> Croquis-démolition de P. Cottron-Daubigné

Croquis-démolition de P. Cottron-Daubigné

Par |2018-08-18T20:43:21+00:00 16 juillet 2013|Catégories : Critiques|

Sous ce titre un peu énig­ma­tique, voi­ci les pages d’un livre extra­or­di­naire.

Extraordinaire dans les deux sens du terme.

Pour le sujet même du livre : la fer­me­ture d’une usine et pour l’écriture de Patricia Cottron-Daubigné.

Elle raconte ici, com­ment les hommes perdent leur tra­vail et ce que cela creuse dans leur vie, dans leur parole aus­si.

Elle, fille et com­pagne d’ouvriers vou­drait être leur porte parole : « Vous allez faire un livre ? » Ils espèrent, ils vou­draient. Ils savent ce que font les livres aux hommes…devant leurs machines me demandent un livre, espèrent les mots, ce qui res­te­rait d’eux et de l’usine, tant d’années, après, une trace quand ici tout serait fini.

Utilisant tout à la fois la parole des hommes au tra­vail et leur mémoire, leurs slo­gans, l’auteur construit son texte en petites séquences toutes plus sai­sis­santes les unes que les autres.

L’attention au choix des mots est déter­mi­nante aus­si bien dans la com­po­si­tion du texte que dans le dis­cours rap­por­té des patrons.

 Il fau­drait prendre le temps de regar­der les mots. Tous les mots ici comptent, pèsent, et l’auteur s’en sert comme les hommes de leurs outils. Ils sont affû­tés, pré­cis, sentent la graisse et font du bruit, et vous claquent au visage avec toute leur vio­lence, leur poids de cha­grin.

Je dirai usine pour la véri­té du bruit dans le mot, du cam­bouis du gou­dron dans le mot et jusque sous les ongles, entre­prise on doit dire, ça ferait moins de machines à répé­ti­tion, on serait pris entre soi consen­tants et propres….n’entreprennent pas les ouvriers ils font.

L’envie me vient de citer le livre page après page tant par­tout où se posent mes yeux mon coeur est sou­le­vé d’émotion, de colère et d’envie de par­ta­ger ce livre avec tous.

Il y a cette scène, jamais vue dans les médias, jamais enten­due, et qui pour­tant en dit plus que tout sur ce qui arrive à ces hommes : ce tapis de bleus de tra­vail, tapis rouge inver­sé d’une limou­sine noire à un bureau, sur lequel le patron a mar­ché, lui le patron, celui qui déci­dait la fer­me­ture et les mesures autour, et les béné­fices tou­jours, avait dû mar­cher sur les bleus de tra­vail, mar­cher, écra­ser les ouvriers sous leur regard…Existe-t-il une ivresse si luxueuse qu’elle per­mette d’oublier qu’on a mar­ché sur le corps des hommes ?

Il y a le cha­grin de ceux qui voient leur vie empoi­gnée et jetée ailleurs dans l’inconnu, le vide, le rien.

Elle dit ils en ont gros sur le coeur de l’injustice qui n’a pas de mots, pas de lieu, rien qu’un corps à épui­ser et c’est cela qui nous vient aus­si, dès les pre­mières pages, nous en avons gros sur le coeur.

 Il fau­drait dire encore tant de choses sur ce livre magni­fique, la place des femmes, des enfants, la tris­tesse dres­sée à l’intérieur des hommes comme l’épouvantail qu’ils sont deve­nus cha­cun, depuis que les outils leurs ont été arra­chés.

Patricia Cottron Daubigné a écrit un livre extrê­me­ment émou­vant.

Pour dire ce qui est quand tout son monde bas­cule, quand on englou­tit des vies de labeur pour les pro­fits de quelques uns.

Il faut lire ce livre, il est rare et presque ines­pé­ré en ces temps de démo­li­tions de toutes sortes.

Souvent je me ques­tionne, com­ment faire pour que la poé­sie, à nou­veau, s’empare du monde, de ses abjec­tions, de ses dou­leurs, com­ment témoi­gner de cela, qui brise les hommes, du mal qui leur est fait ?

Le texte de Patricia Cottron-Daubigné est si beau, si cou­ra­geux, il nous prouve que la poé­sie peut rendre parole aux dému­nis, aux écra­sés, à la colère.

Qu’elle en soit ici remer­ciée.                                                               

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