> Contre le simulacre : réponses de Bernard PERROY

Contre le simulacre : réponses de Bernard PERROY

Par |2018-01-04T00:47:35+00:00 1 mars 2017|Catégories : Bernard Perroy, Rencontres|
1 – Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ?
Il me semble que ”l’action” de la poé­sie passe d’abord par un ”mode d’être”. La poé­sie oppose un ”mode d’être” à tous les ”faire” que la vie de la Cité et nos socié­tés occi­den­tales en par­ti­cu­lier nous pro­posent. Le poète est un ”récep­tif” : ce qu’il écrit sup­pose un mode d’attention aux êtres, aux choses, une ”qua­li­té de pré­sence” qu’il s’efforce de vivre tout en sachant bien qu’à ce niveau, nous sommes tous de per­pé­tuels appren­tis ! Nous sommes ”en che­min”, et c’est bien ce ”che­min” – « ce long périple » selon Charles Juliet 1 — qui est inté­res­sant et que tra­duit le poème. Ce che­min est à lui seul une ”parole” à don­ner vis-à-vis de nos socié­tés prises sou­vent dans un tour­billon, une course effre­née après l’argent, la réus­site, le paraître, l’efficacité, etc.
Alors oui, le poéte délivre au sens large un mes­sage ”poli­tique” et ”révo­lu­tion­naire” ! Son mode d’être est une action ”à contre-cou­rant” de la dis­si­pa­tion ambiante de la vie de la Cité, de ce « diver­tis­se­ment » dont nous parle Pascal, d’un ”espace-temps” si rapide et si fugace, etc. Et pour­tant « chaque fois que tu veux connaître le fond d’une chose, confie-la au temps » écrit Sénèque 2. Le poète, et sur­tout ses poèmes, sont sans doute là pour nous faire vivre ce « temps » et retrou­ver ce « fond des choses »…
Le ”che­min” évo­qué – che­min de vie, che­min d’écriture, « che­mins d’encre » pour le poète et mar­cheur Michel Baglin 3 – est un che­min d’authenticité et de dépouille­ment, dans lequel on ose se mon­trer fra­gile… Et ce n’est pas à la mode ! Face à la ”dic­ta­ture du paraître”, je me vois davan­tage en tant que poète oppo­ser l’éloge de la fra­gi­li­té, de la gra­tui­té aus­si, et de la gra­ti­tude !  La poé­sie fait pas­ser, s’il se peut, ce quelque chose d’invisible qui se cache der­rière nos masques et nos appa­rences. D’une manière plus géné­rale, la poé­sie révèle le secret et la quête du (des) cœur(s), l’intérieur du regard…
On est loin d’un dis­cours ”mili­tant” bar­dé de cer­ti­tudes, d’une poé­sie ”sociale”, ”poli­tique” ou ”reli­gieuse” qui ne serait qu’un sup­port pour ”four­guer” à tout prix un mes­sage… « Vecteur de com­mu­nion, la lan­gage de la poé­sie est à l’opposé des joutes poli­ti­ciennes » écrit Yves La Prairie 4. Ce ne serait plus de la poé­sie si celle-ci tenait un dis­cours de poli­ti­cien ! La poé­sie ne peut être, au sens strict, ”œuvre sociale” en soi, encore moins deve­nir ”poé­sie de la Culture” ou ”poé­sie d’état” ! Elle se doit d’être ”en marge” et elle le sera tou­jours ! C’est lié à sa nature. En ce cas, oui, elle est  révo­lu­tion­naire, elle est une ”empê­cheuse de tour­ner en rond”, mais pas avec un dis­cours ”usuel” ou ”poli­tique” ou ”uti­li­taire”.
2 – « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?
Le péril aujourd’hui est celui de l’homme malade de la ”com­mu­ni­ca­tion” ! Tant de moyens (au demeu­rant très utiles et ”géniaux” !) pour com­mu­ni­quer en temps réel de par le monde entier deve­nu ”un petit vil­lage”… Mais para­doxa­le­ment, l’homme ne s’est jamais sen­ti aus­si seul. Monde vir­tuel, ren­contres et amours vir­tuels, etc. Une jux­ta­po­si­tion d’individus, beau­coup d’individualisme, une perte de sens, etc. Guerres et misères maté­rielles et/​ou morales sont tou­jours au ren­dez-vous… La ”com­mu­ni­ca­tion” ne rem­pla­ce­rait donc pas la ”com­mu­nion” et l’épaisseur d’une véri­table ren­contre ? Et le lan­gage perd de sa teneur, de sa saveur, lorsqu’il n’est plus au ser­vice de la ren­contre vraie et de l’amour. Il se délite, se frag­mente, au ser­vice de beau­coup d’illusions…
