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Corde de lumière

Par |2018-08-15T11:38:22+00:00 28 décembre 2012|Catégories : Critiques|

 

 

si tu crois tes cinq sens
le monde devien­dra une noi­sette
                                         Z. Herbert

 

Les œuvres poé­tiques com­plètes de l’un des prin­ci­paux poètes polo­nais contem­po­rains, Zbigniew Herbert, cela fait évé­ne­ment. Le pre­mier volume a paru il y a peu, et l’éditeur annonce un ensemble en trois volumes. Du reste, Herbert est l’auteur de 9 recueils de poèmes : Le Bruit du temps les édite de façon chro­no­lo­gique. Il y avait très peu de choses en fran­çais, si ce n’est l’extraordinaire Monsieur Cogito et quelques poèmes parus en antho­lo­gie. Mort en 1998, Herbert est une des figures de proue de la poé­sie polo­naise du siècle pas­sé. Il connais­sait bien la France, ayant sou­vent vécu dans ce pays. Ce pre­mier volume com­mence par un texte per­cu­tant, texte du poète sur sa concep­tion de la poé­sie : Écrire des poèmes. Une sorte de « pré­face » se pré­sen­tant comme une conver­sa­tion du poète avec lui-même. Où plu­tôt : une sorte d’auto entre­tien. À ses yeux, la rai­son d’être, au départ, du deve­nir écri­vain réside dans une « incan­ta­tion magique », même s’il explique ne pas croire aux « mytho­lo­gies fal­la­cieuses ».

Et quel est ce secret ?
« Je l’ignore, je pense même par­fois qu’il n’y a pas de secret. Comprenez-moi bien, je n’aime pas les créa­teurs ins­pi­rés, ceux qui feignent de se mou­voir dans les sphères inac­ces­sibles au lec­teur moyen. Je n’aime pas non plus ceux qui s’inventent des aven­tures bizarres, dont ils pré­tendent qu’elles ont déci­dé de leur des­tin d’artiste. Il est certes roman­tique de jouer à être excep­tion­nel, mais cela m’est assez étran­ger. »

Il est vrai qu’il en a vécu plu­sieurs, de ces « mytho­lo­gies », dans sa chair, depuis les dic­ta­teurs polo­nais jusqu’aux dingues russes, en pas­sant par les uni­formes noirs de la SS. Cela marque son poète. Pourtant, Herbert entre en poé­sie quand, durant la guerre, il entre­voie une frac­ture au cœur du voile du réel :

« D’accord, je vais vous le dire, peut-être est-ce réel­le­ment impor­tant après tout. J’ai com­men­cé à écrire pen­dant la guerre. Dans mon pre­mier recueil, il y a un poème, « Deux gouttes », qui n’est pas le pre­mier que j’ai écrit mais le pre­mier que je peux reven­di­quer, bien des années plus tard. J’étais ado­les­cent, c’était la guerre. Lors d’un ter­rible bom­bar­de­ment, je suis des­cen­du en cou­rant vers l’abri et j’ai vu briè­ve­ment, car j’étais mort de peur, deux jeunes gens qui s’embrassaient sur les marches. C’était vrai­ment inso­lite, étant don­né la situa­tion. »

Il évoque ici ce poème :

Les forêts flam­baient –
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bou­quets de roses

les gens cou­raient aux abris –
il disait que dans les che­veux de sa femme
on pou­vait se cacher

blot­tis sous une cou­ver­ture
ils mur­mu­raient des mots impu­diques
lita­nie des amou­reux

Quand cela tour­na très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fer­mèrent fort

si fort qu’ils ne sen­tirent pas le feu
qui gagnait les cils

har­dis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrê­tées au bord du visage

Ce que dit Herbert : la poé­sie est une réso­nance, l’écho du ton­nerre qu’est cette frac­ture entre­vue. La poé­sie vit dans le monde des sym­boles, au sens que don­nait Gilbert Durand à ce mot. Il y a dans cette « pré­face » des ful­gu­rances extra­or­di­naires :

« (…) l’homme ne se révèle tout entier que dans l’écriture »

Et cette poé­sie s’inscrit aus­si, for­te­ment, dans ce pays trop mal connu où nous sommes tous deux nés :

« Je vais ten­ter de vous l’expliquer. J’ai vécu, sinon per­son­nel­le­ment du moins en tant que témoin, les com­pro­mis­sions de l’idéologie, l’effondrement de l’image arti­fi­cielle, inven­tée, de la réa­li­té, la capi­tu­la­tion de la foi devant les faits. Alors le domaine des choses, le domaine de la nature me sem­blait un point de repère, et éga­le­ment un point de départ, per­met­tant de créer une image du monde en accord avec notre expé­rience. Les faux pro­phètes une fois par­tis, les choses ont pour ain­si dire mon­tré leur visage inno­cent, pur de tout men­songe. »

Ici tout se tient, y com­pris les petites choses du quo­ti­dien. Une poé­sie ancrée dans le tout du réel, ce pour­rait être une manière de défi­nir les poé­sies de haut vol : « là où finit le chant com­mence le cré­pus­cule », écrit Herbert.
Mais aus­si :

Le sel de la terre

Une femme passe
son fou­lard tache­té comme un champ
elle serre contre sa poi­trine
un petit sac en papier

cela se passe
en plein midi
au plus bel endroit de la ville

c’est ici qu’on montre aux excur­sions
le parc et son cygne
les vil­las dans les jar­dins
la pers­pec­tive et la rose

Une femme avance
avec la bosse d’un balu­chon
– que ser­rez-vous ain­si grand-mère

elle vient de tré­bu­cher
et du sac
sont tom­bés des cris­taux de sucre

la femme se penche
et son expres­sion
n’est ren­due
par aucun peintre de cruches bri­sées

elle ramasse de sa main sombre
sa richesse dis­si­pée
et remet dans le sac
les gouttes claires et la pous­sière

