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Confessions (Pologne, 1977)

Par | 2018-02-20T20:27:50+00:00 4 novembre 2013|Catégories : Blog|

    Tu sais, Esther, après ils vont me tuer. Il y a cette pause dans la tor­ture, ce moment béni, ce don de Dieu, où je peux m’éloigner de la souf­france et écrire. T’écrire, Esther. Comme autre­fois, ou presque, je res­sens cette espèce de ligne de temps de main­te­nant vers hier, si, ou bien quand, je par­viens à faire abs­trac­tion des plaies infli­gées au corps. Ces gens sont fous, et cepen­dant je ne veux pas te par­ler d’eux. Je veux dire ce que jamais ils ne com­pren­dront, je veux te dire, toi, Esther. A tra­vers toi, à tra­vers nous. Je veux dire la Parole à ton inten­tion, même si je sais que jamais ces mots ne te par­vien­dront, du moins concrè­te­ment. Car je sais com­bien tu m’écoutes, Esther, depuis tout ce temps. C’est du reste assez étrange, cette chose mer­veilleuse qui fait que nous nous sommes tou­jours par­lé, au-delà des dis­tances géo­gra­phiques ou autres, oui, étrange et mer­veilleuse est la sen­sa­tion plus que réelle de tou­jours être auprès de toi. Tu sais, ces gens ont ces­sé de me tor­tu­rer, pen­sant que je suis « à point » comme ils disent. A point pour quoi ? Pour confes­ser mes fautes. Ils disent cela en se moquant, bien sûr, heu­reux de croire com­prendre cette infi­ni­té du chris­tia­nisme ani­mant les êtres tels que nous, deve­nus des parias, deve­nus leurs parias. A point… Ils veulent me pous­ser dans les retran­che­ments de ce qu’ils osent appe­ler une « confes­sion ». Rien d’autre,  des aveux, ceux de fautes que je n’ai pas com­mises. Il s’agit juste de rem­plir un rap­port en plu­sieurs exem­plaires, jus­ti­fiant aux yeux de l’administration pour­rie dont ils ont fait une divi­ni­té, quelques lignes indi­quant les causes de ma mort à venir, les actes de ma culpa­bi­li­té. Et ? Je vais écrire, j’écris cette confes­sion. Mais c’est auprès de toi que je veux confes­ser le pro­fond de l’être que je suis, de la Personne à laquelle un jour, par ton regard si bleu posé sur moi, tu as don­né vie, Esther. Que me reprochent-ils sinon que tu sois juive, Esther ; et moi, chré­tien. Une vision tron­quée, en leur âme per­due, de la réa­li­té de ce que nous for­mons, cette seule et même chose qu’est l’Amour en nous. Comment ces indi­vi­dus pour­raient-ils com­prendre, même sai­sir une simple bribe de ce qui est à la source même de la vie, eux qui ne sur­vivent que de la des­truc­tion pro­duite par la vio­lence de leurs mains, com­ment pour­raient-ils appro­cher cela, cette dou­ceur impré­gnant les mains de celui et celle qui aiment ?

J’ai accep­té d’entrer dans le jeu de la confes­sion, mal­gré l’ironie de leurs sou­rires et de leurs visages tor­dus par l’insoutenable que ces gens sont deve­nus, pour une rai­son bien simple à com­prendre, bien trop simple du reste pour ce genre de types : je veux écrire, et je veux t’écrire. Qu’attendent-ils de moi ? Une « piste » condui­sant vers toi, Esther, toi, la femme que j’aime de toute éter­ni­té, dans l’infinité de l’éternité, en moi comme tout à l’extérieur de moi, la femme qui aime mon âme, Esther, cette femme qu’ils veulent appré­hen­der. Pour te tuer. J’ai accep­té d’entrer dans le jeu de leur confes­sion parce que je veux tra­cer ici des mots ter­ribles, des mots qui frap­pe­ront en eux les rési­dus de vie humaine, restes de l’humain au-delà des sco­ries du mal de leurs âmes, ce petit peu dont je ne déses­père pas, mal­gré tout, qu’il anime encore le peu de vie que je vois, par­fois, rare­ment, mais par­fois encore en-dedans de leurs yeux méca­niques. Je vais prendre ce risque de te racon­ter, de me racon­ter, de racon­ter la nais­sance alchi­mique de la vie de l’Amour en toi, en moi, en nous. Entre nous. Je veux prendre ce risque appa­rent car je sais que rien dans ces mots ne pour­ra les conduire à toi, comme aucun de ces mots ne peut plus, moi, me conduire à toi. Je veux que ces indi­vi­dus, que ces rené­gats de l’être, tem­pêtent en dedans d’eux quand ils liront les mots de ces lettres ; quand ils ver­ront que rien ne mène plus à toi, Esther. Qu’il n’y a pas de che­min, pour eux, vers toi, car il n’est d’autre che­min, sinon la sente de l’Amour construite, pour nous, par le don de la vie. Et quel don ? Tu sais, au-dedans même de la souf­france infli­gée par ces cra­pules, je ne cesse d’être éba­hi par l’incroyable réa­li­té de l’amour don­né par la femme que tu es, don en ma faveur, un don incom­pré­hen­sible et cepen­dant tel­le­ment vrai. Comment est-il pos­sible que la femme que tu es, Esther, puisse aimer cet homme que je suis, je n’ai jamais rien com­pris à cela. Mais ce don a été et est encore si vivant que je remer­cie Dieu de m’avoir fait un cadeau pareil, je le remer­cie autant que je prie la vie pour ce don, oui, mer­ci, mer­ci de cette beau­té. Je remer­cie tant… On peut mou­rir, on peut dis­pa­raître, tu sais, cela n’a aucune impor­tance, quand une telle beau­té est entrée au plus pro­fond de soi, alors, oui, Esther, je te le dis, je peux quit­ter ce monde main­te­nant ou dans une semaine, quand ils vien­dront sai­sir ces feuillets, les mains pleines de l’espoir moite d’approcher de toi, Esther, oui, je peux quit­ter le monde que ces gens sont en train de tuer autant qu’ils me tuent. Quelle impor­tance ? J’ai vécu le don de toi, la beau­té de ta figure aux yeux fer­més, de la blon­deur de tes che­veux posés contre moi, de mes lèvres embras­sant tes pom­mettes, de la moue de ton visage quand tu étais ébran­lée par la lumi­no­si­té autour et en dedans de nous, j’ai vécu cela et je veux qu’ils le lisent, j’ai vécu cela et je veux te le dire ici, dans cette Parole qui vient vers toi, dans ces pages qui ne te par­vien­dront jamais. Et, tu vois, Esther, ne sois pas triste de ces mots, je t’en prie, ne sois pas triste, je ne viens pas te dire du mal­heur, c’est tout le contraire, je viens te dire que je t’aime. Ils peuvent bien pous­ser mon corps dans une fosse. Oui, vous pou­vez bien me tuer, mes­sieurs, vous qui lisez ces lignes, qu’importe ? Que m’importe ? On peut mou­rir quand on a vu cou­ler, au creux de ses propres bras, les larmes d’amour de la femme que l’on aime, le bleu des yeux d’Esther.

 

 

 

 

 

 

 

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