Devant cela, l’urgence d’une ”autre” parole s’impose, une parole qui jette de vrais ponts ! « C’est qu’un poème s’adresse tou­jours à quelqu’un » écrit Ossip Mandelstam 5. Ce poète russe qui meurt au Goulag en 1938, insiste sur la ren­contre qui se fait du côté du des­ti­na­taire-lec­teur vis-à-vis du poète-envoyeur. Cette recon­nais­sance se vit comme une réci­pro­ci­té ami­cale, intrin­sèque à la vie du poème et comme conte­nue par lui. Qui n’a pas déjà expé­ri­men­té cela ? Nous nous sen­tons alors rejoints dans les fibres pro­fondes de notre être, comme ”com­pris” par l’auteur expo­sant ce que nous expé­ri­men­tons nous-mêmes. C’est bien pour cela que nous lisons de la poé­sie : pour faire cette ”expé­rience de poé­sie”. Se forme ain­si comme une ”com­mu­nau­té poé­tique”, inter­ac­tive, vaste confré­rie qui dépasse les fron­tières géo­gra­phiques et tem­po­relles ! Jean-Marie Barnaud dans un inter­view 6 cite Celan qui com­pare le poème à « une poi­gnée de mains ». Barnaud pour­suit en pré­ci­sant que le « com­ment dire » du poème « devrait coïn­ci­der avec la néces­si­té de désen­com­brer la parole des arti­fices par les­quels par­fois elle se montre ». Retrouver une parole habi­tée, vrai­ment vécue. Claude Vigée constate de son côté : « Curieuse époque que la nôtre : tout le temps, tout l’espace du monde deviennent simul­ta­nés. Mais le pré­sent vrai­ment vécu, celui dont on joui­rait hic et nunc, est éva­cué comme super­flu. L’ubiquité arti­fi­cielle de la tech­no­lo­gie a dévo­ré l’instant unique de la vie. » 7.
La poé­sie fait évi­dem­ment pro­fon­dé­ment par­tie de ce lan­gage de « l’instant unique de la vie » expé­ri­men­té par le poète et que le lec­teur expé­ri­mente à son tour en le lisant ; cette ”action”  poé­tique est ”répa­ra­trice”, elle ”sauve” effec­ti­ve­ment ! Elle nous réin­tro­duit dans la pro­fon­deur et la qua­li­té d’un moment vrai­ment vécu, d’une expé­rience et d’une rela­tion d’autrui à autrui. Alain Suied écrit : « La poé­sie lutte contre les dra­gons de l’illusion pour retrou­ver la lumière de la nais­sance à soi et à l’autre. » 8
En réac­tion à ce péril de la soli­tude et du manque de sens (qui engendrent tant d’amertume et de vio­lence), on assiste – comme peut-être jamais aupa­ra­vant – à une flo­rai­son impres­sion­nante et très diver­si­fiée d’initiatives en poé­sie, chez les petits édi­teurs, les revuistes sur papier ou en ligne (riche et heu­reuse uti­li­sa­tion du net cette fois, comme avec « Recours au poème »!), les ren­contres de toutes sortes : ini­tia­tives à échelle humaine quand on sait que le bien est dis­cret, qu’il ne fait pas d’éclat d’envergure comme le bruit des guerres et des catas­trophes… « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse » dit un pro­verbe asia­tique. Dans toute cette « forêt » d’initiatives, je pense à Yves Perrine édi­tant ses ”minus­cules” : de tout petits recueils lâchés comme autant de tré­sors et de perles pré­cieuses. Je pense à l’expérience des ”Livres pauvres” de Daniel Leuwers qui font se ren­con­trer peintres et poètes pour col­la­bo­rer à la fabrique du ”bel objet”. Je pense bien-sûr à tous ces ”fes­ti­vals” de poé­sie petits et grands qui sont encore, quoi qu’on en dise, de véri­tables lieux de dis­tri­bu­tion, de ren­contres, d’amitiés, etc. La poé­sie fait œuvre d’unité : je pense à l’amitié qui nous lie depuis long­temps Rachid Koraïchi et moi, lui ori­gi­naire d’Alger, plas­ti­cien, d’obédience sou­fie et moi ori­gi­naire de Nantes, poète, d’obédience chré­tienne. Je pré­pare un troi­sième ouvrage avec Rachid, lui pour les encres et moi pour les textes 9.
