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Conversation avec Jean-Pierre FAYE*

Par |2018-10-21T08:08:29+00:00 23 mars 2014|Catégories : Blog|

Conversation avec Jean-Pierre Faye
Par Nasser-Edine Boucheqif

 

 

Voici quelques frag­ments du livre Conversations avec Jean- Pierre Faye, des conver­sa­tions qui ont eu lieu au cours de l’année 2013 entre Jean-Pierre Faye et Nasser-Edine Boucheqif et où l’on découvre les pré­oc­cu­pa­tions qui hantent l’esprit du poète et phi­lo­sophe fran­çais dont l’œuvre plu­rielle et dense a tra­ver­sé et influen­cé plu­sieurs géné­ra­tions de poètes et phi­lo­sophes.

Dans ces frag­ments, il est ques­tion : d’amour de la poé­sie, de la langue, des langues, des rela­tions secrètes entre poé­sie et révo­lu­tion ain­si que les consé­quences de cette der­nière sur la marche de la poé­sie, de sa ren­contre avec les poètes qui ont mar­qué son par­cours de poète et de phi­lo­sophe tels que Mallarmé, Rimbaud, Baudelaire, Verlaine, Leconte de Lisle… ou encore du cynisme du capi­ta­lisme et ses cor­tèges de misères et de chô­mage de masse, des guerres pas­sées, pré­sentes et futures, des occu­pa­tions des ter­ri­toires et des poli­tiques agres­sives du monde actuel, de la vie de tous les jours, de morale, de reli­gion, de la mon­tée de tous les désordres ain­si que de la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive du rap­port entre les humains avec l’éventuel mutisme vers lequel le monde d’aujourd’hui s’achemine et où la parole risque de dis­pa­raître com­plè­te­ment du pay­sage des hommes.

L’on découvre aus­si dans ce livre sous forme de dia­logues à bâton rom­pu et spon­ta­nés quelques sou­ve­nirs d’enfance où Jean-Pierre Faye évoque sa décou­verte de L’Iliade à dix ans, sa ren­contre avec le livre fon­da­teur de Mawara ‘a Tabi’aâ (la méta­phy­sique) du phi­lo­sophe et grand voya­geur arabe Al-Fârâbî mais aus­si le pre­mier livre tra­duit en Français du phi­lo­sophe alle­mand Martin Heidegger « Qu'est-ce que la méta­phy­sique ?» et dont Jean-Pierre Faye n’a ces­sé de contes­ter les fon­de­ments de sa phi­lo­so­phie de l’être.

Ces quelques frag­ments tirés au hasard de la pre­mière par­tie du livre sont inédits et ne peuvent don­ner lieu à un juge­ment sur l’ensemble, en revanche nous espé­rons qu’ils don­ne­ront un avant goût de la décou­verte de l’ensemble des conver­sa­tions qui paraî­tront aux édi­tions Polyglotte-C.i.c.c.a.t

Polyglotte-C.i.c.c.a.t

 

* : [1] Nasser-Edine Boucheqif, Conversations avec Jean- Pierre Faye, Coll. Pensées en Mouvement, Polyglotte-C.i.c.c.a.t 2014

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A pro­pos de Révolution et Poésie

 

(…) Il y a un para­doxe dans tout cela parce que les grands moments poé­tiques, les grandes inven­tions, les grandes tor­nades de la poé­sie ne sont guère appa­rus dans les moments-mêmes de la révo­lu­tion. La révo­lu­tion, dans ses plus grands moments, a aus­si for­mé et for­gé de la pla­ti­tude poé­tique, on doit en avoir un bon exemple en France, le som­met de la poé­tique de la révo­lu­tion, qui est authen­tique, en tant que telle, en tant que révo­lu­tion, celle qui donne son nom à tout le futur, mais sa poé­sie, son chef-d’œuvre est la pla­ti­tude-même, c'est notre hymne natio­nal. Alors, c'est un des élé­ments comiques, même, du coq à l'âne, que l'histoire. Mais en revanche, il y a des rela­tions plus secrètes entre poé­sie et révo­lu­tion. Un autre grand moment de révo­lu­tion que nous avons connu, sur notre petit ter­ri­toire, c'est la Commune, qui est incon­tes­ta­ble­ment un des som­mets de la révo­lu­tion. Mais là aus­si, l'engendrement poé­tique immé­diat c'est aus­si des hymnes qui sont très sym­pa­thiques mais qui ne sont pas des œuvres exal­tantes au niveau de la langue poé­tique. Mais il y a quand même comme une secrète affi­ni­té avec ce qui va sur­gir après, après cette dra­ma­tur­gie immense de la Commune de Paris. Ce qui va venir plus tard, juste à côté, est quand même immen­sé­ment poé­tique, il y a la figure de Rimbaud, qui a écrit des poèmes -ici-même sans doute, dans la caserne d'à côté où il a essayé de venir s'engager comme sol­dat, comme petit sol­dat de la révo­lu­tion, d'où il s'est fait jeter, il s'est fait jeter par les com­mu­nards en disant “mais, tu n'y penses pas, tu es un enfant, tu as seize ans, remonte chez toi, là, à Charleville.” Il est repar­ti à pieds et furieux.

