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Dans les failles de la phrase

Par | 2018-06-20T09:43:17+00:00 8 mars 2013|Catégories : Blog|

 

                                                   Heure des sources dénu­dées
                                                   heure où l’on regarde les âmes – comme dans les yeux.
                                                   Marina Tsvétaïéva

 

Dans les failles de la phrase
Les yeux du silence s’infiltrent

 

Jusqu’au souffle des pro­fon­deurs
Où toute voix s’apprivoise

Peu à peu parée de ses échos ténus

 

Volupté de la dis­so­nance
Ne te voi­ci pas toute proche ?

Dans les failles de la phrase
Les yeux du silence secouent l’espace

 

Jusqu’au ver­tige de la mémoire
Où toute chose labile se dis­sout

Du mur­mure à la cla­meur
Du sou­pir à la voca­lise
Du frois­se­ment au déploie­ment

 

Et du souffle et de la voix
Et des syl­labes et de la page

A l’ombre pal­pable de notre peu

 

Les failles de la phrase
Ne rehaussent-elles pas par­fois
Le sens vola­tile des mots

Dès que s’imprime notre feuille de chair ?

 

                         *

 

De nos syl­labes impar­faites
Qui s’échappent de l’instant

 

Comment creu­ser la page
Y faire vol­tige flam­boyante

De toutes feuilles pal­mées
Qui se détachent une à une
De l’immense voûte végé­tale

 

Frêles éven­tails den­te­lés
Qui chutent tour­billonnent

Déposent leurs éclats d’or
Au pied majes­tueux
            Du gink­go bilo­ba

 

De l’arbre aux mille écus

De nos voyelles sub­ju­guées
Qui s’élancent de l’instant   

 

Que sai­sir si ce n’est vive
La mémoire du ciel
Entre deux feuilles d’or

Par delà les pul­sa­tions
De nos cils silen­cieux ?

 

           *

 

Ecrire avec des mots de ronde
Tout autour des mûres sau­vages

Tracer le goût de l’encre vive
Si rouge si bleue si noire
Du bout de nos lèvres impa­tientes

 

A quand l’ébriété de la page
Où les voyelles déliées  
Dépliées déployées

A quand l’ébriété de la page
Où les syl­labes reliées
Déviées dévoyées
        
Nous pré­ci­pitent fébriles
Dans la béance du chaos

 

Où les mots de mûre
Se font ronde sau­vage

Tout au bord de nos lèvres
Tout au bout de nos lignes

 

Quand se retrace le goût vif
De l’encre indé­lé­bile

Dans la béance du chaos
Tout au fond de l’instant

 

                                                                        *

 

Sous l’œil qui perce le ciel
De son éclat aveu­glant

La poé­sie s’élance trem­blante
Pour tou­cher l’horizon

 

Ecorchure muette
Lorsque l’encre jaillit
De la vague océane

Ondoyant de tous ses bleus
Jusqu’à l’évidence ultime

 

Quand l’œil du soleil
Se double de celui de la mort

La poé­sie se hausse vitale
Pour dépas­ser l’horizon

 

Avec l’ardeur stel­laire
Des mots face à l’infini
Qui se laisse devi­ner

D’une seule vue
Entre deux yeux

 

       *

 

                Constellations vocales

                                                      Sur le front du peuple endor­mi, le poème
                                                     est  une constel­la­tion de sang. 
                                                                                                                             
                                                     Octavio Paz

                                                  
                                 à Serge Pey
                                 à sa per­for­mance Ligne rouge pour Henri Meschonnic  

                       En exil du silence
Le corps se dresse
Danse la transe
Des syl­labes pre­mières
Retentit de leurs éclats
Les plus per­cu­tants

 

Inspire expire
Éclat tumul­tueux
Du verbe qui fuse
De la terre au ciel
Et s’exalte
Pour his­ser son souffle

Funambule de la ver­ti­ca­li­té
Déflagrante voix
Qui déclame le monde déchu
Pour le rehaus­ser

 

Action contre les exac­tions
Quand frappe le pas
Quand ful­mine le non

Le non abso­lu qui se décline

 

Pour per­fo­rer les scan­dales
Pourfendre les digni­tés bafouées

Rituel de la voci­fé­ra­tion
Où le cri tan­go du corps
Où le cri cloue le corps
À l’instant de l’éclair

 

Fulgurante voix
Étincelle qui dif­fracte
Foudre qui pou­droie
Pour que jaillisse en nous
Le rythme gran­diose des ori­gines 

Harmonie enfouie à exhu­mer
Du puits de l’intime

 

Tonitruante voix
Qui che­mine sur des fruits rouges
À écla­ter
Comme des étoiles de sang

Des étoiles au goût de chute
À écra­ser
Sous la scan­sion des pas
Qui brûlent la terre

 

Et le feu de chaque pas
Se pro­fère
Et le feu de chaque pas
Se pro­page

Récitation volup­tueuse

 

Verbe incan­des­cent
Qui explose
À la limite du cri
Et du silence
Son ombre clan­des­tine

Où les constel­la­tions vocales
Se font mur­mure

 

Murmure des marges retrou­vées

Où les lignes rouges se tracent
Horizontales pistes
À fou­ler des yeux

 

A l’heure où le poème
Peu à peu
A l’heure où le poème
Pas à pas
A l’heure où le poème prend corps

Vive spi­rale du ver­tige 
Qui sur la page
Désormais
Se donne à voir

 

Faisant fré­mir notre mémoire

En marge de toute voix

 

Là où le silence se scande si peu
Là où la danse des syl­labes
Se fera transe des yeux

         A la lueur des étoiles renou­ve­lées            
                                                
                             *
           "Poèmes extraits de L'Insoupçonnée ou presque , recueil à paraître en sep­tembre 2013 aux édi­tions Voix d'encre."

 

 

 

 

 

 

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