Elle
reste
si
long­temps
à genoux
comme si elle vou­lait ramas­ser
la dou­ceur de la terre
jusqu’au der­nier grain

Le quo­ti­dien et la vision de ce qui est, au plus pro­fond, deux aspects insé­pa­rables. Cet extrait de L’inscription, par exemple :

Je répète un poème que je vou­drais
tra­duire en sans­crit
ou en pyra­mide :

quand la source des étoiles se tari­ra
nous éclai­re­rons les nuits

quand le vent devien­dra pierre
nous atten­dri­rons l’air

Nombre des poèmes d’Herbert s’inscrivent dans la terre rouge des mythes et des dieux, Grecs sou­vent. Perses, aus­si. Des mondes insé­pa­rables, liés par le sang des hoplites athé­niens et des Immortels perses. Une belle époque, celle de la jeu­nesse du monde. On regarde cela éba­his, vieux. Ridés. Le temps des héros semble avoir été rem­pla­cé par le temps des éros cen­ter. On peut trou­ver cela béné­fique, si l’on est un imbé­cile.
Pourtant, il ne faut pas voir dans le choix de figures telles qu’Icare ou Athéna un effet de manche hasar­deux ou une pré­ten­tion éru­dite. Nous sommes ici en pré­sence d’une ins­crip­tion, celle du poète dans une longue chaîne unie, chaîne qu’il reven­dique d’ailleurs :

en véri­té, en véri­té je vous le dis
vaste est l’abîme
entre la lumière
et nous

Herbert voit cette « corde de lumière » qui unit de façon inac­ces­sible le tout du monde, et l’homme. Et au-delà se tient l’abîme. On pense alors à l’échelle mys­té­rieuse de Jacob. Et à la cause de nos dou­leurs :

le feu la terre et l’eau
la rai­son les écarte

Et pour­tant, plus loin, dans un recueil inti­tu­lé Hermès, le chien et l’étoile, datant de 1957 :

que serait le monde
s’il n’était plein
de l’incessant va-et-vient du poète
par­mi les pierres et les oiseaux

La poé­sie d’Herbert se pré­oc­cupe des fon­de­ments de l’humain, les quatre élé­ments, part en quête de la mai­son com­mune, s’arrête un temps en terres d’Égypte. On n’écrit pas un mot tel que « Hermès » en tête de sa poé­sie en vain ou par inad­ver­tance. Hermès, que l’on dit par­fois être le Thot des Égyptiens. On le prend com­mu­né­ment pour le mes­sa­ger des dieux. C’est aller vite en besogne ! L’interprétation est légère. Plus sûre­ment : Hermès, celui qui lie le haut et le bas. Les dif­fé­rents mondes. Il faut bien une échelle. Ou une corde. Une corde de lumière :

que la route est longue
du der­nier sou­pir
à l’éternité la plus proche

Et lourdes sont les épines de la rose, le long du che­min tra­cé :

Saint Ignace
blanc et flam­boyant
pas­sant près d’une rose
se jeta sur le buis­son
et meur­trit sa chair

avec la cloche de son habit noir
il vou­lait assour­dir
la beau­té du monde
jaillis­sant de la terre comme d’une bles­sure

gisant au fond
du ber­ceau de piquants
il vit
le sang cou­ler de son front
se figer sur ses cils
en forme de rose

et sa main aveugle
cher­chant les épines
fut per­cée
du doux tou­cher des pétales

le saint dupé pleu­rait
au milieu des moque­ries des fleurs

épines et roses
roses et épines
nous cher­chons le bon­heur

Et cette quête ne fera pas abs­trac­tion du quo­ti­dien, aspect essen­tiel pour Herbert qui écri­vit beau­coup sur la figure pater­nelle, la ville, la chambre ou encore son frère reve­nu fou de la guerre. Sur les anges, aus­si, avec un humour dévas­ta­teur. Nombre de ses poèmes affrontent l’autoritarisme de toutes les cou­leurs, et par­ti­cu­liè­re­ment les arres­ta­tions arbi­traires. Il a vu les arres­ta­tions per­pé­trées par les sovié­tiques, en 1939, suite aux accords signés avec Hitler. Puis, deux ans après, à peine, les mêmes arres­ta­tions, dans les mêmes vil­lages, par­fois des mêmes hommes, cette fois sous les ordres d’uniformes noirs.

le plus bel objet est
celui qui n’existe pas

Avec Étude de l’objet, paru en 1967, la poé­sie de Herbert trans­forme de plus en plus les petites choses de la vie en étin­celles d’infini. Reste que pour le poète, ces « petites choses » incluent tou­jours les figures mythiques. Et au cœur de cette recherche accen­tuée se tient la situa­tion de l’artiste, le poète bien sûr, mais plus encore le peintre. Herbert ques­tionne le réel quo­ti­dien pour inter­ro­ger le dit de ce réel. Quel est le sens de ce que nous voyons ? Et que dire du réel des mondes pétris par les mains de l’artiste ? Où est le monde, si tant est que ce simple monde ait une exis­tence autre qu’apparente ? Cette époque est celle où le poète voyage beau­coup, par­lant alors des che­mins qu’il tra­verse. Il revien­dra en Pologne. Pour assis­ter à la fin d’un monde. Que dire de ce que fut ce monde aujourd’hui ? Il paraît si loin à beau­coup que l’on en vien­drait presque à ce deman­der si ce monde-là, pour­tant si pré­gnant dans le quo­ti­dien de ceux qui l’on vécu, a réel­le­ment exis­té.

 

Traduit de l’anglais par Sophie d’Alençon

 

 

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