 

Enfin il a écrit quand même un vrai poème sur l'écrasement de la Commune, et ça c'est très beau. Ce n’est pas la “vic­toire” de la Commune qu'il l'a fait inven­ter un nou­veau chant mais quand même c'est : ” Ô lâche la voi­là”, ça c'était la répres­sion, et ça il l'a vrai­ment dit poé­ti­que­ment. Mais c'est un coup de chance parce que la grande fureur poé­tique de Rimbaud elle est sur­tout dans ses proses, proses et illu­mi­na­tions qui sont mar­chées, chan­tées, inven­tées, en mar­chant, en voyant des gens, en allant à Londres, en fai­sant les quatre cents coups avec Verlaine. Et elle est comme mar­gi­nale, même à côté de la révo­lu­tion alors, je crois que ce qui est peut-être le plus inté­res­sant à regar­der face à face, les yeux dans les yeux, c'est le moment où la révo­lu­tion tourne sa page. À ce moment-là, il y a comme un éclair de ce qu'est l'arrière-plan, c'est lui qui va tout à coup écla­ter, qui va mettre en éclats tous les lan­gages. Et alors il y a un contem­po­rain d'Arthur Rimbaud, qui lui se tient bien sage pen­dant tous ces évé­ne­ments, il est loin, il est tout à fait hors de ça, il est entre Tournan et Avignon. Il a cette nuit poé­tique inouïe qui est comme une révé­la­tion, c'est comme l'arrivée d'un livre -d'ailleurs il dira : le livre. C’est donc le livre, Mallarmé écrit le livre mais il ne l'écrit pas, jus­te­ment, ce livre au fond écrit Mallarmé, mais lui-même n'écrit pas le livre. Ce livre est un pro­jet. Il reste un pro­jet. Il y a des frag­ments bien sûr, extra­or­di­naires, mais ce pro­jet de livre est la chose qui n'a pas vrai­ment exis­té et faite alors que, il est habi­té par le livre. Là c'est un retour­ne­ment de situa­tion, c'est cette fois le livre qui habite le poète et qui parle à sa place, mais le poète est sub­sti­tué au livre en quelque sorte et il va écrire des poèmes fabu­leux et égaux en force de ceux de Rimbaud. Lui, Rimbaud, qui est un enfant, et l'autre qui enseigne la langue anglaise, qui enseigne la langue de Shakespeare à des enfants, se retrouvent en s'étant à peine aper­çus, même pas je crois ren­con­trés, enfin, à tra­vers Verlaine ils com­mu­niquent, et Verlaine lui-même fait un peu le média­teur entre les deux, ces deux qui sont les deux som­mets. Voilà le para­doxe de la poé­tique dans l'histoire. Elle tourne le dos à l'histoire et en même temps elle la tient par les mains et par les pieds, par les pieds du vers, presque. Voilà, le para­doxe. Mais enfin, fina­le­ment, la poé­tique est quand même née dans la guerre, c'est ça qui est ter­rible, parce que moi le pre­mier poème que j'ai ado­ré c'est l'Iliade -je me demande encore main­te­nant com­ment j'ai pu lire ça, à dix ans. Parce que les gens me disaient-vous savez, il y a un mot de Valéry, Paul Valéry par­lant à Gide, dans cette pièce-même où nous sommes. Il lui dit : “en tous cas, il n'y a rien de plus ennuyeux au monde que l'Iliade. Et Gide, qui est tou­jours un peu inti­mi­dé par Valéry -Valéry a sur­gi d'une espèce d'ascendant mys­té­rieux, parce que au fond, il écrit beau­coup moins que Gide, il a écrit une œuvre moins riche, plus concen­trée sur le poème et la poé­tique. Gide veut avoir une œuvre et une pré­sence dans le monde de l'écriture enva­his­sante. Il va créer un uni­vers d'éditeur ; c'est rare qu'un écri­vain pro­duise lui-même la machine qui va pro­duire des livres pour les siècles.(…)

