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De la lumière, de la poussière (extraits)

Par | 2018-02-19T17:09:52+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Blog|

tra­duits par Slobodan Ivanovic, avec l’aide de  Marilyne Bertoncini

 

 

LE CAILLOU, LA POUSSIÈRE

 

LA PHRASE

 

Soudain. Cependant. Cette heu­reuse
phrase m’est arri­vée. Comme un pré.

Et je mar­chais à tra­vers. En cueillant
les épis de lavande fleu­rie.
D’après leur rami­fi­ca­tion
four­chue j’ai su que bien­tôt
ils pro­dui­raient davan­tage.

L’entier hémi­sphère des pen­sées dan­ge­reuses
s’est pen­ché sur l’autre
qui semble un nuage avant la pluie.

Sous mes doigts les dic­tion­naires du pay­sage
se sont amas­sés. Tout à fait invi­sibles.

Grêleux. Le temps
annon­cia­teur du mau­vais temps.

En moi une femme incon­nue
sou­riait. Elle par­lait de douces. Mes paroles.
Que je n’ai jamais enten­dues.

Elle a dit qu’elle res­te­rait.

Jusqu’à ce que je lui raconte au moins
une his­toire. Une des­ti­née.
Jusqu’à ce que je lui donne un nom.

 

 

LA MATURITÉ

 

Longtemps j’ai joué
juste une note
de la grande nuit du nord.

Alors que cela sonne comme le cœur
plein. Les cloches du cos­mos.

Et un nuage de la cha­leur dans la pous­sière
tra­verse en cou­rant à pas d’araignée.

Laisser le temps.
Un papillon non cap­tu­ré.
Ou le fra­cas des pois
répan­dus de la cor­beille. Une cerise.
Dans la glace fon­due.

Des pul­sa­tions et des bai­sers.
La mue des bron­zages rapides.

Maintenant la matu­ri­té est tout.

Une fai­sane arri­vant
des champs d’autrefois.
En ramas­sant
le pei­gnoir aux cou­leurs vives
des ailes inutiles.

Un vieil homme sor­tant
du Grand maga­sin chi­nois
avec un lam­pion de papier
du manque des nuits faciles.

Un rou­leau de l’insomnie.
Croissant. Comme une colonne
de la petite place déserte.
Où la moi­teur colle
des affiches de chants lugubres.

Et le matin. Qui est enfin là.
Condensé. En pain et en cou­teau.

 

 

LE CAILLOU, LA POUSSIÈRE

 

Qu’est-ce que je pour­rais te don­ner, l’astre.
À toi qui même sans mes mains
et savoir guides ma route.

Quoi d’autre. Que l’inévitable.
Ce que je suis. Le corps et la voix.

Car je suis le che­min.
Et la pous­sière sur le che­min.
Dans un cer­tain sens ton œuvre.
Dans une cer­taine mesure, toi-même.

Tu m’as liée. Avec la liber­té
de te cher­cher. Dans le jeu de cordes
enfan­tins. Avec des années.
Avec des longues ombres de la route courte.

Quand de nou­veau
tu séduis – emmènes quelqu’un
par consé­quent moi aus­si je serai là.
Remplie de tes lueur et pain.

Le pauvre type de tous les jours.
Un caillou dans la chaus­sure.
Les pierres concas­sées sur la route.

Alors que tu luis.
Fixement. En cou­leurs
des fêtes. Avec du strass
sur l’épaule gauche et droite.
Avec la mousse du cham­pagne
du reste cos­mique
sur l’apex de chaque rayon.

Et par la faute d’impression
de ma lettre affo­lée
dans ton texte infi­ni.

Je serai sin­gi­du­nu­mique*.
Déjà entiè­re­ment archaïque.
Une par­celle de ton œil. Tienne.
En toi. Un peu moi.

Bien que vu depuis ce
rez-de-chaus­sée et ce bruit
des célé­bra­tions éteintes
de l’air et du feu
de ces rou­lantes
roses du désert du signal
je sois à peine ce que je suis.

Toute seule ma voix.
L’astre de ma pous­sière.

Le futur cer­tain
de l’indescriptibilité de ton che­min.

 

*Singidunum – du cel­tique Sindi-dūn – le nom d’une for­te­resse construite par les Scordisques sur la confluence de Sava et Danube. Le nom d’une ville ancienne, qui va deve­nir la capi­tale de la Serbie, Belgrade.*

 

 

ALORS QUE TU DORS

 

Alors que tu dors
je feuillet­te­rai le livre des sou­pirs.
Je répon­drai aux cartes pos­tales
du beau temps.

