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ci le lieu rêvé

Par | 2018-05-20T15:45:48+00:00 24 janvier 2014|Catégories : Blog|

 

ci le lieu rêvé
ultime argiles amorphes
montent en cuis­son
la pâte froide ver­nis­sée
prend à cœur cou­leur et sens

 

 

 

 

 

QUATRE TANKA SOUS CONTRAINTE

Parmi les contraintes impo­sées au tan­ka, la ver­si­fi­ca­tion est la plus évi­dente. Le poème (à par­tir du VIIème siècle) com­porte 31 sons (les mores) que nous avons, en Occident, adap­té en syl­labes. Il est construit en cinq groupes ou lignes de 57577 syl­labes ou mores.
C’est la contrainte de base et ce n’est pas la seule. Le tan­ka (comme le haï­ku, son déri­vé du XVème siècle), doit conte­nir un mot-de-sai­son, situant le poème dans un cadre tem­po­rel pré­cis. Il doit évi­ter la ponc­tua­tion, le pro­verbe, la liste de courses, la pla­ti­tude, la pédan­te­rie, les rimes, la gros­siè­re­té, le voca­bu­laire tech­nique, et ce qui sort de la bien­séance. Enfin, et c’est essen­tiel : le poème doit expri­mer avec sub­ti­li­té les sen­ti­ments, il doit avoir à la fois du sens et de la sen­si­bi­li­té. Il uti­lise pour cela (avec du talent, il va de soi) la tech­nique de la grande Césure.
J’utilise ce terme parce qu’il me semble le plus appro­prié. La césure est ici la simple pause dans la  res­pi­ra­tion, trans­crite dans et par la syn­taxe ; elle se révèle le plus sou­vent dans la lec­ture à haute voix, qui fait sur­gir le(s) sens. La Césure est une rup­ture impo­sée, à la fois dans le sens et la forme. Elle se situe en géné­ral entre le ter­cet 575 et le dis­tique 77.  Le ter­cet décrit le plus sou­vent un élé­ment de nature, une obser­va­tion, un décor, un pay­sage ; le dis­tique pré­sente une rup­ture dans le ton, un ques­tion­ne­ment, un recul du sujet sur lui-même ou le monde, une pen­sée laté­rale ; la Césure crée un effet de recul ou de pers­pec­tive qui donne au texte une pro­fon­deur dont le hai­ku, pré­ci­sé­ment et volon­tai­re­ment s’est défait.
J’ai com­men­cé à tra­vailler sur ce domaine poé­tique depuis une dizaine d’années. Un recueil est paru en juin 2013, bilingue, résul­tat de quelques années de recherche : TELLURIES.
J’en ai écar­té les quatre tan­ka qui suivent à cause des para­graphes qui pré­cèdent. Ils repré­sentent une ten­ta­tive d’écriture réin­té­grée à notre culture qui ne se défait pas des règles et qui ne peut les sup­por­ter. On y trouve des ver­si­fi­ca­tions irré­gu­lières, l’absence de mot-de-sai­son, une syn­taxe volon­tai­re­ment for­cée mais dans une gram­maire stricte, qui per­met le réta­blis­se­ment du sens, comme ailleurs les décli­nai­sons.
Pour un kajin (poète de tan­ka) strict, en rai­son de bien d’irrégularités, ces quatre poèmes n’en sont pas, et leur appa­rente obs­cu­ri­té les écarte du genre.
Soit. Je les consi­dère pour­tant comme tels. Comme une nou­velle sor­tie de la route vers un sen­tier caho­tant qui mène dif­fi­ci­le­ment on ne sait trop où. Je reven­dique le droit d’expérimenter dans le même objet ligo­té et res­treint à la fois la contrainte et l’infinie liber­té de la langue, la nôtre.

 

Ci le lieu rêvé
ultime argiles amorphes
partent en cuis­son
pâte froide ver­nis­sée
prend à cœur cou­leur et sens

Terne oxyde tristes
volumes la main pré­cise
ouvre l’apparence
vide sans œil et sans feu
l’hippocampe fécond glaise

Havoc of the fire
n’en res­te­ra mâche­fer
pour gaver chaus­sée
libre mar­teau sans emprise
frappe ici ! ta flamme aiguë

Abyssale Terre
invi­sible futur brut
cerises pro­mises
sur drailles jar­di­nières
brû­lez fières vos sabots

 

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