 

A pro­pos de Lautréamont, Baudelaire, Rimbaud et les autres

 

 

Lautréamont, c'est la prose iro­nique que même Rimbaud n'a pas atteinte, parce qu'il y a une déri­sion, il y a une déri­sion du chant, chez Lautréamont, parce que ce sont des chants. Il y a donc une déri­sion anti-homé­rique qui en fait quelque chose de blas­phé­ma­toire. Et là il y a…c'est l'inimitable, cette façon de pro­non­cer la mort du chant par l’ironie des chants nou­veaux, c’est évi­dem­ment une prouesse extra­or­di­naire. Mais, ce qui est éton­nant c’est que ces deux gar­çons qui sont contem­po­rains ne se sont pas ren­con­trés alors qu’ils sont si proches. On a l’impression qu’ils vont se cogner dans le cou­loir. Comment ça se fait qu’ils se sont…qu’ils ont pu se côtoyer…que la situa­tion dans laquelle s’écrit Maldoror, c’est aus­si un siège, mais celui de Montevideo, qui est un chan­teur de la langue fran­çaise, qui ne vit pas en France, qui est un expa­trié, qui est de l’autre côté de l’océan…(…)

Un humour fan­tas­tique. Oui. D'ailleurs, Breton n'aime pas l'ironie. Il aime l'humour, plu­tôt Lautréamont que Rimbaud. Rimbaud d'ailleurs est déjà tel­le­ment connu que ça fait par­tie des révo­lu­tions de lan­gage anté­rieures, puis il a engen­dré le sym­bo­lisme, qui lui est un échec, comme mou­ve­ment. En tant que mou­ve­ment, c'est… En tant que vocable qui désigne tout ce qui com­mence chez Baudelaire, ça reste un signe qui porte mais, si c'est le vrai mou­ve­ment sym­bo­liste il n'en reste rien. Si on lit le mani­feste du sym­bo­lisme, com­pa­ré au mani­feste du sur­réa­lisme c'est zéro. Mais enfin, ceux qui ont invo­qué -ces fameux sym­bo­listes oubliés main­te­nant- étaient les vrais quand même, c'était Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé, Verlaine -entre les deux- mais bon, c'est pour nous, Rimbaud, et l’égal de Baudelaire… Et, sans lui il n'y aurait pas le sur­réa­lisme, enfin sans le trait cor­ro­sif de Lautréamont non plus…ça c'est cer­tain, que Lautréamont est une bombe à retar­de­ment, par rap­port à l'après Rimbaud, il y a comme une déto­na­tion dans cette poé­sie assié­gée de ces deux mondes curieu­se­ment symé­triques, Paris de la com­mune et puis Montevideo, dans une de ces guerres lati­no-amé­ri­caines noires ; tout à coup engendre une poé­tique de la langue fran­çaise com­plè­te­ment mécon­nais­sable.

Chez les sur­réa­listes d'ailleurs, on disait Ducasse plu­tôt que Lautréamont, pour lui redon­ner son nom, parce que rien que ce nom, sau­gre­nu, qui n’a pas l’air d’être fait pour la mise en scène, le dégui­se­ment inven­té du comte de Lautréamont, ce n’est pas tel­le­ment de l'ironie. Alors, c'est un moment suprême qu'une poé­tique qui iro­nise sur soi-même.

 

 

A pro­pos de la décou­verte de la Métaphysique d’Al-Fârâbî , Heidegger, Husserl…

(…)

Il y a beau­coup de mots, de très très grands mots dans nos langues qui sont des dons de la langue arabe, dans nos langues d'Occident. Mais, qui par­fois se sont crues le centre du monde mais qui n'étaient qu'un relai.