Je refe­rai le tes­ta­ment.
Je te lais­se­rais de nou­veau tout
ce que tu as choi­si que je serai.
Je me léguerai à peine ce que
je n’ai pas pu être.

Je ferai des cour­gettes far­cies.
Marcher sur la pointe des pieds.
En crai­gnant que je réveille
cette nuit qui même n’existait pas.

Elle glis­sait le long de nos corps.
Comme la soie. Nous l’embrassions.
En ado­rant ce futur
réveillé qui infa­ti­ga­ble­ment
vient comme la divi­ni­té de l’amour
de tous les jours.

Alors que tu dors
j’écouterai la pluie ruis­se­ler.
Le cré­pi­te­ment de la vitre
qui gran­dit de l’eau.
En résu­mant l’espace de la chambre
par une fine couche de glace.

Sur la fenêtre entrou­verte
je sai­si­rai la pre­mière neige sur mes lèvres.
En la mélan­geant avec le vin.
Dans le tonique que j’ai moi-même pré­pa­ré
pour les inflam­ma­tions
des cir­cu­la­tions.

Je célè­bre­rai cette béa­ti­tude
dépour­vue de som­no­lence.
Quand je peux entendre clai­re­ment
ta res­pi­ra­tion.

Une expi­ra­tion. Ressemblant à la paix
qui m’engloutit.
Lorsque tu claques la porte à la kocha­va*.

Et une ins­pi­ra­tion. Ressemblant à la pente
vers le som­met de notre che­min.

Là où si j’arrive
sans toi
je serais la cham­pionne du rien.

 

*la kocha­va – très fort vent gla­çant serbe, qui souffle du nord-est au sud-ouest

 

 

DIVIN

 

En effet c’est trop étouf­fé.
Par les ondes sono­ri­sées
des applau­dis­se­ments. Le bruis­se­ment
des billets. Des auto­graphes
illi­sibles. Des stars
de la fabri­ca­tion en Photoshop
sur le tapis rouge
diurne.

Par des trans­mis­sions en direct
du déses­poir et de la tris­tesse.

Ni un écar­te­ment de la main.
Pour des­cendre.
Ni une ombre. Pour le chien.
Ce qui est l’ombre de l’ombre.
De la tris­tesse de cha­cun.

Et ce qui revient de nou­veau.
Pour les mémoires.
Et l’âme ce qui reste.

 

 

L’INNOCENCE

 

Je vais tous vous caf­ter à Dieu.*
 

Un enfant de trois ans a bégayé
fau­ché par les feux
croi­sés de ceux-ci et ceux-là.

Étranglé à mort
par l’hémorragie interne.
 

Dans sa ville natale qui
en aucun cas ne pou­vait
demeu­rer une seule ville.

Frappé par la plaie de la connais­sance.
Trempé de départ. Là.
Où Dieu réside. La trompe d’Eustache.
La grande oreille. De nuages et de soie.

Là. Où comme il faut
le Créateur enlè­ve­ra chaque gout­te­lette
de sang et de pleur. Et il n’y aura plus
de mort. Ni de san­glots. Ni de tris­tesse.

Chaque larme essuyée
Il la chan­ge­ra en océan. En vaste
eau de la vie. D’où l’un
après l’autre les chœurs de petits gar­çons
arrivent.

Ils passent à côté des petits gar­çons
cras­seux et affa­més
qui sur­gissent
de la rou­geur des explo­sions
et de l’obscurité. De la poudre à canon et du feu.

Devant tau­dis et gratte-ciels.
Sur les rivages. Sous les sta­tues
de la vic­toire. Sur les col­lines de l’est.
Déposent leurs ailes per­lées.

Car où la terre par­ti­rait.
Comment le ciel.
Sans ces comètes endor­mies
du cime­tière des lumi­naires
célestes retour­nés au visage de la jour­née
par le vent solaire.

Sans cette éter­ni­té irré­fra­gable.
Cette pre­mière et der­nière trans­lu­ci­di­té
inter­mit­tem­ment satis­faite.
Derrière le grand écran dif­fu­sant
le spec­tacle de l’horreur en directe.

Sans ces petits encen­soirs.
Les yeux du lac. Sans cette
indemne irré­fu­table
pré­somp­tion d’innocence.

 

*Derniers mots d’un gar­çon Syrien mor­tel­le­ment bles­sé, jan­vier 2014. Un grand nombre de ceux qui ont péri dans la guerre en Syrie sont des enfants.

