­nesse – un Bazin, un Cesbron- entrent dans ce qu'un poète, Jacques Prévert, appe­lait « la nuit froide de l'oubli ». Un Anoulih, un Giraudoux semblent de nos jours bien datés. Ce sont les contem­po­rains de Char et de Guillevic. Ghelderode et Crommelynck excep­tés, qui, hors des spé­cia­listes, peut encore citer un dra­ma­turge de Belgique, tous ins­ti­tu­tion­nels en leur temps alors que les deux pre­miers ne récol­taient qu'un mépris condes­cen­dant ?
        Vous m'objecterez que les poètes, eux aus­si, finissent par être oubliés. Certes. Mais le poète a un avan­tage : son tra­vail est un bou­chon sur l’océan des âges, là où le roman­cier et le dra­ma­turge sont des paque­bots. Plongé dans la tem­pête, le paque­bot coule corps et biens. Le bou­chon sur­nage, flotte, entre dans un port, remonte le del­ta d'un fleuve ou encore aborde au rivage d' une île incon­nue.
        Le poète n'ignore pas que ses livres seront oubliés en tant que tels. Mais au hasard d’une antho­lo­gie, d'un site, d'un blog, d'un édi­teur cou­ra­geux, d'un lec­teur curieux, d'un tra­duc­teur éclai­ré, un de ses textes res­sor­ti­ra des eaux que l'on croyait opaques. Un seul ? Oui, sans doute, et c'est énorme. Des plus grands, Baudelaire ou Rimbaud sur­vivent quatre ou cinq poèmes, guère plus.
        Oui, c'est incon­tes­table notre nom sera oublié mais, un jour, quelques mots sor­ti­ront du gouffre. C'est pour que vivent ces quelques mots et pour eux seuls qu'il faut, hum­ble­ment mais fer­me­ment, conti­nuer à publier des livres de poé­sie.

 

 

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