Alors voi­là, je crois que, main­te­nant pour moi c'est une joie de décou­vrir qu'il y avait un texte phi­lo­so­phique fon­da­teur qui avait été tra­duit, mais tra­duit dans quelle langue ? En Allemand, par un mys­té­rieux incon­nu, à la fin du XIXème et je suis par­ti à sa recherche, à la recherche du texte. Je l'ai ren­con­tré fina­le­ment dans une biblio­thèque et j'en ai fait une tra­duc­tion. J'ai fini de tra­duire le pre­mier texte de la méta­phy­sique de l'Allemand en Français alors qu'il est né en Arabe. C'est une…comment dire, un court-cir­cuit bizarre, mais c'est à la suite de ça que je me suis trou­vé assis en face d'un let­tré arabe à qui j'ai confié mon secret et qui m'a dit, écou­tez, on pour­rait peut-être le tra­duire ensemble, le retra­duire cette fois, direc­te­ment du texte arabe parce que je peux le retrou­ver faci­le­ment et nous ferons ça ensemble.

Donc on a, en s'appuyant un peu sur mon pre­mier effort, on a fait cette retra­duc­tion, cette fois à par­tir du texte même d'Al-Fârâbî, cet extra­or­di­naire voya­geur qui par­court tout l'espace de l'Orient entre le grand fleuve du Nord, du Nord du Nord, mais d'un Nord qui est au centre de l'Equateur, disons, non pas de l'Equateur mais au-delà des tro­piques, vers le Nord, et ensuite il y aura ce nou­veau voyage dans l'autre sens, de ce vocable qui va des­cendre de nou­veau vers sa propre source et abou­tir à une tra­duc­tion fixée à Damas cette fois, par Al-Fârâbî, qui était un grand voya­geur, je le vois comme une sorte de Rimbaud qui passe son temps à che­mi­ner, à pied ! (…)

 

« J'ai fait mon diplôme sur Kant. Et Heidegger était notre mys­tère parce que lui n'était pas tra­duit. Il n'y avait qu'un tout petit texte sur la méta­phy­sique qui était tra­duit, qui était assez énig­ma­tique, assez déce­vant en fait parce que c'est peu de chose, c'était une dizaine de pages. »

 

Heidegger est un fils des jésuites. Il est donc un élève qui apprend le Latin et qui trouve ce mot « méta­phy­sique » dans la langue latine. Mais, dans son orgueil, inson­dable, il recrée la méta­phy­sique et donc dans ma jeu­nesse je décou­vrais, dans un petit écrit qui était au fond de notre biblio­thèque de lycée : « Qu'est-ce que la méta­phy­sique ?». Ah ! Voilà une bonne ques­tion que j'ai trou­vée en che­min et que je me posais moi-même et je suis allé voir ce que disait Heidegger en réponse à cette ques­tion dont il avait fait son titre. C'était en fait le titre d'une confé­rence qu'il avait pro­non­cée. Il l'avait pro­non­cée dans sa stra­té­gie parce que rien ne se fai­sait pour lui sans une stra­té­gie assez sub­tile et même assez féroce. Il avait un but dans la vie c'était de sup­plan­ter son grand maître Husserl. Et Husserl lui avait ensei­gné la phé­no­mé­no­lo­gie qui était une créa­tion presque nou­velle, le mot exis­tait déjà mais très peu employé, et Husserl avait ensei­gné toute sa vie sous le nom de phé­no­mé­no­lo­gie son ensei­gne­ment qui était mal­gré tout une dérive des « Méditations méta­phy­siques » de Descartes -les­quelles ne s'appellent pas « Méditations méta­phy­siques » au départ mais « Méditations sur la pre­mière phi­lo­so­phie » et la pre­mière phi­lo­so­phie, dans la réédi­tion il l'appelait « Méditations méta­phy­siques », c'était plus court, comme titre, à faire rete­nir par les lec­teurs.

