Une série de phras­es à struc­ture iden­tique : une prin­ci­pale suiv­ie d’une sub­or­don­née sou­vent intro­duite par les mêmes con­jonc­tions de sub­or­di­na­tion exp­ri­mant le temps, le but, la cause, la con­séquence. Remar­que inutile, direz-vous, non essen­tielle à la con­struc­tion poé­tique et philosophique du livre. Phras­es écrites sou­vent au passé, autre signe, avec quelques temps au présent ou au futur qui relient sou­vent des con­traires ou des oppo­si­tions : Des let­tres réfléchies étaient éblouies par l’immaturité de sa page blanche.

Des mots récur­rents comme parole, silence, voix, vide, encre, blanc… assurent l’architecture des phras­es qui se jux­ta­posent pen­dant 15 sec­tions et débute cha­cune par la majus­cule tein­tée de rouge. Cela sépare les phras­es et du même coup les relie. Philippe Jaf­feux tente de dépass­er les mots, leur sur­poids dans une espèce de dire en expan­sion util­isant par­fois des démon­stra­tions fauss­es pour sor­tir d’un chaos établi. Il s’agit de cer­ti­tudes qui sem­blent avoir trou­vé par la rai­son leur apaise­ment, d’où l’importance des temps de la con­ju­gai­son au passé. Il est rare en poésie de trou­ver des affir­ma­tions, des points d’appui qui échap­pent au doute. Nous nous rap­pro­chons ici de René Char qui a  par­fois fait de ses poèmes un martèle­ment con­tre le men­songe et l’hypocrisie. Certes, ces « vérités » sont pro­vi­soires, elles con­duisent à l’imprévisible, à l’incompréhension, à l’interrogation au retourne­ment de sit­u­a­tion et pren­nent par­fois des direc­tions imprévues et sur­prenantes : Son épi­taphe était illis­i­ble parce qu’elle fai­sait l’éloge des anal­phabètes.

C’est une façon de s’adresser à l’envers du monde, aux par­ties cachées à ce que l’on n’ose pas dire parce que cela paraît com­mun. Ici, pas de lyrisme, des phras­es d’allure banale dans leur con­struc­tion et leur dire qui lais­sent un doute dans les affir­ma­tions et imposent une relec­ture, un arrêt. Livre inachevé et inachev­able, tout change et tout reste en place : il y a un mys­tère qui s’installe à la lec­ture de Philippe Jaf­feux par des paroles essen­tielles parce que matéri­al­isées et dites sans hésitation.

Et cepen­dant, ce livre nous pré­cip­ite dans un vide, un gouf­fre de pen­sées, un sen­ti­ment d’inquiétude qui par­fois tourne au rire, à l’incompréhension voire à une échap­pa­toire. Ecri­t­ure sans image qui crée des images sans cesse mou­vantes s’interpénétrant, se bous­cu­lant dans une har­monie qui fonde et nous libère d’un lan­gage clos pour nous laiss­er dans l’infini de la langue celle à con­tin­uer de décou­vrir, d’agencer, de com­pos­er, bref la langue du poète, celle qui est miroir à qui sait regarder et écouter. En  fait, c’est la régu­lar­ité des phras­es qui nous espace qui décloi­sonne qui nous libère de nous.

Il se risqua enfin à être un autre à l’instant où il renonça à être lui-même. 

Son silence était un obsta­cle qu’il sur­mon­tait grâce à des let­tres qui fai­saient appel à sa parole. 

L’encre noircit le papi­er afin d’éteindre un alpha­bet qui brûle nos voix invisibles.

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