3 – « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?
Oui bien-sûr ! Me revient cet adage connu attri­bué à Socrate et que Molière a repris dans l’Avare : « Il faut man­ger pour vivre et non vivre pour man­ger » ! A quoi bon la san­té du corps, le confort maté­riel et tous « les biens de ce monde » comme l’écrit René Guy Cadou 10 – ces biens que tous les slo­gans publi­ci­taires nous font miroi­ter comme seules condi­tions de bon­heur – à quoi bon tout cela s’il n’y a pas la san­té de l’âme et l’espérance du cœur ? Avoir du pain, mais perdre le sens et le goût de la vie ? Subsister, mais pour res­ter seul, sans avoir au moins quelqu’un pour qui vous comp­tez, qui vous aime et vous parle, que vous pou­vez aimer, avec qui vous pou­vez par­ler, échan­ger ? Mieux vaut mou­rir affa­mé plu­tôt que sans amour ! Le ”pain de la parole”, de celle qui res­taure parce qu’elle est vraie et vous rejoint au cœur – ce que fait par­ti­cu­liè­re­ment la poé­sie -, c’est ce qui nous fait vivre. Parole, parce qu’il y a quelqu’un à qui par­ler, à écou­ter : parole et par­tage vont ensemble. Sans par­tage, c’est la mort de l’identité, c’est la mort de l’âme, c’est le « Visage menot­té »  comme l’écrit Salah Stétié 11. C’est ce que l’on peut mal­heu­reu­se­ment aper­ce­voir dans la rue, le métro…
4 – Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l’école de la poé­sie, on n’apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?
S’il y a un com­bat, s’il y a lutte et action, c’est pour ouvrir à plus de dia­logue, de com­mu­nion entre les êtres de la Cité, désa­mor­cer les polé­miques sté­riles, les que­relles de cha­pelle, les igno­rances, les indif­fé­rences, les replis iden­ti­taires qui sont un poi­son et un vrai dan­ger aujourd’hui. Espérer plus d’humanité, oser déli­vrer un mes­sage d’émerveillement devant l’énigme et la beau­té de la vie, de la nature, d’une per­sonne, d’un visage… Meschonnic s’est sou­vent et magni­fi­que­ment arrê­té sur le mys­tère du visage 12 qui dévoile et cache en même temps, le secret, l’intimité du pro­chain… Un pro­chain que l’on res­pecte donc. La poé­sie pro­voque ce saut d’ordre ”qua­li­ta­tif”, et non ”quan­ti­ta­tif”.
Mais la ”révo­lu­tion” est d’abord à faire en soi-même comme nous l’explique le superbe texte de René Daumal édi­té par Recours au Poème 13. Le monde ne peut ”chan­ger” que si nous nous ”chan­geons” nous-mêmes ! Changer notre cœur, élar­gir tou­jours l’espace de notre tente inté­rieure…  C’est un rude tra­vail que le temps et la vie se chargent en géné­ral d’accomplir si nous sommes ouverts à cette œuvre… Tâchons de ne jamais nous aggrip­per à nos cer­ti­tudes, nos avoirs maté­riels, phy­siques, intel­lec­tuels, spi­ri­tuels… Partir sans cesse à la décou­verte de soi-même et de l’autre, ouvrir nos yeux au fur et à mesure que nos illu­sions tombent quand nous nous frot­tons aux prin­cipes de réa­li­té de la vie, et du ”vivre ensemble”, tout en ne nous las­sant pas de voir le mer­veilleux tré­sor qui se cache en cha­cun de nous et dans cet « extra­or­di­naire du quo­ti­dien » dont parle si bien le poète Gilles Baudry  14.