Donc, voi­là que le fils, le fils spi­ri­tuel du fon­da­teur de la phé­no­mé­no­lo­gie -bon alors vrai­ment, qua­si­ment réin­ven­tée cette fois par Husserl mais reprise à Hegel, qui vou­lait jus­te­ment faire un peu plus que la méta­phy­sique, qui vou­lait se fabri­quer son propre mot, il invente la phé­no­mé­no­lo­gie et Husserl reprend ce terme et, comme ça, il met un peu de côté « méta­phy­sique ». Arrive son dis­ciple qui lui, reprend le mot « méta­phy­sique », ce qui à ce moment-là devient une inso­lence, devient un acte de rébel­lion, de révo­lu­tion contre Husserl, et voi­là que la méta­phy­sique reprend du ser­vice, si je puis dire. Mais ensuite Heidegger va en faire une chose effroyable, il va mixer ça avec des expé­riences poli­tiques que l'Allemagne va subir, dans laquelle il joue un rôle assez fâcheux, et pour sor­tir de tout cela dans l'après-guerre et bien, c'est agréable de res­sor­tir « la méta­phy­sique ». Mais dans tous ces voyages, la pauvre méta­phy­sique, elle en res­sort plus meur­trie qu’enrichie.

Finalement, le moment pur, le moment étin­ce­lant que j'ai ten­té de décou­vrir avec beau­coup de joie, c'est ce moment de la phi­lo­so­phie arabe parce que…il y a une sorte d'émerveillement devant cette ques­tion, qu'est-ce l’étant ? disaient, les Grecs. Alors ils oscil­laient entre le par­ti­cipe pré­sent et l'infinitif, en lui met­tant un article puisque la langue grecque a des articles. La langue latine n'ayant pas d'article ne pou­vait pas énon­cer ain­si et, pour ain­si dire, mode­ler la sta­tue même de ces concepts puisqu'elle ne pou­vait pas dire « le être » ; elle disait « être », « esse ». Mais, elle disait « insse » étant. Elle ne pou­vait pas dire « l'être » ; ça, la langue grecque pou­vait le faire et, la langue arabe elle, elle a pour ain­si dire musi­ca­li­sé ces concepts. Elle en fait une sorte de phra­sé musi­cal, ce «  ma wara’a Tabi’aâ », ça devient comme une res­pi­ra­tion où on sent le par-delà qui découvre en che­min comme une val­lée fer­tile de la pen­sée qui est la médi­ta­tion pour ain­si dire, de l'absolu, de l'être (…) Et voi­là, donc, notre grand voyage mais, le seul moment qui affirme tout-à-coup une dis­ci­pline, une région de pen­sée, un uni­vers entier comme étant là, la méta­phy­sique, c'est le moment arabe. Donc, voi­là pour­quoi j'ai eu un grand moment de bon­heur à voir sur­gir ce petit livre, qui n'était qu'une pre­mière ébauche, chez un édi­teur un peu de for­tune, de hasard, qu'on avait trou­vé.

