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Chronique Lazaréenne (1)

Par |2018-11-19T04:05:38+00:00 5 mai 2014|Catégories : Blog|

La nuit tombe sur Nouakchott. Baraquements en tôle ondu­lée dis­sé­mi­nés sur un sol dont l’aridité est renou­ve­lée en conti­nu par le vent, ce vent gra­nu­leux, jaune, pal­pable, qui cre­vasse la vue d’éclairs lar­moyants. La nuit tombe et la ville, lueur après lueur, se découvre han­tée. Foyers dans les cours où l’ombre s’affaire, déme­su­rée, des femmes. Embonpoint non­cha­lant des mau­resques accrou­pies en des­sous du crois­sant élec­trique d’une enseigne. Des mains, sur­gie des plis pous­sié­reux d’une melah­fa, se tendent dans le vide lais­sé par les clients de la phar­ma­cie.  

Il m’a sem­blé que la nuit (la « sorgue », comme dit l’argot), pou­drée d’étoiles, nous veillait avec la dou­ceur d’un vent libé­ré par la dis­pa­ri­tion du soleil. Nous atten­dions qu’un taxi nous emporte sur des routes impro­bables. C’est alors que des bras ont pous­sé vers moi ce qui devait être un enfant : son bou­bou, si blanc que son visage était un masque de nuit posé sur la nuit. Des gens, que je ne connais­sais pas, que je serais inca­pable de recon­naître — je me sou­viens de mains posées sur des épaules malingres, d’un geste qui trem­blait d’abandonner ce qu’elles cou­vaient avec ten­dresse — m’ont entou­ré, une voix s’est adres­sée à moi. Elle m’implorait d’accompagner cet enfant qu’on disait bien malade. J’ai répon­du qu’un méde­cin serait plus indi­qué. Il me fut répon­du que des médi­castres avaient été consul­tés, ou plu­tôt leur oné­reuse expé­di­tive incom­pé­tence.

J’ai sen­ti la pres­sion d’une main sur mon bras. Mon com­pa­gnon de route, d’une voix ferme et avi­sée, me met­tait — ou plu­tôt nous met­tait en garde contre toute forme de com­plai­sance huma­ni­taire.

— Nous ne connais­sons pas ces gens. Soit, ils s’engagent à payer le taxi. Mais s’il arri­vait au gamin de décé­der en cours de route ? Le gosse est-il seule­ment assu­ré ?

— Qu’est-ce que tu me parles d’assurances ? C’est la nuit, la fièvre monte. Seules les étoiles gardent la tête froide.

Tout autour de nous, des ombres s'étiraient : des chats. Leurs yeux étaient cris­tal­lins, ful­mi­nants et vides. Électrisés par la faim, ils sur­gis­saient des lueurs du cou­chant par pe­tits dé­ta­chements souples. Ils se blot­tis­saient sur le capot du taxi. Ne bou­geaient pas, pelo­ton­nés sur la tôle encore chaude du moteur. Sentinelles d'un fir­ma­ment si­len­cieux.

Ce soir-là, je me suis sen­ti inves­ti d’une forme inté­ri­maire de pater­ni­té par des mes­sa­gers ano­nymes, fan­to­ma­tiques, dont l’obscurité ampli­fiait la voix. La splen­deur lunaire de leurs bou­bous leur confé­rait cette pres­tance aérienne qui ne sied qu’aux anges. Leurs voix n’imploraient pas, ne sup­pliaient pas ; en revanche, il en éma­nait une auto­ri­té due à la sub­tile anxié­té qui en alté­rait le timbre. Comme s’ils for­maient un peuple ani­mé d’un souffle qui pui­sait dans la brise noc­turne sa dou­ceur per­sua­sive. Il y avait une femme par­mi eux, elle se tenait en retrait, lais­sant aux hommes le soin de négo­cier le trans­fuge de l’enfant. Car c’était bien d’un trans­fuge qu’il s’agissait, d’une déser­tion de tout ce que la capi­tale incar­nait, d’une sorte de coup d’état fomen­té contre la sou­ve­rai­ne­té pom­peuse de « la » science. L’individu, ces indi­vi­dus, avaient pris la déci­sion, en dépit du « bon sens », de me confier un enfant dans l’espoir que je le laisse aux mains d’un gué­ris­seur cen­sé l’attendre à deux cents kilo­mètres plus au Sud.