Cette ”révo­lu­tion inté­rieure” est à opé­rer conti­nuel­le­ment car bien-sûr, nous avons tou­jours cette fâcheuse ten­dance à nous ”récu­pé­rer” ou à nous enli­ser ! Se battre en soi – et donc aus­si sur le papier – contre la médio­cri­té, la faci­li­té, les pièges de la parole ou de l’écriture, les habi­tudes, les fatigues, l’usure, le décou­ra­ge­ment, etc. Chaque matin, se repla­cer dans la bon­té, la beau­té, la nou­veau­té, l’espérance… Sans être naïf, mais bien au contraire, c’est à tra­vers l’épaisseur-même de toutes nos épreuves que nous allons vers cette ”seconde enfance”… Ne pas être ”repu”, nour­rir notre ”soif” et culti­ver l’émerveillement ! Marcher ! Exister ! Marcher pas à pas, même si c’est en boî­tant. Salah Stétié écrit 11 : « On n’apprend qu’en boî­tant » et : « L’huma­ni­té est ce lieu ban­cal où j’habite ». Beau rac­cour­ci, extroar­di­naire de réa­lisme et d’espérance ! Stétié nous confie com­bien l’art de vivre – et d’écrire donc – ne consiste pas à être ”par­fait” : c’est mar­cher en appren­tis, comme tous les enfants du monde ! Je désire et sup­plie d’avoir la force, tout en me sachant si pauvre et si ban­cal, de conti­nuer de mar­cher pour apprendre, pour dési­rer, pour vivre, pour écou­ter, pour  « écrire comme on écoute » (Gilles Baudry), pour écrire comme on tombe, comme on se relève, comme on découvre les choses entre les larmes et la joie, l’ombre et la lumière ; à pas d’homme, vrai­ment… « Ainsi s’applique l’appauvri, comme un homme à genoux qu’on ver­rait s’efforcer contre le vent de ras­sem­bler son maigre feu » écrit Philippe Jaccottet 15.
5 – Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ? En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?
La poé­sie, cet ”inutile indis­pen­sable” ! La poé­sie, comme la beau­té, peuvent être prises pour un luxe devant toutes les urgences que sus­citent la vie tout court et les misères, les vio­lences, les injus­tices de ce monde vis-à-vis des­quelles il faut effec­ti­ve­ment agir… Alors ? La poé­sie, peine per­due, simple passe-temps, uto­pie ? Pourtant, la poé­sie n’est pas en dehors de la vie et ”des­sine” d’autres urgences ”en amont” de toutes celles que l’on vient d’évoquer. Salah Stétié l’exprime à sa manière : « L’avenir de la source est la source, non le fleuve. Ne sois jamais fleuve » 11. Le lan­gage poé­tique a affaire avec ce ”lan­gage ori­gi­nel” que tout homme porte en lui, lan­gage qui véhi­cule la quête et les ques­tions ultimes qui habitent cha­cun de nous.
J’aime à ce pro­pos citer René Guy Cadou : « La poé­sie n’est rien que ce grand élan qui nous trans­porte vers les choses usuelles, usuelles comme le ciel qui nous déborde » et tou­jours en forme de fausse bou­tade : « J’aimerais assez cette cri­tique de la poé­sie : la poé­sie est inutile comme la pluie » 16. Sans eau, sans pluie, pas de vie ! Sans cette recherche de sens face à tout ce qui le dépasse, en lui et autour de lui, et sans la pos­si­bi­li­té de l’exprimer d’une façon ou d’une autre, l’homme étouffe, se dés­sèche, meurt : la mort de l’âme, comme nous l’avons expri­mé plus haut, étant pire que celle du corps ! L’homme perd sa liber­té, sa digni­té… Toutes les dic­ta­tures l’ont si bien com­pris ! Le mys­tère de la vie, le mys­tère de l’homme, dépassent l’homme ! De tout temps, l’homme cherche à expri­mer cela, et le lan­gage de la poé­sie est l’un des moyens pri­vi­lé­giés pour le faire. L’homme a ce besoin vis­cé­ral d’exprimer, à tra­vers l’épaisseur-même des « choses usuelles » de notre quo­ti­dien, ce « ciel qui nous déborde » et qui sus­cite en nos âmes cet élan du désir. « Seul l’élan compte, le cou­rant qui jaillit entre les mots, qui cir­cule et entraine » écrit Gérard Bocholier 17.
