> Courants 505 : le vide de Philippe Jaffeux

Courants 505 : le vide de Philippe Jaffeux

Par |2018-11-20T18:48:30+00:00 25 mai 2014|Catégories : Blog|

Une série de phrases à struc­ture iden­tique : une prin­ci­pale sui­vie d’une subor­don­née sou­vent intro­duite par les mêmes conjonc­tions de subor­di­na­tion expri­mant le temps, le but, la cause, la consé­quence. Remarque inutile, direz-vous, non essen­tielle à la construc­tion poé­tique et phi­lo­so­phique du livre. Phrases écrites sou­vent au pas­sé, autre signe, avec quelques temps au pré­sent ou au futur qui relient sou­vent des contraires ou des oppo­si­tions : Des lettres réflé­chies étaient éblouies par l’immaturité de sa page blanche.

Des mots récur­rents comme parole, silence, voix, vide, encre, blanc… assurent l’architecture des phrases qui se jux­ta­posent pen­dant 15 sec­tions et débute cha­cune par la majus­cule tein­tée de rouge. Cela sépare les phrases et du même coup les relie. Philippe Jaffeux tente de dépas­ser les mots, leur sur­poids dans une espèce de dire en expan­sion uti­li­sant par­fois des démons­tra­tions fausses pour sor­tir d’un chaos éta­bli. Il s’agit de cer­ti­tudes qui semblent avoir trou­vé par la rai­son leur apai­se­ment, d’où l’importance des temps de la conju­gai­son au pas­sé. Il est rare en poé­sie de trou­ver des affir­ma­tions, des points d’appui qui échappent au doute. Nous nous rap­pro­chons ici de René Char qui a  par­fois fait de ses poèmes un mar­tè­le­ment contre le men­songe et l’hypocrisie. Certes, ces « véri­tés » sont pro­vi­soires, elles conduisent à l’imprévisible, à l’incompréhension, à l’interrogation au retour­ne­ment de situa­tion et prennent par­fois des direc­tions impré­vues et sur­pre­nantes : Son épi­taphe était illi­sible parce qu’elle fai­sait l’éloge des anal­pha­bètes.

C’est une façon de s’adresser à l’envers du monde, aux par­ties cachées à ce que l’on n’ose pas dire parce que cela paraît com­mun. Ici, pas de lyrisme, des phrases d’allure banale dans leur construc­tion et leur dire qui laissent un doute dans les affir­ma­tions et imposent une relec­ture, un arrêt. Livre inache­vé et inache­vable, tout change et tout reste en place : il y a un mys­tère qui s’installe à la lec­ture de Philippe Jaffeux par des paroles essen­tielles parce que maté­ria­li­sées et dites sans hési­ta­tion.

Et cepen­dant, ce livre nous pré­ci­pite dans un vide, un gouffre de pen­sées, un sen­ti­ment d’inquiétude qui par­fois tourne au rire, à l’incompréhension voire à une échap­pa­toire. Ecriture sans image qui crée des images sans cesse mou­vantes s’interpénétrant, se bous­cu­lant dans une har­mo­nie qui fonde et nous libère d’un lan­gage clos pour nous lais­ser dans l’infini de la langue celle à conti­nuer de décou­vrir, d’agencer, de com­po­ser, bref la langue du poète, celle qui est miroir à qui sait regar­der et écou­ter. En  fait, c’est la régu­la­ri­té des phrases qui nous espace qui décloi­sonne qui nous libère de nous.

Il se ris­qua enfin à être un autre à l’instant où il renon­ça à être lui-même. 

Son silence était un obs­tacle qu’il sur­mon­tait grâce à des lettres qui fai­saient appel à sa parole. 

L’encre noir­cit le papier afin d’éteindre un alpha­bet qui brûle nos voix invi­sibles.

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