(…) l'Occident a été conquis par cet Orient qu'ils découvrent par leurs croi­sades. Et puis fina­le­ment, heu­reu­se­ment, ils perdent l'habitude d'aller en Orient comme ça, che­vau­cher jusqu'à la limite de leurs che­vaux, et ils se replient sur leurs ter­rains pour entrer enfin dans des moments plus civi­li­sés, ce qu'on a appe­lé la Renaissance mais, la Renaissance, il y en a eu plu­sieurs dans l'histoire humaine et une des grandes renais­sances ça a été la fusion de la che­vau­chée arabe avec la sta­tique grecque. Les Grecs ne bou­geaient pas beau­coup fina­le­ment. Ils se dis­sé­mi­naient par petites cités. Ils ne voya­geaient pas tel­le­ment, à part Ulysse, au-delà de leurs cités. Ils allaient de l'une à l'autre. Et, tout-à-coup, cet espèce de poin­tillé hel­lé­nique va rece­voir le souffle d'une venue, qui elle est une venue cava­lière et, avec une rapi­di­té extra­or­di­naire, elle est capable d'aller des jar­dins de Bérénice jusqu'à la Loire. Donner un souffle et intro­duire l'algèbre, voi­là la Renaissance pour le tra­vail de Descartes et des mathé­ma­ti­ciens alle­mands et de la phi­lo­so­phie alle­mande qui va sor­tir des ténèbres prus­siennes, du fin fond de l'Europe du nord, avec cet éton­nant phi­lo­sophe qu'est Kant, qui est un fils des Grecs et donc un fils des Arabes, mais qui ne sait pas grand-chose sur le monde arabe. Finalement l'un des désastres de l'histoire occi­den­tale c'est que l'époque de Descartes ne sait presque rien de la pen­sée arabe. Ils ne connaissent de l'Islam que la pré­sence de l'empire Turc qui est éton­ne­ment proche puisque les Turcs sont presque à Vienne. Les Turcs sont à Budapest, sur le Danube, mais les Turcs n'apportent pas ce ferment que les Arabes ont tenu dans leurs mains et ont répan­du, à mesure de leurs voyages.(…) C'est ça qui m'émerveille, c'est que tout à coup une langue vient relayer une autre, et ce n’est pas seule­ment une langue qui arrive avec sa gram­maire qui consti­tue l'événement impor­tant, c'est la façon dont est che­vau­chée cette langue par une pen­sée nou­velle. En géné­ral une langue nou­velle qui sur­vient est accom­pa­gnée d'une pen­sée nou­velle, ça c'est un phé­no­mène humain très curieux au fond, puisque tout à coup la langue alle­mande va appa­raître. Jusque-là c'est une langue de ténèbres. Tout à coup elle va appa­raître por­teuse de phi­lo­so­phie, de poé­sie, à une échelle extra­or­di­naire mais, la venue des Grecs par rap­port aux Romains ou des Romains par rap­port aux Grecs, la venue des Arabes par rap­port à l'empire de Byzance et la culture de Byzance, c'est un moment où il y a vrai­ment une lumière qui s'allume, toute nou­velle et qui réin­suffle les concepts dor­mants et les charge d'une puis­sance nou­velle, éta­blit tout un pay­sage de fables et de véri­tés, d'approche de l'énigme du réel, et du phan­tasme.

 

Jean-Pierre Faye : du Poème à la Philosophie

 

Si tu veux ma pre­mière décou­verte je crois, de la phi­lo­so­phie, ça a été un poème, c'est le poème de Valéry qui s'appelle « Le Cimetière marin ». J'ai lu ce poème avec une grande per­plexi­té. Autant j'avais été enivré par Rimbaud, enchan­té par Baudelaire et Mallarmé. Tout à coup je ren­contre un poète qui dit une médi­ta­tion, une médi­ta­tion sur le cou­cher de soleil, qui est toute banale en somme mais qui intro­duit une réflexion sur le midi de la pen­sée, le midi immo­bile, midi là-haut, midi le juste, cette sorte de soleil qui éclaire le lan­gage. Et j'étais pas­sion­né par ce poème. Puis j'apprends, dans les mêmes moments peut-être, mais j'apprends qu'il y a une phi­lo­so­phie du roman­tisme alle­mand. Ce roman­tisme alle­mand est encore plus mys­té­rieux et plus beau que le roman­tisme fran­çais -qui m'exaltait beau­coup, pas autant que Rimbaud et Mallarmé et Baudelaire ne vont me pas­sion­ner mais quand même, j'ai lu Hugo avant de lire Mallarmé, alors j'aimais beau­coup ce roman­tisme fran­çais. Mais der­rière le roman­tisme alle­mand appa­raît comme une puis­sance mys­té­rieuse avec une phi­lo­so­phie -mais je ne suis pas en mesure encore de savoir ce que vrai­ment veut dire le mot phi­lo­so­phie- mais je découvre les phi­lo­sophes alle­mands dans une langue que je n'apprends pas, que je n'ai pas apprise. Je n'ai appris que la langue anglaise, paral­lè­le­ment au Latin et au Grec –le Latin et le Grec ça ne se parle guère- et la langue alle­mande, et bien je ne peux pas la par­ler et très mal la lire, mais enfin je cherche à décou­vrir. Finalement je l'apprendrais un jour, je vais l'apprendre sérieu­se­ment, me mettre sur les bancs des écoles, très tard, après toutes mes études, en étant moi-même déjà ensei­gnant. Ayant ensei­gné à la Sorbonne, je m'en vais me trans­for­mer en étu­diant caché pour vrai­ment me plon­ger dans la langue alle­mande.(…)

 

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