Comme nous le consta­tons chaque jour, l’homme est un être d’amour, de par­tage, et donc de lan­gage. La poé­sie est l’un de ces lan­gages qui nous empêchent de nous ins­tal­ler et de ”tour­ner en rond” dans le désert sté­rile de nos habi­tudes de vie, de nos habi­tudes ”lan­ga­gières”, de nos enfer­me­ments, de nos indif­fé­rences, etc. La poé­sie, cet ”oasis du lan­gage” dans le lan­gage, dans le désert uti­li­taire du lan­gage ordi­naire ou infor­ma­tique, vient revi­vi­fier les mots que l’on n’aperçoit plus, don­ner res­pi­ra­tion, ouvrir, éclai­rer, sur­prendre… « Un poète se recon­naît, non pas à sa façon de pla­cer les mots, mais de les dépla­cer » écrit Gérard Le Gouic 18. « La poé­sie désigne cet état de la conscience à vif qui, jouis­sant de l’inconnu et de l’imprévu, récuse toute clô­ture du sens, c’est-à-dire toutes ces sclé­roses, concepts péremp­toires, iden­ti­fi­ca­tions fixes, caté­go­ri­sa­tions en tout genre qui répriment la vie, ce mou­ve­ment per­pé­tuel, et nous font man­quer la réa­li­té telle qu’elle est vraie… » écrit Jean-Pierre Siméon 19. « Joue ce que tu ignores, joue au-delà de ce que tu sais » s’exclame Miles Davis ! A tra­vers le visible, débus­quer l’invisible, à tra­vers le connu, l’inconnu pour avan­cer, se lais­ser trans­for­mer, se lais­ser irri­guer d’une sève vitale pour soi, pour les autres… En écho à la célèbre affir­ma­tion de Dostoïevski : « La beau­té sau­ve­ra le monde », Jean-Pierre Siméon choi­sit pour son der­nier ouvrage un titre ambi­tieux : « La poé­sie sau­ve­ra le monde ». De quelle manière la poé­sie, tout comme la beau­té, peut-elle « sau­ver le monde » ?
L’homme, comme nous le disions, est un être d’amour et donc de lan­gage : à moins de lui mettre un bâillon sur la bouche – ou une cami­sole men­tale – l’homme pour vivre doit pou­voir expri­mer son cri, de dou­leur ou d’émerveillement : face à la lai­deur qui émane d’une façon ou d’une autres de nos lèpres ; face à la beau­té qui émane d’une façon ou d’une autre d’un mys­tère d’harmonie ; cri, émer­veille­ment et ques­tion­ne­ment sont vitaux pour que l’homme reste humain et gran­disse en huma­ni­té pour lui-même et pour les autres…  Je pense au cri d’exil d’un Salah Al Hamdani ou à ces hymnes magni­fiques pour les « choses usuelles » que nous chantent Francis Ponge, Guillevic et aujourd’hui James Sacré… La poé­sie déve­loppe cette atten­tion par­ti­cu­lière pour la nature et pour la condi­tion humaine, les exal­tant et/​ou les rece­vant dans l’humilité de l’incarnation-même des choses qui recèlent bien plus  que ce que nous pou­vons ima­gi­ner… « La véri­té est déjà dans cette petite lueur de l’aube aux inter­stices des volets, dans cette pâleur qui, chez Hugo, est signe de la pré­sence de l’invisible (…) Lueurs pareille­ment envoyées aux hommes entre les mots ! » écrit Gérard Bocholier 17. La poé­sie déve­loppe un éveil de la conscience, tra­duit éga­le­ment une quête exis­ten­tielle. Je pense au bel et authen­tique recueil de Guy Allix « Le sang le soir » 20. C’est en tout cas tou­jours la res­ti­tu­tion authen­tique d’une expé­rience de ren­contre avec les choses, les êtres, soi, l’autre ou l’Autre… Il y a d’ailleurs beau­coup de ponts à faire – mais pas d’amalgame – avec la phi­lo­so­phie ou l’expérience mys­tique : René Char avec Héraclite et Heidegger ; François Cheng ; Rûmi ; St Jean de la Croix 21… Tant que l’homme, par­ti­cu­liè­re­ment dans l’art, pour­ra crier, s’extasier, réagir, s’interroger face au mys­tère de la vie, de sa vie, de nos vies avec leurs mer­veilles et leurs bles­sures, il res­te­ra ”humain” – aux anti­podes des extré­mismes meur­triers quels qu’ils soient – et il sera sau­vé !