 

 

LE CHAMP D’OIGNON

 

Pas trop malin.
En fait com­plè­te­ment sin­cère.
Il s’ouvre après la pre­mière larme
de l’utilisateur. Qui ne doit pas
savoir le mot de passe spé­cial
pour atteindre le point
clé de ces cha­pitres
oigno­nieux de l’âcreté.
Dans une enve­loppe de nacre
et de soie.

Calme et sage.
Dans la plé­ni­tude
rayon­nante man­da­rine.
Pour laquelle uni­que­ment
les ignares diront :
c’est du billard.

Si tu ne le tâtes pas
il ne te tou­che­ra pas.
Et nor­ma­le­ment paci­fique.
Sans inten­tions cachées.
Coexistant.
Coopératif.

Accommodant. Avec le sel
de la vie. Et d’autre part évi­dem­ment
et irré­fu­ta­ble­ment cohé­rent.
Têtu. Et son propre maître.

Si dif­fé­rent
des copies androï­deuses
de la néces­si­té.

Et oui il a été plan­té
dans le jar­din de la sta­tion esti­vale
de luxe. Sur le rivage
de la Mer de luxe.

Finalement quelque chose
en couches. Et com­pré­hen­sible
jusqu’au bout.

Si dif­fé­rent
des intrans­pa­rences
de tous mobiles et rai­sons.
La stra­té­gie et la conspi­ra­tion.
Des motifs et des mobiles.

Ceux qui cor­res­pondent
par des obus d’une ville
à l’autre.

Qui mettent la scie sous la gorge
d’un chêne cen­te­naire.

Ou caressent trois têtes
filiales pen­dant le dîner.

S’en vont au kiosque du coin
pour un pari spor­tif.

Et ne reviennent jamais.

 

Ordu, Turquie, octobre 2013.

 

 

LA CHARPIE*

 

Sixième jour du Déluge.
Serbie, mai 2014.

 

Les cygnes. Somnolents.

Échappant à l’imagerie
satel­li­taire. Avec les becs
enfon­cés en arrière.
Dans les ailes et le plu­mage. Dans les fanes.

L’hier heu­reux.
Dans le déluge crois­sant.

Mon pays vert.

La char­pie. Habité
par des des­tins.

Une toile. Trempée
de corps de la plaie.

 

* Amas de fils tirés de vieille toile (rem­pla­cée par le coton, la gaze), autre­fois ser­vant à faire des pan­se­ments

 

 

LE REPORTAGE

 

Un repor­ter de la télé­vi­sion*
inten­sé­ment regarde
à tra­vers l’œil de la camé­ra.

Il n’arrive pas
à ins­pi­rer l’air.

Seul. Devant le visage
du monde. Devant le champ
où les enfants fau­chés
ne poussent plus.

Un homme de parole.
Bouche bée.
Attend la parole qui n’existe pas.

Et long­temps. Longtemps. Gémit.

 

*Au cours d’un rap­por­tage dans une ban­lieue de Gaza, où pen­dant une seule jour­née (le 20. juillet 2013.) une soixan­taine de per­sonnes ont péri ; en essayant de par­ler de vic­times, pour la plu­part les enfants, le repor­ter d’une télé­vi­sion ne pou­vait que pleu­rer, et sor­tait du cadre sans rien dire. « Le repor­tage muet » de ce repor­ter a été aus­si men­tion­né par la presse le 21. juillet 2013.

 

 

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Les vers de cette sélec­tion font par­tie d’un de der­nières livres de Tanja Kragujevic – De la lumière, de la pous­sière (2014).

 

Notice sur le tra­duc­teur

 

Slobodan Ivanovic (1988), ori­gi­naire de Niksic, Monténégro. Il tra­duit la poé­sie (Charles Reznikoff, Vladimir Djurisic), la lit­té­ra­ture non roma­nesque (Bernie Sanders, Mark Vernon, Thomas Hauser) et les romans (Jocelyne Saucier, Claudine Dumont) du fran­çais et anglais en serbe et vice ver­sa. Il a tra­duit des articles, des essais, des entre­tiens pour les maga­zines lit­té­raires Agon, Glif, Polja, Koraci, Gradac. Il a publié deux recueils des poé­sies. Il orga­nise des soi­rées réci­tals de poé­sie ARGH, en Belgrade. Il com­pose la musique de scène fai­sant par­tie de la com­pa­gnie théâ­trale Ex-tea­ter. Pour le moment il habite Belgrade, Serbie.

 

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