Ces som­mets  dia­lec­tiques, je suis sûr que Félix, qui me fai­sait l’honneur de par­ta­ger mon taxi, avait dû les mesu­rer d’un œil gogue­nard à mesure que l’oxygène se raré­fiait dans ses neu­rones engor­gés d’inepties laïques. Au départ, je n’étais pas loin de par­ta­ger son avis. Mais, me ser­vir ce bara­gouin, qu’il soupe son pain tou­bab dans les ves­pa­siennes de sa suf­fi­sance ! D’un geste empha­tique, j’ai balayé ce qu’il y avait de ciel à por­tée de main, c’est-à-dire peu de chose, et j’ai pro­mis aux Invisibles de veiller sur l’enfant.

Nous avons pris place sur la ban­quette arrière du taxi. Le petit s’est allon­gé en tra­vers de mon corps pour y trou­ver la posi­tion la plus confor­table. Durant les heures que le voyage allait durer, j’ai veillé à ce que, appuyé sur ma hanche, il puisse res­pi­rer l’air de la nuit. J’épiais sa res­pi­ra­tion, tan­tôt rauque, tan­tôt hale­tante. Lancé à corps per­du dans un baroud acro­ba­tique, le taxi bon­dis­sait, rebon­dis­sait comme un ton­neau rou­lé de vague en vague. Tandis que nous rou­lions à vive allure vers le Sud, je sen­tis le corps de l’enfant que l’épuisement m’abandonnait. Je me suis dit que les étoiles ne per­met­traient pas qu’il meure dans une soli­tude aus­si radieuse, aux côtés d’un tou­bab qui lui ser­vait d’appuie-tête. Durant deux bonnes heures, j’ai obser­vé une immo­bi­li­té atten­tive à son moindre souffle. Quand j’avais l’impression qu’il ne res­pi­rait plus, je m’inclinais jusqu’à flai­rer la tié­deur de son haleine.

Pourquoi m’avoir confié cet enfant ? Comment ses proches pou­vaient-ils devi­ner que j’en pren­drais soin comme s’il s’agissait de Dieu en per­sonne ? Etait-ce dû à la struc­ture des rap­ports qui les ins­cri­vaient dans un vaste champ de soli­da­ri­tés, aus­si vaste que le désert ? Si tel était le cas, ils m’avaient fait l’honneur de me comp­ter par­mi eux, hon­neur que mon voi­sin Félix s’était empres­sé de décli­ner de peur d’avoir à répondre d’obligations qu’il n’avait pas consciem­ment contrac­tées.

La route filait dans la nuit où l’on aper­ce­vait, de loin en loin, des feux de cam­pe­ment. La nuit, en cette Afrique, ne se laisse pas gagner par le regard. Elle l’absorbe sans l’aveugler, elle le nour­rit d’une épais­seur qui en appelle à tout ce qui sup­plée à la vue : le tou­cher, les odeurs, et, sur­tout, cette sen­sa­tion que la peau seule est à même d’éprouver : la den­si­té des corps, leur tem­pé­ra­ture rela­tive selon qu’ils sont proches ou loin­tains, volu­mi­neux ou ténus. Dans la nuit, tout s’inverse. Alors que la clar­té du jour nous donne à croire que nos yeux prennent pos­ses­sion des choses à dis­tance, dans la nuit, ce sont les choses qui prennent pos­ses­sion de nos sens dans une proxi­mi­té qui nous inquiète. Elles se gorgent d’une pré­sence ten­ta­cu­laire. Nous sommes inca­pables d’en des­si­ner les contours, de les pro­je­ter sur une sur­face inter­mé­diaire entre la vue et ce que nous sommes cen­sés voir. Non que la nuit soit le règne de l’immédiateté. Ce qu’elle sub­sti­tue à la média­tion simple des formes est un com­plexe de gestes mou­vants qui n’aboutissent que rare­ment — pour ain­si dire jamais — à nous don­ner l’image, à la fois éva­sive et per­cep­tible, d’une réa­li­té visible.

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