 

J’ai l’envie impé­rieuse de conclure par un extrait des poèmes de Jean Joubert 22 :

Jardinier, arme-toi de ta sueur,
salue le ciel,
remue la terre la plus noire.
(…)
Et tu ver­ras enfin jaillir de longues phrases
riches de fruits sou­ve­rains
et d’oiseaux de lumière.

 

 

Présentation de l’auteur

Bernard Perroy

Bernard Perroy est né en 1960. Depuis 1988, il pour­suit sa double voca­tion de poète et de frère consa­cré, et vit en Sologne. Bernard Perroy a publié une dizaine de recueils (Sac à mots, Al Manar, Petit Pavé, Ad Solem…) et des poèmes en revues (Arpa, Friches, 7 à dire, Les Cahiers du Sens…).

Bernard Perroy

Autres lec­tures

Bernard Perroy, La nuit comme le jour

C’est une belle col­lec­tion beige, dont peu à peu le ton s’affirme au sein des édi­tions du Nouvel Athanor. Une col­lec­tion qui réunit des poé­sies enga­gées en dedans de l’être. On l’avouera, Recours [...]

Contre le simulacre : réponses de Bernard PERROY

Il me semble que ''l'action'' de la poé­sie passe d'abord par un ''mode d'être''. La poé­sie oppose un ''mode d'être'' à tous les ''faire'' que la vie de la Cité et nos socié­tés occi­den­tales en par­ti­cu­lier nous pro­posent. Le poète est un ''récep­tif''...


Notes

  1. Charles Juliet, « Ce long périple », éd. Bayard, 2001[]
  2. Sénèque, « De la colère », éd. Les Belles Lettres, 1922, 7e tirage 2012[]
  3. Michel Baglin, « Chemins d’encre », éd. Rhubarbe, 2009[]
  4. Yves La Prairie, cité dans « Vous avez dit  ”poé­sie” ? », éd. Sac-à-mots, 2003[]
  5. Ossip Mandelstam, dans son célèbre essai « De l’interlocuteur » où il avoue être « le des­ti­na­taire secret » d’un poème de Ievgueni Baratynski, maître de la « poé­sie méta­phy­sique »[]
  6. Jean-Marie Barnaud, dans la revue « Friches » (n°118, mai 2015) pour un dos­sier qui lui est consa­cré.[]
  7. Claude Vigée, « Cahiers de Jérusalem, 1998-2000 » cité dans « Passage du vivant », éd. Parole et Silence, 2001[]
  8. Alain Suied, cité dans « La poé­sie, c’est autre chose, 1001 défi­ni­tions de la poé­sie », éd. Arfuyen, 2008[]
  9. Après « Cœur à cœur » et « Une gor­gée d’azur », éd. Al Manar[]
  10. titre de son der­nier recueil ter­mi­né quelques jours avant qu’il ne meurt dans la nuit du 20 mars 1951[]
  11. Salah Stétié, « Carnets du médi­tant », éd. Albin Michel, 2003[][][]
  12. Henri Meschonnic, « Tout entier visage », éd. Arfuyen, 2005[]
  13. René Daumal, « La guerre sainte », réédi­té par Recours au Poème édi­teur, 2015[]
  14. Gilles Baudry, « Invisible ordi­naire », éd. Rougerie, 1998[]
  15. Philippe Jaccottet, dans le poème « Le tra­vail du poète » dans le recueil « L’ignorant », éd. Gallimard, 1980[]
  16. René Guy Cadou, « Usage Interne », éd. Les Amis de Rochefort, 1951, rééd. dans « Poésie la vie entière », éd. Seghers, 1977[]
  17. Gérard Bocholier, « Le poème, exer­cice spi­ri­tuel », éd. Ad Solem, 2014[][]
  18. Yves La Prairie, cité dans « Vous avez dit  ”poé­sie” ? », éd. Sac-à-mots, 2003[]
  19. Jean-Pierre Siméon , « La poé­sie sau­ve­ra le monde », éd. Le Passeur, 2015[]
  20. Guy Allix, « Le sang le soir », éd. Le Nouvel Athanor, 2015[]
  21. « La nuit obs­cure », le « Cantique spi­ri­tuel », la « Flamme d’amour vive » sont magni­fi­que­ment tra­duits par Jacques Ancet, éd. Poésie/​Galimard, 1997, rééd. 2005[]
  22. Jean Joubert, « L’alphabet des ombres », éd. Bruno Douvey, 2014[]

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